‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 19 sur 73 · Lettres à Atticus, I · texte numérisé non relu

Lettres à Atticus, I

54 CIIAPITHE m.

fr^re du mari siipplanlô. Pour la fniiiillo dos Lucnllus, Mommitis fur aussi (lan?:oronx ami qu'adversaire incommoih' au Foium*.

La foi, qui est rounnuue à loule la socle, el le prosélytisme de l'auiilié ne sufliseut poiut î'j expliquer la constante éloquence du poêle. Il est une passion porsonnolle (pii soutient ot anime sans relâche son génie. Lucrèce défend l'asile où s'est réfugiée sa raison. Ne le prenez pas pour un de ces disciples récemment éblouis de vérités nouvelles ot

1. On a dit finomont que Fjicrùoe lui-niCme fait une allusion aux bonnes fortunes ûo «on ami, lorsque, dans son Invocation à Vénus, il assure que M'uimins a r<çu do cotte dt-csse tous les dons :

MoTnmi.idîï» nostro, qucm ta, Dgi, tompore in omni Oiunihus ornatum voluisti excellore robus. (1,26.)

Cela nous paraît plus ingt'uieux que ju«;to. Un si prave pngte, ennemi de l'amour et de ses dt'sordros, aiirait-il fait une all'ision flatteuse à un dért^slement de mœurs? Je propose une explication nouvelle de ces vers sur lesqtiels on a di^cuti^ Je crois que Lucrèce faisait de Memmius un protr-ié de Vénus, parre que cette déesse était l'objt't d'un culte particulier dans la famille Memmia. En parcourant, en cITet, la collection drs médailles consulaires, on remarque que la plupart des monnaies au nom de Memmiits portent au revers une tête de Vénus que couronne Cupidon. Il y en a cinq de cette espèce et dou\ autres où Vénus est représentée sur un bi:;o (Descript. générale des monnaies de la répub., par Colien). On voit donc que Lucrèce en invoquant Vénus, la mère des Romains, ,€neadnni genitrix, et la divinité protectrice des Memmius, fai-ait une allusion doubloment délicate au culte national des Romains et au ctilte dnmesti(|ue de son ami. Tout cela est comme entraîné et fondu dans la prande alléporie philosophique qui a été souvent si mal comprise. Voyez la pace 64 de ce volume et les pages suivantes.

ENTHOUSIASME POUR ÉPICLRE.

qui les proclament avec la chaleur légère d'un premfor transport, ni pour un de ces poètes épris de la difficulté vaincue, comme on en a vu quelquefois, qui s'amusent à mettre en vers un système en renom, avec l'espoir qu'on admirera leur talent plus encore que leur doctrine. Lui, il tient à la sagesse épicurienne comme A son bien, il s'attache à ces dogmes solidement enchaînés qui l'abritent contre les frayeurs de la vie et de la mort. C'est pourquoi, en exposant la doctrine, il semble lutter pour son propre intérêt et plaider pour lui-même. De là vient qu'une simple exposition de vérités physiques ressemble à une suite de harangues; et s'il est vrai que l'absence d'une conviction vc-rilable se reconnaît au style déclamatoire, ou ne peut mettre en doute la sincérité de ce poêle orateur, qui est certainement le moins déclamateur de tous les orateurs romains.

La passion du philosophe se reconnaît encore à la rare obstination qu'il meta dompter une matière qui résiste, à l'intensité sans exemple de l'efTort poéti(jue. On peut dire que Lucrèce pèse sans cesse sur son sujet de toute la force, de tout le poids de son génie. Il n'est pas un de ces auteurs complaisants pour eux-mêmes qui, par tiédeur pour leur doctrine, laissent en quelque sorte reposer leurs facultés l'une nprjès l'autre, qui renvoient leur imagination quand ils dissertent et leur raison quand ils chantent. Il est toujours en possession de toute sa vigueur; il y a de la passion dans le détail de

m^rm-i-.

CHAPITHi: III.

son raisonnoment, comme il y a de la loj^iqne dans toutes les effusions de son enthousiasme. Ce m^lange de dialectiquo et d'inspiration a frappé les anciens. Stace dit excellemment : Docti furor arduus LucretlK Tant de patience unie h une fougue qui se contient à peine est le signe certain d'une profonde conviction et aussi le plus sûr moyen de la faire partager aux autres. Si la doctrine d'Kpicure nY'lait pas si discréditée, si nous pouvions encore être trompés par des erreurs évidentes, nous apprendrions, par l'effet que produirait sur nous l'éloquence de Lucrèce, que la plus grande puissance de persuasion tient précisément à cette alliance de la logique et de la poésin. C'est à ces deux forces réunies que la plupart des grands réformateurs ont dû leur triomphe. Quand la dialectique a éhranlé les préjugés, ruiné lentement le fondement des opinions coniraires, enfin, quand elle a ouvert la brèche, il est facile à la furie poétique de passer au travers.

Pourquoi tant de passion dans un simple traité de physique? Lucrèce est-il donc à ce point curieux de science que la découverte des moindres mouvements de la matière doive lui causer tant de joie? Non, ce qui le ravit, nous l'avons déjA fait pressentir : ce sont les conclusions implicites de la doctrine. Tout système a un but, avoué on non, vers lequel tout converge : une grande idée motrice en pousse

ENTHOUSIASMK POUR ÉPICURE.

tous les ressorts. Ainsi, toute la science épicurienne, même dans ses principes les plus lointains, prépare, accumule des argiimenls contre la religion païenne, qui repose sur cette croyance que rien n'est réglé d'avance dans la nature, que tout marche selon le caprice de dieux terribles. Toute explication raisonnable et scientifique d'un pbénomène naturel sera donc une conquête précieuse et comme une prise sur la superstition. Kn assistant au concours des atomes, au vaste et sourd travail de Punivers se formant de lui-même, le poêle s'assure que l'intervention des dieux est inutile. Dès lors, plus de vengeances célestes, plus de craintes religieuses, plus de troubles d'esprit. La paix est rendue à la superstition tremblante. Voilà ce qui enflamme et soutient Lucrèce dans son étonnant labeur, voilà le secret de son euNiousiasme, de son obstination, de son prosélytisme véhément, secret qu'il ne tarde pas à laisser échapper, nous Talions voir, dès le début de son poème.

i. Silves,U,l.

•^ wm*-

Nous soTDnics à Taise pour parler de Tincrédulité agressive de Lucrèce, et nous ne nous croyons pas tenu de lli'trir d'avance le poêle par cela (ju'il est un impie. Que nous importe l'iuipidlé envers les croyances païennes? Ce n'est pas à nous à prendre leur défense. Je sais bien que le système de Lucrèce, dans ses principes généraux, enveloppe tous les cultes dans une égale réprobation; mais n'est-il pas évident que dans ses intentions le paganisme seul est robjet de ses attaques et que tout le système n'estqu'une machine de guerre misecn mouvement par la haine des superstitions antiques? Il ne s'en prendLqu'à la mythologie ; dès le début il le déclare lui-même, et plus d'une fois. Son poème est destiné à rassurer les hommes contre les effrayantes fictions que les poètes ont répandues dans le monde : Vatum îerriloquis dictis *.

Relligionibus alque minis obsistcre vatum. (l, 110.)

Dans cet assaut l'intérêt est du côté de Lucrèce, non pas qu'il oppose à des erreurs religieuses des vérités philosophiques plus incontestables : il combat souvent Terreur par Terreur; mais dans ce conflit la cause du poète vautTautre. Son explication matérialiste de l'origine des choses n'est pas plus chimérique que la plupart des ancieunes cosmogonies, sa morale n'est pas plus corruplrire que celle de la mythologie. Dans cette lutte de Terreur contre Terreur nous n'avons donc pas à prendre parti pour Tune ou pour l'autre, mais nous pouvons, sans scrupule, nous intéresser à la belle furie de Tassaillant.

Selon nous, Tentroprise d'Épicure n'est pas, comme on se le figure et comme on le répèle souvent, une attaque contre ce que nous appelons les doctrines spiritualistes. Il ne les a pas attaquées, par la bonne raison qu'il les ignorait ou ne s'en inquiétait pas. Il connaît peu les grands systèmes qui ont précédé le sien et se pique même de ne pas les connaître. Sa nonchalance recule devant toutes les spéculations métaphysiques, et pour se mettre Tesprit en repos, il affecte de dédaigner tout ce qui lui coûterait de la peine à étudier. Qu'il se soit rencontré un Anaxagore reconnaissant dans le monde une cause première etdivine, c'est ce dontÉpicure ne se soucie point; que Platon adore dans Tunivers la main d'un suprême ouvrier, Kpicure n'en sait rien et ne songe pas à le contredire; que Socrate ait entrevu et proclamé Timmortalité de Tûme et une

CO CIIAPITRF, IV.

autre \\o où s'exorcora la justice divine, Épicure n'y pense pas, on du moins il ne s'en met pas en peine. Il demeure bien au-dessous de ces docirines; il n'a pas de si grandes visées philosopliiques : ni son ignorance volontaire, ni son dédain n'auraient pu monter si haut. Il n'est, à vrai dire, qu'un païen désabusé qui fait la gu"erre àTa religion païenne et qui au matérTalisme des religions oppose son matérialisme scientifique. Sans doute quelques-uns de ses principes peuvent, par hasard, servir encore aujourd'hui d'objections à nos croyances, mais le vieux philosophe ne leur donnait point cette portée. Y a-t-il un dieu unique, créateur et soulien du monde, y a-t-il une Providence, voilà une question qu'Épicure ne s'est pns même posée, et nous sommes, nous autres, chrétiens ou déistes, tout à fait désintéressés dans ce débat. Tout l'effort de l-épicurisiDe est dirigé contre ces dieux malfaisants, sans justice comme sans bonté, dont rintervenlion pcrpéluellt», inique et fantasque empoisonnait la vie humaine et dégradait les âmes. A la place de ces dieux armés de leurs terribles caprices, Épicure en imagina d'autres qui ne sont pas redoutables, qui vivent étrangers au monde, laissent le gouvernement de la nature à la nature elle-même, se renferment dans leur béatitude inoffensive, et qui, s'ils n'ont pas le mérite de travailler au bonheur des hommes, ont du moins celui de ne pas les tourmenter. Il jie supprime pas la Divin ité,__iLJa désaiiiiQi, il la désarme de ces odieuses fantaisies que lui prétait la superstition

antique. L'épicurisme n'est qu'une révolte de libres esprits, plus libres que savants, contre la tyrannie céleste, et si rintervenlion de ces dieux nouveaux

imaginés par Épicure n'estcju'un expédient pitoyable, qui oserait dire que du moins la révolte contre les anciens dieux n'est pas juste?

Mais comment se fait-il que le poëme de Lucrèce, de cet ardent incrédule, s'ouvre par un hymne adressé à une divinité? L'invocation à Vénus n'esteile donc qu'un de ces ornements convenus qui, dans l'antiquité, décorent le fronton des grands monuments poétiques? S'agit-il ici d'une de ces prières banales imposées par un usage littéraire, et que le poète prononce au plus vite, comme pour s'acquitter d'une obligation gênante? ISon, Virgile dans son épopée nationale, Horace dans ses transports lyriques, n'ont jamais été entraînés par une inspiration si puissante et si naturelle. C'est avec toute la fougue et la grâce du génie amoureux de sou entreprise que Lucrèce entonne cet hymne, le plus beau qui soit sorti de la bouche d'un païen.

On s'est étonné plus d'une fois qu'un philosophe qui n'écrit que pour renverser les croyances établies ait placé au commencement de son hardi poëme une prièrequ'on ne peut concilier avec son impiété. Les uns y ont vu une contradiction, d'autres une concession habile faite aux superstitions populaires, d'autres enfin une défaillance de l'incrédulité. Ce serait, selon nous, méconnaître la grandeur simple

•,4l%rï

CIIAPITRL IV.

de celte poésie que d'y voir une inconséquence, une ruse ou une faiblesse.

Lucrèce pouvait, sans être infidèle à sa doctrine, invoquer poétiquement Vénus, puisqu'elle représente à ses yeux, la grande loi de la génération, la puissance féconde de la nature, qui propage et conserve la vie dans le monde. Cette Vénus universelle, Lucrèce pouvait la chanter sans se démentir, puisque dans tout le poème elle sera l'objet de son culte philosophique. Le poète physicien ne faisait que proclamer, en commençant, un des principes les plus importants de son système, et pour peu qu on veuille soulever le voile de Tallégorie et chercher le sens caché de cette personnification divine, on verra que ces belles images empruntées au culte national recoïïvréïïT une profession

i et un

doglnelondamenlal drîa philosophie épicurienne. Lucrèce croit véiTtablement à celte puissance souveraine, la seule, selon lui, qui gouverne funivers:

QucD quoniam rcrum naturam sola gubernas... (I, 2!.)

Aussi, avec quelle admiration et quel saint transport il finvoque et la célèbre ! A son approche l'univers est en fête, le peuple infini des êtres tressaille, Finsensible matière elle-même se pare en son honneur, et le poète enthousiaste, comme s'il voulait, lui aussi, remi)lir dignement un rôle dans la célébration de celte fêle universelle et mêler aux fleurs, aux parfums et aux muets hommages de la nature inintelligente les plus belles oflVandes de l'humaine

raison, verse aux pieds de cette puissance divinisée tous les trésors de son génie. Mais quelle traduction donnera l'idée de cette simple magnificence? C'est le moment de nous rappeler les mots de Lucrèce lui-même disant à son maître :

« Si je m'attache à tes traces, ce n'est pas pour lutter avec toi, mais par amour et par le désir de t'imiter. Eh quoi! Thirondelle pourrait -elle se mesurer avec le cygne, roi des airs? »

Non ita ccriandi cupidus quam propter ainorem, Quod te iinitari aveo : quid enim coiilendat hirundo Cycnis? (IH, 5)

Puisque la prose serait encore plus impuissante et plus empruntée dans ces hautes régions de l'enthousiasme philosophique, il faut bien prendre son parti de tous les hasards d'un langage plus aventureux, au risque de tomber de plus haut.

Douce et sainte Venus, mère de nos Romains,

Suprême volupté des dieux el des humains,

Qui, sous la voûte immense où tournent les étoiles,

Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles,

Par toi tout vit, respire éclos sous ton amour

Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.

Aussi devant tes pas le vent fuit, les nuages

A ta divine approche emportent les orages,

Pour loi la terre cpand ses parfums et ses fleurs,

Pour toi la mer sourit retenant ses fureurs,

Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.

Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière

Et que par les hivers le zéphyr arrêté

Reprend enfin sa course et sa fécondité,

Les oiseaux, les premiers, frappés par la puissance^

0 charmante déesse, annoncent ta présence,

Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants

Et, plein de toi, se jette à travers les torrents ;

Sensibles à les feu\, séduites par les grâces,

Ainsi des aniniiiux les innund)rables races,

Dans le transport errant des amoureux ébats,

Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.

Enfin au fond des mers, sur les rudes montagnes.

Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,

Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts.

Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,

Le cœur bles>é d'amour, frissonnant (Je caresses,

Brùlenl de proi)ager leur race et leurs espèces.

Puis donc que la nature est toute sous la loi.

Qu'aux douceurs du soleil rien n'arrive sans toi,

(Jue sans toi rien n'est beau, rien n'est aimable, inspire,

Unie à mes travaux, les vers que je vais dire.

J'explique la nalure à mon cher Meinmius,

Et comme tu l'ornas de toutes les verlus.

Répands en sa faveur, sur une œuvre si belle.

Déesse de la giàce, une grâce immorlclle*. {I, 1---8.)

1. ^neadum genetrix, honiiiium divomque voluptas. Aima Venus, cœli sul/ter labeiitia signa Quae mare navigerum, quae terras frugiferentes Concélébras; per te quoniaiu genus omne aniinantum Coucipitur, visitque exortum lumina solis : Te, Dca, te fugiunt venti, te nubila rœli, AdventMinque tuum; tibi suaves da>dala tellus Summittit flores; tihi rident cequora ponli, pracatumque nitet difTuso lumine rœlum.

Nam simul ac species patefacta est verna diel. Et roseratâ vi;;et genitabilis aura Kavoui, Aerije primum volucres le, Diva, tuumque

LA RELIGION DE LUCRftCE. 65

La suite de celle invocation étail bien faite pour loucher le cœur des Romains, quand Lucrèce, conondant de plus en plus la Venus universelle avec la mèie vénérée de la race romaine, et parlant celle fois en citoyen atti-isté par le spectacle sanglant des guerres civiles qui déchiraient alors la république, supplie la déesse de l'amour , de la concorde, de l'harmonie, d'exercer sa puissance sur le dieu des batailles, de l'entourer de ses divines caresses et de demander la paix jjoujjjome et pour le monde. Les vœux lespluspatrî^iques viennent donner un inléitH présent à la prière du philosophe.

Fais aussi que la guerre et ses affreux travaux ^arrétenl endormis sur la terre et les flots ; Seule tu peux fléchir par ton charme paisible Mars le dieu des combats, puisque ce cœur terrible

Significant initum, perculsœ corda tua vi. Inde feras pecudes persultant pabula !a}tâ, Lt rapides tranant anines; ita capta lopore Jllecebrisque tuis, omnis natura animuntum Te seqiiitur cupide, quo quamqne inducerc pergis. Donique per maria ac montes, fluviosque rapaces, Froiidiferasque domos avium, camposque virentes Omnibus incutiens blandum per pectora amorcm * Lmcis ut cupide generatim secla propagent.

Qnœ quoniam rerum naturam sola gubernas, Nec sine te q<iicquam dias in luminis oras Lxoritur, neque fit laetum ncquc amahile quicquam, re sociam studeo scribendis versibus esse, Quos ego de I'.erlm Natura pan-erc conor Memmiadae nostro, quem tu, Dea, tempore in omni Omnihus ornatum voluisti cxcellero rébus : Quo magis aîternum d i dictis, Diva, leporcm.

fie CHAPITRE TV.

Vaincu par toi, revient sur ton sein chaque jour

Reposer sa blessure éternelle d'amour.

Ah! lorsque renversé sur ta sainte poitrine.

Les yeux levés vers toi, de ta boaulé divine

Il repaît lentement son regard éperdu.

Qu'à tes lèvres enfin l'iimour Ta suspendu,

Penche sur lui ton Iront, et tes mains adorées

Enveloppant le dieu de caresses sacrées,

Fais couler dims son cœur de ces mots souveniins

Oui demandent la paix pour tes fds les Romains;

Car je ne puis, à l'heure où soutTic ma patrie,

Célébrer les douceurs de la philosophie,

Et le i;rand Memmius, défenseur de l'hUit,

Ne peut, pour m'écouter, déserter le combat*. (I, 29.)

Ce tableau plein de grùce vokiptuouse est en même temps d'une gravité chaste qui remplit l'àme comme d'un saint respect pour ces amours divines. Et pourtant on ne peut y voir de la part de Lucrèce qu'un simple jeu d'imagination et non un retour à la crédulité. Mais la vénération du poète pour la puissance

1. Kffîce ut iiiterca fera mœnera militial Per maria ac terras oinnes sopita quiescant. Naih tu sola potes trunquilla pace juvarc MortuU'S, quoniam belli fera mœnera Mavors Armipoteiis re-ii, in gremium qui sa-^pe tuum se R.'jicit, jEtenio devictua volnere amoris : Atque ita, suspiciciis tereti cervice reposta, Pascit aiuore avidos, iiihians in te, Dca, visu», Eque tuo pendet resupini spiriius ore.

Hune tu. Diva, tuo recubaniem corpore sancto Circuuifusa super, suaves ex ore locjuelas Funde, petens placidam Romanis, incluta, paconi; Nam neque nos agere hoc patiiaï tempore inique Possuinus sequo anime, nec Memml clara propago Taltbus in rcbus commuai déesse saluti.

féconde de la nature qu'il se figure un moment sous les traits consacrés de la divinité romaine, son émotion à la vue des ujallieurs de sa patrie, ses sentiments civiques qui se njûlent ici aux plus hautes conceptions de la science, donnent à cette peinture de l'amour une grandeur pure qu'on ne trouverait pas ailleurs en un si gracieux sujet.

Ainsi, comme dans toutes les allégories antiques où la science emprunte les formes de la religion, il y a dans ce morceau souvent mal expliqué deux sens, l'un scientifique, Taulre religieux. Ne parlons pas ici de calcul, de prudence, d'hypocrisie ou de piété. Ne voyons qu'un art exquis et légitime qui, pour être compris de tout le monde, contente à la fois les imaginations imbues de superstitions païennes et les esprits philosophiques. Là où le peuple ne verra que la peinture enchantée d'une histoire fabuleuse, les plus savants saisiront un symbole et un point de doctrine. Sans vouloir comparer un art si noble à un objet de vulgaire industrie, nous croyons pouvoir dire que cette peinture à deux faces rappelle ces tableaux populaires qui, par un arrangement ingénieux de perspective, présentent des figures différentes selon la place qu'occupe le spectateur. iJ'ici vous voyez la Vénus de la fable, la mère des Romains, l'amante de Mars; de là vous contemplez la inère de tous les êtres, la puissance créatrice qui répare sans cesse la destruction et qui tient toute la nature sous le charme de ses lois.

Cette invocation, malijré les a;);)arences contraires,

a donc une valeur doctrinale. L'épicurien Lucroce célèbre Vénus, comme le stoïcien Cléanthe célébrait Jupiter dans un hymne moins brillant de poésie, mais noa moins sublime, où, sous le nom du maître de l'Olympe, il rendait cet hommage h la Raison souveraiue et à la Providence divine :

« 0 1« plus glorieux des immortels... Jupiter, principe de la nature, gouvernant tout avec justice, salut!... Il ne se fait pas sur terre une œuvre en dehors de toi, ni dans le cercle immense de l'éther divin, ni sur la mer, hormis ce que font les mendiants dans l'égarement de leurs âmes... 0 Jupiter, dispensateur suprême... délivre les hommes de leur funeste ignorance... et donne-leur d'atteindre à la pensée sur laquelle tu t'appuies, pour tout régir avec justice; afin qu'ainsi nous-mêmes honorés, nous te rendions honneur en retour, célébrant tes œuvres, dans nos hymnes sans interruption, comme il convient à l'être mortel; puisqu'il n'y a pas pour les humains, ni même pour les dieux, autre emploi plus grand que de célébrer, en esprit de justice, la loi générale du monde *. » Voilà dans leur contraste les deux professions de foi les plus graves et les plus belles de la philosophie antique. Car Lucrèce, lui aussi, n'imagine rien de plus grand que de célébrer la loi générale du monde. Seulement les deux poètes philosophes ne la comprennent pas de même. L'un adresse son hymne à l'aveugle et sourde matière.

i. Traduation de M. Villcmaiii, Essai sur le génie de Ptndaro.

l'autre à l'intelligence suprême. Si la prière du stoïcien, qu'anime ici un souffle de Platon, est d'un sentiment plus pur et d'une raison plus haute, le chant de l'épicurien est plus magnifique. Chose digue de remarque ! c'est le matérialisme, auquel on reproche justement de dessécher l'imagination, qui rencontre les couleurs les plus éclatantes, tant le génie de Lucrèce est au-dessus de sa doctrine. Ces deux invocaiions savont éternellement les hymnes de la philosophie et, comme on le voit de plus en plus de notre temps, où les systèmes intermédiaires tendent à disparaître, la raison humaine n'a que le choix entre la prière de Cléanthe et l'hymne de Lucrèce.

Si le sens de Vinvocaiion à Vénus peut au premier abord paraître douteux et si même un certain accent religieux fait un moment illusion, on ne tarde pas à rencontrer une profession de foi explicite où l'impiété du poète se déclare avec la sincérité la plus audacieuse. Il est si pressé de courir où l'entraîne sa véritable passion et d'attaquer la religion, qui est à ses yeux la plus grande ennemie du genre humain, qu'il ne prend que le temps d'annoncer à Memniius le sujet de son poëme en ces vers sèchement précis ;

Puisses-tu, noble ami, délivré de ces peines, Prêter ton libre esprit à nos leçons certaines, Et ne pas rejeter, sans les approfondir, Ces ûdèles leçons que j'ose ici l'offrir ; Car du ciel et des dieux je découvre l'essence.

Je dis les éléments par lesquels tout commence,

Et par quoi la nature accroît, forme et nourrit

Et pui;^ en quoi résout l'être quand il périt;

Corps suhtils, de la vie impalpablo poussière,

Qu'on a[)pelle semence, atomes ou matière.

Ou plutôt corps premiers, et qui sont bien nommés,

Puisque de ces corps seuls les étros sont formés*. (I, !

iO.)

Aussitôt les sentiments iiTéIip:ieiix du poêle éclatent dans un mngnifKiue éloge d'Épicuro, qui le premier a osé braver le monstre de la superslilion. Le disciple célèbre son maître avec une admiration et une reconnaissance dont il convient d'expliciuer d'abord le généreux emportement.

Pour comprendre ce qu'il y avait de légitime dans l'entreprise d'Épicure renouvelée par Lucrèce, il faut se rappeler combien la superstition antique était accablante et ce qu'elle inspirait de viles terreurs. A la distance où nous nous trouvons placés, nous modernes, dans cet éloignemeot favorable à la poésie, nous ne jugeons plus assez sévèrement la mythologie, accoutumés que nous sommes à la con-

1. Quod superest, vacuas aures mihi, animumque sagaceir Semotum a curis, adliibe veram ad ratioiiera, Ne moa dona, tibi studio disposta fideli, Intellecta prius quam sint, contcnipta rclinquas. Nam tibi de summa cœli ratione Dcùmquc Disserere incipiam, et rerum primordia pandam, Unde omnes natura creet res, auctct alatque, Qnoque cadem rursum natnra perompta resolvat; Quae nos materiem et genitalia corpora rebus Reddunda in ratione vorare, et semina rerum Appel lare suëmus, et baec eadcin usurparo Corpora prima, quod ex illis simt oninia primis.

LA RELIGION DE LUCRÈCE. 7i

sidérer de loin comme un charmant décor d'opéra composé tout exprès pour le plaisir des yeux et de l'esprit. Mais que noire imagînalion se replace dans Tanliquité, qu'on veuille se représenter un moment la peur confuse et éperdue de la dévotion païenne entourée et comme harcelée par des dieux innombrables, envieux, vindicatifs et cruels, par dos dieux, non-seulement sans justice, sans miséricorde, mais sans loyauté, prenant plaisir f'i tourmenter l'homme, i\ l'abuser, à déconcerter sa prudence et sa piété par des fantaisies bizarres et même par de formidables espiègleries. L'homme ne peut faire un pas sans risquer de mettre le pied sur un piège divin. Pour lui toutes choses sont à craindre, la terre, la mer, l'air, le ciel, les ténèbres, la lumière, le bruit, le silence. Il ne peut ni parler, ni penser, ni même élernuer, sans s'exposer h une céleste vengeance. S'il cherche du moins un refuge dans l'innocence du sommeil, des dieux acharnés ou cruellement badins se hâtent de lui envoyer des songes pénibles et, qui pis est, des songes trompeurs. Il se lève pour les fléchir; mais la prière elle-même peut avoir ses manquements fortuits et renferme des embûches. Il court au temple pour offrir un saci^ifîce, mais il pAlit sous sa couronne de fleurs, il met l'encens sur le feu, mais d'une main branlante, et, selon le mot du religieux Plularque, il entre dans le sanctuaire comme si c'était une caverne d'ours ou le trou d'un dragon. Aussi vit-on plus d'une fois un dévot, ne sachant comment vivre en paix avec ces dieux impi-

toyables et changeants, exaspéré dans sa religion» ne supportant plus les angoisses de sa piété, prendre un parti absurde et extrême, nier résolument l'existence de la Divinité pour n*avoir plus à redouter que le poids d'une seule colère et se ruer les yeux fermés, avec le courage de la peur, dans ralhéisme. Celle peur honteuse qui insultait les dieux et dégradait les hommes, Épicure est venu la rassurer, en dissipant ces obscurités mystérieuses peuplées de dieux sans nombre. Car, pour emprunter le langage de Lucrèce,

De même que l'enfant se sent pris de frissons Alarchanl dans un lieu sombre, ainsi nous frémissons Kn plein jour, nous formant mille spectres funèbres Comme ceux que croit voir l'enfant dans les ténèbres. Ce n'est pas le soleil avec tous ses rayons Qui chassera la nuit terrible où nous vivons, Mais le clair examen de la nature même Dont je vais à tes yeux dérouler le système *. (il, 55.)

Ce système, qui ne manque pas de grandeur, consiste à montrer que la nature n'est pas soumise à une tyrannie puérile, à un gouvernement de bon plaisir, quH y a^ dkmsjjniivers des lois stables et qui se soutiennent par elles-mémes.|Épicure estlc

1. Lucrèce répète ces vers troi^ fois, 11?. II, 55; IIÏ, 87; VI, 33 Nam veluti pucri trépidant, atque omnia caccis In tenebris metuunt, sic nos in luce tiinemus Interdiim, niliilo quae sunt metuenda magis, quam QusB pueri in tenebris pavitant, tinguntque futura. Ilunc igitur terrorem animi tenebrasque necesse est Non radii solis, ncque lucida tela dici Diâcutiant, sed uaturo; s]jccics raticquo.

LA U'iLIGION DE LUCRÈCE.

premier qui ait fait entrer l'idée de loi, je ne dis pas dans la philosophie spéculative, où elle régnait déjà depuis longtemps, mais dans les imaginations populaires. Selqn]es religions antiques^ il n'y a poin^de loi, tout dans la nature est arbitraire et décousu, les plïenômènês^ dépendent d'un caprice divin, lalolidre, les éclipses, les mouvements célestes, les plus simples choses, le vol d'un oiseau, le ruisseau qui coule, cideo minimis eliam rébus prava religio inserii deosK II n'y a pas de science physique, il n'y a qu'un art utile, celui des aruspices et des devins, puisqu'à chaque instant tout peut être dérangé par la mauvaise humeur, la bienveillance, ou même la distiaclion de la divinité compélenlo. L'histoire ancienne est souvent sur ce point d'accord ( avec la fable. Si la grêle a ravagé les oliviers des Athéniens, c'est qu'un dieu, ce jour-là, a voulu faire plaisir aux Spartiates. Si le monde tout à coup semble péricliter, s'il y a du trouble dans la nature et les affaires humaines, c'est que le roi de l'Olympe est allé dîuer pendant douze jours chez les Éthiopiens, et tout va de iraveis parce que la Providence est en voyage. Dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, tout s'explique de la même façon. Si un malin le jour tarde à paraître, c'est que, selon la réilexion de l'impatient Sosie, le blond Phébus a de la peine à se lever pour avoir bu la veille plus que de coutume. On peut dire qu'aux yeux de la

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