‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 24 sur 73 · Practerea, cœli rationcs ordlne ccrto · texte numérisé non relu

Practerea, cœli rationcs ordlne ccrto

Et varia amioruni cernehant tempora verti; Nec poterant qiiibus id ficret copnoscero causis : Frgo perfugiiim si!;i habcbant omiiia Divis Tradere, et illorum nutu fucere oinnia flccti.

Lucrèce est encore tout irrité contre ces premiers hommes qui ont légué à leurs descendants un si triste héritage d'erreurs. Son amer dédain se reporte aussitôt sur les pratiques religieuses de son temps auxquelles continue à recourir l'imbécillité humaine. Il ose, lui Romain, par des allusions précises*, railler les plus saintes coutumes de la piété romaine, non point avec le léger sourire du scepticisme de l'incrédulité indifférente, mais avec toute l'insolence d'un cœur révolté:

Quoi I pour ôtre pieux, faut-il près d'une pierre, A droite, voile au front, diriger sa prière, Ramper sur les parvis aux pieds de dieux mortels, Ouvrir ses bras tremblants devant tous les autels, Les inonder du sang d'innocentes victimes, Entasser sur des vœux des vœux pusillanimes? Non,jîon,J'homme pieu^x^ d'un cœur tranquille et doux, Doit^ntempler le ciel, sans craindre son courroux».

In cœloque Deûm scdes et tcmpla locarunt, Pcr cœlum volvi quia nox et bina videtur, Luna, dies, et nox, et nociis signa severa, Noctivagîeque faces cœli, flammneque volantes, Nubila, sol, imbres, nix, venti, fulmina, giando, Et rapidi fremitus, et murmura magna minarum.

O genus infelix humanum,talia Divis Cura tribuit facta, atque iras adjunxit acerbas ! Quantos tum gemitus ipsi sibi, qnantaque nobis Volnera, qiias lacrimas peperere minoribu' nostiis! i. Fn priant on avait la této voilée, pour n'ôtro pas troublé par une face ennemie, hosliUs faciès {Enéide, III, 407). On se tournait à droite, ainsi que le recommande un esclave de Plaute : « Si Deos salutas, dextrovorsum censeo. » Curcuîio, 70. ii. Nec pietas ulla est velatum saepe videri

Lucrèce, malgré son incrédulité intrépide, n*est pas tout à fait exempt de cette crainte qui troublait les premiers hommes. Il semble qu'il n'ait pas été étranger à ce sentiment qui faisait dire à Pascal: « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye ! » Quelquefois, en présence d'une nuit étoilée, quand il réfléchit sur la régularité des grands mouvements du ciel, il se demande si l'univers est vraiment un simple produit de la matière. A-t-il commencé, doit-il finir, comme le veut Épicure, ou bien, comme le pensent d'autres philosophes, serait il un ouvrage des dieux, destiné à une durée éternelle? 11 chasse bien vite cette idée d'un dieu créateur, comme si ApL^" •<)-/' son àme était tentée par la superstition. Dans sa

nocturne de la nature , il éprouve

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AX)^^'{y^i'Son àme était ten

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^ <f^if> autant d'effroi à tn

ou ver un dieu que d'autres pourraient en éprouver à n'en trouver pas ;

Lorsqu'on lève les yeux vers celle voûle sombre, Ce ciel mystérieux semé do feux sans nombre, Qu'on pense à ces flambeaux de la nuit et du jour Qui sans se démentir accomplissent leur tour, Mors par les soucis autrefois écrasée Au fond de notre cœur une vieille pensée ^'e réveille et soudain lève un front odieux : a Peut-être, se dit-on, c'est le bras de nos dieux Qui mène en sens divers ces astres sur leur roule. » Car notre esprit, en proie aux caprices du doute,

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Vertier ad hpidcm, atqne omnes accedere ad aras, Nec procumbere humi prostratum, et pandere pal mas Ante Deûm dclubra, neque aras sanç;uiuc multo Spargere quadrupeduni, noc votis ncctere vota; Sed uiagc pacata posse oinnia meote tueri.

LA RELIGION DE LUCRÈCE. i*7

Ne sait si l'univers de lui-môme est produit,

Ni s'il doit retomber dans sa première nuit.

Lorsque de ces grands corps l'imposante machine

Ne pourra plus sulFire à l'effort qui la mine.

Ou s'il peut, soutenu par des dieux tout-puissants,

Supporter la fatigue éternelle du temps *. (V, 4203.)

Puisque la simple contemplation d'une nature même paisible fait entrer dans notre esprit cette déplorable idée de la Divinité, il faut bien tenir son courage, car il n'est que trop d'occasions terribles où nous en aurons besoin. Que sera-ce quand nous assistons à des désastres, quand des villes sont renversées par des tremblements de terre, quand la mer engloutit de grandes armées! Il n*est pas étonnant que le genre humain, dans l'humilité de sa faiblesse et de son épouvante, s'avise alors d'imaginer des dieux et cherche un refuge sous leur protection. Ici encore le hardi poëte semble n'avoir pas été toujours à l'abri de cette universelle terreur :

^am cum suspicimus magni cœlestia mundi Templa, super stellisque micantibus œthera fixum, Et veiiit in mentem solis lunaeque viarum, Tune, aliis oppressa malis, in pectore cura nia quoque expergefactum caput erigere iufit, Ne quaî forte Deum nobis immensa potestas Sit, varie motu quae caudida sidéra verset : Tentât enim dubiam mentem rationis egestas, Ecquaeiiam fuerit mundi geuitalis origo.

Et simul, ecquae sit finis, quoad mœnia mundi SoUiciti motus hune posbint ferre laborem ; An, divinitus œterna donata salule, Perpétue possint aîvi labentia tractu luiaicusi validas œvi contcmnerc vires.

<I8 CIIAPITRE.IV.

Eh I quel homme, s'il croit que c'est un dieu qui tonne,

Dont l'âme ne se serre et le corps ne frissonno,

Quand sous des feux tombant tout iromhlo et qu'on entend

Les cieux nous menacer de leur long grondement?

Vois ces peuples entiers dont l'âme est consternée;

Leur roi même abaissant sa tète couronnée,

Saisi par le frî'sson de ce divin courroux,

Sous la peur se ramasse et sent fuir ses genoux.

Craignant qu'un noir forfait ou qu'un mot téméraire

N'ait attiré sur lui la céleste colère*. (V, 1217.)

La forte imagination de Lucrèce se représente successivement toutes les catastrophes qui peuvent éveiller dans l'homme, par la terreur, le sentiment religieux. Il nous fait voiren de magnifiques tahleaux

la détresse de l'homme en péril recourant à la prière, prière bien inutile, puisqu'il nVst pas de dieu pour l'entendre, et que dans l'univers il n'y a d'autre maître qu'un aveugle et insensible hasard:

Quand roulent sur la mer, balayés par les vents, Vaisseaux et légions avec leurs éléphants, ^ Leur chef tremblant, priant, courbant sa fière tôte. Pense apaiser les dieux armés de leur tempête : C'est en vain ; la tourmente en un dernier effort Vous prend toute l'armée et l'entraîne à la mort;

1. Praeterea cui non animas formidine Divum Contrahitur?cui non correpunt memhra pavore, Fulnjînis liorribili cuin plaga torrida tcllus Conlremit, et magnum pcrcurrunt murmura cœluniT Non popull gentesque trcmunt? regesqne supcrbi Corripiiint Divum perculsi niembra timoré, FœJe ne quid ob admissum, dictumve superbe, Pœ*;arum grave sit solvendi tempua adultumî

Car d'un obscur pouvoir la force souveraine

Se joue, en l'écrasant, do la faiblesse humTnne,

Lt quelquefois s'amuse à briser de ses mains

La hache consulaire et les faisceaux romains-. ^V^ 1225.)

On voit avec quelle persistance Lucrèce attribue^ l'origine des cultes uniquement à la terreur «. C'est^j elle qui a créé les dieux, c'est par elle qu'ils régnent encore sur les esprits. Tant que l'homme ne les aura pas chassés de son imagination, il ne pourra jouir toi du calme de sa raison, ni des douceurs de la vie. Ne craignons pas de répéter ce que Lucrèce répèle sans cesse en de lugubres refrains. Aussi cette parole toujours frémissante et même quelques aveux implicites permettent de supposer, comme nous l'avons fait, que le poète, en allaqiiant les dieux, défendait son propre repos, qu'il veillait en armes sur sa raison, et s'il est vrai (juc c'est la peur qui a jeté les hommes dans la religion, on peut affirmer avec non

1 Sunimu etiam cum vis violenti per mare ventî Iiidupcratorcm classis super a'quora verrit Cum validis pariter lej^ionibus atque elcphantis. Non Divum pacem volis adit ac prcce quaisit Ventorum pavidus paccs animasque secundas, Nequidqiiam, quoniam violciito turbine sœpe Corrcptus nihilo fertur minus ad vada loti? Usfpie adeo res bumanas vis abdita qiwdam Obterit, et pulcbios fasces sîBvasque secures Proculcare ac ludibrio sibi liabere vidotup.

2. H Primus in orbe Deos fecit timor... » Ce vers, souvent cite, nVst pas dft Lucrè'^e, mais de Pétrone. On le retrouve dans la Thc.~ baide de Stace, UI, GUI.

moins do vraisemblance que la peur aussi a jclé Lucrèce dans l'incrcdulité.

Lucrèce est-il alliée, nous n'oserions l'affirmer. Les ennemis d'Épicure lui ont souvent reproché un \athéisme déguisé, mais le philosophe répondait assez noblement que 1 impie n'est pas celui qui dépouille les dieux de leur forme mensongère, mais celui qui leur prête des passions contraires à la '^sublimité de leur nature. On peut dire qu'Épicure était contraint par son système d'admettre des divinités puisque, selon sa canonique, selon la logique de sa doctrine, toute idée répond à un objet, et que les dieux sont reconnus par le consentement universel. Il se sentit donc obligé de faire aux dieux une petite place dans son système. Si on ne pouvait les exclure, il n'était pas facile de les conserver, étant donnée sa physique qui avait précisément pour but de se passer d'eux. Quelle forme leur attribuer, quelles fonctions? Qu'en faire, où les placer? Le matérialisme de la doctrine ne permettait pas de les représenter comme des esprits, on ne pouvait pas non plus, sans déranger tout le système, reconnaître leur action sur le monde. Dans cet embarras, ne voulant pas les supprimer, ne pouvant pas les conserver tels que les montrait la religion, il tenla de se faire une théologie fort simple, la plus pauvrq, que jamais philosophe ait imaginée, une théologie calquée, pour ainsi dire, sur les croyances populaires, avec cette différence que les -di^iix étaient dépouillés de leur caractère rcdoutable.il leurdonna

la forme humaine, parce qu'il n'y a point de forme plus parfaite, et qu'ils apparaissent d'ailleurs sous cetle forme à l'imagination'. Mais pour faire honneur à leur divinité, il voulut^ue leur corps fût, en quelque sorte, d'une plus fine étoffe que celui des hommes, u Ce n^Hait pas un corps, disait-on, mais comme un corps, non pas du sang, mais comme du sang. » On peut définir cette nalure divine, à la fois si déliée et si matérielle, par ces vers de La Fontaine :

Je subtilisernis un morcoau de matière Que Ton ne pourrait plus concevoir sans effort, Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu...

lîpicure relégua ces dieux loin du monde, pour n'avoir rien à craindre; il supposa qu'ils étaient licureux et qu'ils goûtaient éternellement les douccurs de la plus parfaite oisiveté. II les rendit éi)icuricns pour être conséquent avec sa doctrine morale, niais surtout pour qu'on ne parlât plus de leur inlervention dans le monde et les affaires humaines. Leiirsérénitéindiffércnte, étrangère à toute passion, ^ la bienveillance aussi bien qu'à la colère, nedemanliait ni culte, ni offrande, ni prières. Ces dieux sans consistance, ni esprits ni corps, ayant pourtant la figure humaine, ne sont que de belles peintures suspendues au-dessus du système, peut-être pour

1. Lucrôrc, V, 11G8; Vf, 70. - Cic. De rat. Deor., I. 18 et 27.

écarter les reproches d'impiété, mais surtout pour représenter l'idéal de la félicité épicurienne. Si le fougueux Lucrèce, d'ordinaire si acharné contre les dieux, s'arrête de temps en temps dans la contemplation de cette \ie divine si paisible, et s'incline avec respect devant le nouvel Olympe, cette admiration presque attendrie ne doit pas être prise pourdc l'inconséquence ou de l'hypocrisie ; c'est le contentement profond d'une impiété toujours lidMe à ellemême, qui se plaît à voir la Divinité enchaînée dans sa béatitude. En un mot, cette bizarre théolo^ue^con-^ siste à rendre aux dieux en délicieuse tramiuinité ce qu^on ôtëTreujr^puissanc^. La doctrine d'Épicure nëTappelïe pas mal la politique de ces rebelles de l'Orient, qui laissent au peuple ses rois, mais en les plongeant dans la mollesse, qui les entourent d'un vain hommage et d'un cérémonial innocent, et, en les livrant à la plus entière inertie, ont le double avantage de n'avoir rien à en craindre, et de paraître pourtant respecter leur personne et leur majesté

royale.

Il est bien difficile de décider quels étaient les vrais sentiments d'Épicure. L'académicien Cotla dit : (( J'ai connu des épicuriens dont la dévotion craignait d'oublier les moindres simulacres... cependant on accuse Épicure de n'avoir point cru l'existence des dieux... on juge mal d'un homme incapable d'y entendre finesse^» L'épicurien Philodème

wl

i. CiccroD, De rut. Deor., I, 31.

reproche aux sto'iciens d'être athées. Au milieu de toutes ces singularités équivoques et peu discutables, une seule chose est bien manifeste, c'est l'hostilité de la doctrine contre les dieux populaires. Quant aux hommages extérieurs rendus aux dieux, il faut se rappeler que chez les anciens la religion était civile et qu'un honnête citoyen se conformait aux usages établis tout en ayant une doctrine particulière; témoin Socrate et beaucoup d'autres. Chez nous, au contraire, l'État étant indifférent en religion, chacun n'a d'autres devoirs religieux à remplir que ceux qui lui sont imposés par sa conscience et par sa foi. Dans l'antiquité on se soumettait à certaines coutumes religieuses, comme chez nous on obéit à une loi civile, même quand on ne la trouve pas bonne. Les épicuriens dévots n'étaient pas des hypocrites, puisqu'ils exprimaient hautement leurs véritables sentiments sur la religion païenne. S'ils avaient un masque, ce n'était point pour se cacher; ils ne le portaient pas sur le visage; ils le tenaient à la main.

Quoi qu'il en soit, cette théologie, si on la prend à la lettre, telle que nous la présente Gicéron, est vraiment indigne d'un philosophe, et ne mérite, en effet, que des réfutations plaisantes. Mais peut-être Épicure ne parlait-il ainsi que pour le vulgaire. Je remarque que le langage même du maître, dans sa Iciire à Mènccée, est bien loin d'être ridicule : « Souviens-toi de ce que jeTai souvent recommandé, règle là-dessus tes pensées et ta conduite ; c'est la source

lOi tllAPITHi: IV.

et le principe du bonheiir./>lcls-loi d'abord dans l'esprit que Dieu est un être iuiniorlel et bienheureux^arde-toi donc de lui rien attribuer qui ne puisse s'accorder avec son immortalité et sa béatitude. Cela une fois liors d'atteinte, tu peux donner à ton esprit sur cet être divin tel essor qu'il te plaira. Oui, il y a des dieux, nous en avons en nous la notion évidente; mais ils ne sont pas tels que se les figure la multitude. L'impie n'est pas celui qui nie l'existence de ces dieux du vulgaire, c'est au contraire celui qui attache à la Divinité ces indignes attributs que le vulgaire imagine ^ » Ce noble et philosophique langage semble prouver qu'Épicure avait placé au-dessus de son système (et même un peu en dehors, car le système ne l'exigeait pas) une essence divine mal définie dont il allait jusqu'à ( faire un objet d'adoration. On nous dit que sa piété était ineffable, qu'il avait composé un livre sur la sainteté. Sénèque est vivement frappé de ce culle désintéressé qu'Épicure rendait à un dieu sans puissance, sans armes, qu'il honorait « propter majestatem ejus eximiam singularemque naluram... Hoc facis nulla spe, nulle pretio inductus*. » Épicure paraît avoir voulu établir un culte moral, sans crainte religieuse et sans espérance mercenaire.^l Tétait, avec les différences que comportent les idées Ipaïennes, dans un état d'esprit analogue à celui de

i. Diogène de Laerte, X, 12.3.

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