‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 20 sur 73 · Tilc-Livo, XWII · texte numérisé non relu

Tilc-Livo, XWII

crédulité païenne, non-senlement il n'existe pas de lois physiques, mais il n'y a pas de lois politiques et morales. Quand Rome et Cailhage sont aux prises, que leurs flottes vont s'entre-choquer, les peuples en suspens ne se demandent pas de quel coté est le droit et la justice, de quel côté sont les meilleurs généraux, les plus vaillants soldats; en un mot, de quel côté est la vertu, mais si les poulets sacrés consentiront à manger. C'est l'appétit d'un oiseau qui doit décider à qui appartiendra l'empire du monde. Il n*est pas besoin de dire à quelles aberrations naïves, à quelles duperies méditées devait dès lors donner lieu Tari de prévoir, de conjurer, d'esquiver la volonté si peu immuable de divinités uniquement occupées à tout brouiller dans la nature-, à quels renversements de la raison et de la conscience, ^ quelles frayeurs insensées. Quelles que soient les erreurs d'Épicure, il a eu le bon sens et le courage de montrer qu*il y a dans le monde un ordre naturel, un rapport explicable entre les eiïets et les causes, et des lois permanentes. Qu'il ait parlé au nom d'une science, d'une physique erronée, quMmporte, si aujourd'hui encore, à quelque doctrine que nous appartenions, nous nous accordons pour reconnaître que l'univers obéit à des lois. Le flambeau sauveur de sa philosophie, selon Lucrèce, a mis en déroute tous les fantômes de ces divinités brouillonnes qui troublaient à la fois la nature et l'homme. Il rendit à la nature Tordre et la paix, aux imaginations le calme. Entreprise qui nous

paraît aujourd'hui bien simple, mais qui fut pour les païens une révélation et une délivrance, et qui fit jeter à Virgile ce cri, j^on d'impiété, mais de soulagement :

Çë!!^ qui potuit rerujnçognoscere causas...

Voilà pourquoi Lucrèce, en des vers célèbres, que nous venons ainsi d'expliquer d'avance, entonne en l'honneur d'Épicure comme un chant de triomphe, dont la traduction ne peut rendre ni la sombre fureur, ni le frémissement d'orgueil, ni l'harmonie lugubre.

Le genre humain, frappé d'une divine horreur.

Traînait honteusement le joug de sa terreur

Et la religion aux mortels qu'elle accable

Montrait du haut du ciel sa tête épouvantable,

Quand un Grec, le premier, sur des spectres affreux

Leva son œil mortel sans plier devant eux.

Ni le pouvoir vanté des dieux, ni le tonnerre,

Ce grondement du ciel qu'on nomme leur colère,

Ne purent incliner le front du combattiint :

Tout ce vain bruit l'irrite, et son emportement

Veut être le premier à forcer la barrière

Où la sombre nature enferma son mystère.

Sa science vaillante est passée au travers

De ces murs enflammés qui couvrent l'univers,

Et dans l'immensité du grand Tout élancée

Longtemps se promena son âme et sa pensée.

Il revint en vainqueur, enseignant aux humains

Qu'il est dans l'univers des principes certains,

Comment tout naît, tout meurt, comment à chaque chose

Telle force préside et telle loi s'impose :

CIIAPITHE IV.

Voi'à donc sous nos pieds le vain culte des dieux, C'e?t nous que la victoire a fait monter aux cieux^ ! (I, 56.)

Ces vers où Lucrèce peint à gmnds traits et avec une énergie sans pareille l'entreprise hardie d'Épiciire sont-ils bien conformes à la vërité de Thistoii^e? Le poëte n'a-t-il pas prêté à son maître la fureur dont il était lui-même animé? Ces cris belliqueux, cette marche impétueuse, cette ardeur guerrière, celle joie du triomphe, tous ces emportements nous représentent plutôt les sentiments habituels de Lucrèce. Le maître n'avait point cette allure de ïilan révolté contre le ciel. On peut croire qu'il attaquait la supcrsiilion avec moins de furie, et qu'il avait marché à la conquête de la science avec une audace plus tranquille. En Grècg^.OQ pouvait se

1. Humana ante oculos fœde cum viia jaceret In terris, oppressa gravi siib Rclligione, Qua3 caput a cœli rcgionibus ostendebat, Horribili super aspcctu niortalibus instans, Priinum Graius honio mortales lollere contra Est oculos ausus, priinusque obsistcre contra : Quem neque fania Deùui, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit cœlum; sed eo magis acrem Irritât animi virtutcm, eiïringerc ut arcta Natune primus portarum claustra cupiret.

Ergo vivida vis animi pervicit, et extra Processit longe flammantia mœnia numdi, Atque omne immensum peragravit mente anlmoquo i Unde rcfeit nobis victor, quid possit oriri, Quid nequcat; finita potestas denique cuique Qtianam sit ratione, atque alte terminus bœrcns. Quare Relligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos cxaiquat Victoria cœlo.

moquer des histoires fabuleuses sur l'origine des dieux, des opinions philosophiques sur leur nature, pourvu qu'on ne niût pas leur existence,qu'on ne brisât pas leurs statues ou qu'on ne révéiâfpas leurs mystères. On sait, en effet, qu'Épicure n'avait pas une incrédulité provocante, que tout en ruinant les croyances établies et les préjugés populaires, il conservait, au milieu de ses luttes contre l'opinion, la sérénité d'un sage; que son impiété était si débonnaire qu'elle ressemblait parfois à un culte épuré; qu'en niant la providence des dieux, en les plaçant loin du monde, il ne se croyait pas dispensé de leur rendre des hommages, et qu'enûn il avait écrit sur la sainteté un livre qui paraissait à Cicéron digne de la main d'un prêtre.

Celte différence de sentiments chez le maître et le

disciple, la clémence de l'un , la colère de l'autre, tient non-seulement à la différence de leur caractère et de leur génie, mais encore à celle des religions qu'ils avaient à combattre. En Grèce, la religion était sinon plus raisonnable, du moins plus commode, et son joug était plus léger. La mythologie grecque, formée par des poètes, a quelque chose de gracieux qui pouvait plaire même à l'imagination d'un inci'édule. Les symboles vivants des forces de la nature ou des passions humaines représentent une grande philosophie égayée par de riantes fictions. Les dieux grecs sont faciles, accommodants, et souffrent même que les poètes et les sages leur prêtent tous les jours des attributs nouveaux. La libre pensée peut, pour

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ainsi dire, les corriger et les embellir. Ils ne s'occupent pas avec une exactitude ombrageuse de tous les détails de la vie bumaine, ils ne demandent pas à être honorés, à heure fixe, par des prêtres qu'ils ont choisis. Tout homme, pourvu qu'il ait un esprit riche et fécond, peut faire monter vers le ciel un agréable hommage, et je ne sais s'il ne serait pas permis de dire qu'ils sont moins heureux de recevoir les prières de la vertu que les hymnes du génie. Le culte lui-même est poétique, les cérémonies sont des fêtes. L'incrédulité pouvait en sourire, mais non s'irriter. Aussi l'impiété grecque n'a rien de farouche; elle est calme, elle est douce, et, comme on le voit par l'exemple du philosophe Épicure et même du satirique Lucien, en renversant le pouvoir des dieux, elle est encore pleine d'égards pour ces aimables tyrans.

Rome, au contraire, est soumise à d'obscures divinités, sans beauté, sans histoire, et qui, sorties de quelque coin de l'Italie et accompagnées de superstitions grossières et disparates, ont été transportées pêle-mêle dans la ville ouverte à tous les vaincus, et y ont reçu le droit de cité. Ces dieux ne parlent ni au cœur ni à l'imagination, et ne peuvent inspirer que de la crainte et de la répugnance. Us président minutieusement à tous les actes de la vie civile et domestique, surveillent l'homme et le citoyen, et, comme des magistrats subalternes, exercent une sorte de police tracassière. Dans les grandes entreprises comme dans les plus simples affaires,

il fallait recourir à une consultation religieuse qui devait faire connaître la volonté de ces divinités vétilleuses; cérémonies dont le sens était oublié, formules vides, prières en langue perdue que les prêtres eux-mêmes ne comprenaient plus, toutes ces pratiques extérieures qui choquaient la raison, embarrassaient encore à chaque heure la vie d'un Romain. A Rome, la superstition était bien plus pesante et ne désarmait pas l'incrédulité par sa grûce. Aussi l'impiété de Lucrèce est plus violente que celle d'Épicure, et sous son fanatisme dogmatique on croit voir un ressentiment personnel contre la religion romaine.

Déplus, tandisqu'Épicure vivait dans la tranqudle société de la molle Athènes, Lucrèce avait assisté aux luttes horribles de Marins et de Sylla. S'il est vrai, comme le répètent sans cesse les anciens, que les malheurs publics accusent l'indifférence des dieux et que les générations qui en sont les victimes se portent à tous les excès de l'impiété, on comprend que Lucrèce, plus qu'Épicure, ait mêlé à l'exposition de sa doctrine une sorte d'irritation civique et comme un esprit de vengeance, lui qui avait vu, pendant les guerres civiles, la religion au service de tous les partis et de tous les crimes, les présages les plus certains ne point empêcher le triomphe du plus fort, et les dieux, indifférents ou imbéciles, contempler sans colère du haut de leur Capitole le massacre des plus honnêtes gens.

Nous croyons pouvoir prêter à Lucrèce de pareils

sentiments, pnrce qu'ils sont ceux de l'antiquild et qu'ils ont été souvent exprimés hautement par des poOtcs et des philosophes dont la doctrine n'est pas en général irréligieuse. Hien n'est plus commun que ces révoltes contre le ciel, à propos de malheurs puhlics. A la mort du hien-aimé Germanicus, le peuple lapida les temples et renversa les autels. Ce que sans doute Lucrèce pensait, Sénèque le dira plus tard avec une sententieuse énergie, en faisant allusion précisément au temps oii vécut notre poète et aux sanglantes iniquités dont il avait été le témoin : « Le honheur de Sylla est le crime des dieux; dcorum crimen erat Sylla tam felixK » De même Lucain, en parlant de la liberté romaine tomhée dans les champs de Pharsale, déclare qu'il n'est point de puissance divine, que les choses humaines sont emportées par un aveugle hasard, que c'est mensonge de prétendre que Jupiter gouverne le monde,

Mentimur regnare Jovcm -.

Quelquefois ce sentiment se révèle avec une naïveté qui fait sourire. Claudien, par exemple, pour avoir vu l'élévation d'un ministre ambitieux et cruel, de Rufiu, est tenté de se faire épicurien ou athée; mais voilà que tout à coup le puissant favori de Théodose tombe en disgrùce, et aussitôt l'excellent Claudien

1» Consol. ad Marciam, 12.

2. Phars., VII, 4i7. Lu'ain un peu plus loin adopte la formule

épiCijrienne :

. . . mortalia nullt Sunt ciirata Deo.

revient à la religion en s'écriant: « Les dieux sont absous. » Ce ne sont pas seulement les Romains qui, dans l'accablement du malheur, mettent en doute la Providence divine; le peuple de David luimême, en voyant la prospérité des méchants, se laissait aller à dire: « Comment est-il possible que Dieu connaisse ce qui se passe *? »

Aussi, durant les guerres civiles, la religion fut négligée. Le peuple romain ne se soucia plus de ses dieux qui paraissaient si peu se soucier de lui. On répondit à leur indifférence par Tincrédulité. Les cérémonies les plus saintes furent souvent oubliées; on laissa tomber en ruine les temples noircis par la fumée des incendies. « L'araignée, dit Properce, couvrit de ses réseaux les autels, et Therbe envahit les dieux abandonnés*, » jusqu'au moment où Auguste, plus par politique que par piété, releva les édifices sacrés, essaya de ranimer le culte et ramena aux antiques croyances les unies que la paix publique et la prospérité nouvelle de l'empire avaient, pour ainsi dire, réconciliées avec le ciel.

Dans cette espèce de profession de foi qui forme le début du poëme, ce n'est pas assez pour Lucrèce d'avoir montré en quelques traits énergiques que la superstition est contraire à la science et qu'elle remplit Tàme de folles terreurs, il tient encore à prouver qu'elle est barbare et qu'elle offense riiu-

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