‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 25 sur 73 · De Denef,, IV · texte numérisé non relu

De Denef,, IV

LA RliLIGION DE LUCHÈCE.

nos quiétistes chrétiens qui dépouillent Dieu de sa toute-puissance, de sa justice, de sa bonté, et n'honorent que son impassible essenceJNous n'estimons pas qu'il vaille la peine de discuter longuement sur la théologie d'Épicure, qui témoigne d'une grande négligence scientifique, mais il n'est pas sans intérêt de remarquer que ce philosophe, dont la morale est une espèce de quiétisme, est aussi un quiétisle en religion.

Cette théologie si simple, si inutile dans le système, et qui dans le détail a pu avoir bien des ridicules, n'était pas pourtant sans valeur comme œuvre de polémique contre la religion païenne. Elle achevait et menait à bout le grand travail qu'avait entrepris la philosophie contre les dieux populaires. Depuis Xénophane, la^raison de tous les sagesj)ro-^ testait contre la superstition, qui prêtait à la majesté divine les passions humaines. Non-seulement la morale éclairée parle temps réprouvait les légendes antiques qui racontaient les fraudes, les adultères, les incestes de TOlympe, mais encore se refusait à croire que les dieux fussent vindicatifs, cruels, sordidement avides d'offrandes. On se moqua des sacrifices intéressés, qui n'étaient qu'un trafic d'usuriers entre la dévotion cupide et le ciel vénal. Les uns ôtèrent aux dieux la colère en leur laissant la bonté, d'autres prétendirent que la bienveillance même est indigne de leur sublime nature. En un mot, il semble que toutes les écoles aient conspiré pour éliminer peu à peu les grossières conceptions

des vieux Ages sur lesquelles reposait le paganisme. Les grands systèmes de métaphysique, qui étaient bien au-dessus de cette polémique, ne laissaient pas de favoriser ces idées nouvelles. Le dieu d'Arislote, enfermé dans son immobilité, ignore le monde; / Platon, dans le Philèbe, veut que la nature divine f soit inaccessible aux impressions variables de la I sensibilité, étrangère à la joie et à la douleur. Épi- \ cure ôla aux dieux non-seulement la haine, l'amour, wfiais encore la puissance; il ne leur laissa que rimmorlalllé et le bonheur. Tandis que la plupart des écoles avaient tenté d'épurer la religion, Épicure la supprima. 11 réduisit la piété à une admiration ' inerte, et dans une sorte de mysticisme épais, qui n*était peut-être qu'un expédient commode, il tomba en extase devant des dieux qu'il avait si bien désarmés. Si celte polémique, par certains arguments généraux, risque d'offenser toutes les religions, il n'en est pas moins vrai que le système n'avait en vue que le paganisme. Lucrèce, comme son maître, n'attaque point la providence de Socrale ni celle des stoïciens, la puissance divine, unique, universelle, bienfaisante, qui dirige le monde et les hommes. 11 n'est aux prises qu'avec ce pouvoir divin fractionné, irrationnel, qui dérange la nature, inquiète l'homme et n'explique rien, ce pouvoir mescpiin, injuste, étourdi. Entendons la profession de foi du poète luimême, qui, après de longues démonstrations scientiûques, ramasse ses forces comme dans une péroraison pressante où il interroge les dieux, non sans

ironie, où il leur montre que la crédulité populaire leur attribue des sentiments et des actes dont ils sont incapables, et même des maladresses qui ne leur font pas honneur :

Apprends ces vérités, et si tu les pénètres,

La nature aussitôt à de superbes maîtres

Éclinppe, et désormais calme et libre à tes yeux

Se gouverne elle-même et i-ans répondre aux dieux.

0 vous, dieux, à qui j'ôto et le trouble et la haine,

Que belle est votre paix^ que votre âmajisl^ereine !

Qui de vous pourrait donc, conducteur souverain,

MencF tout l'univers les rênes dans la main ;

Qui de vous f.iit mouvoir tous les cieux, dans ce monde

Dispense à chaque terre une chaleur féconde ;

Qui de vous se chargeant en roi de ce jïrand tout.

En tous lieux, en tous lemps, attentif et debout

Prend le soin d'amasser la nue et ses ténèbres

Et d'ébranler le ciel par de longs coups funèbres?

l""h quojXierditccjmsgi de votre mrHft-qmt^art^

C^Té^fûUiiFe-qtTTTrtrappant toïïTâu hasard^

Fait voler en débris vos propres sanctuaires,

Acharne sa fureur sur des lieux solitaires.

Et d'un aveu.i^le coup, quelquefois en j)assant

Sur le front du coupable, écrase l'innocent*. (If, 1089.)

1 . Quae bene cognita si teneas, natura videtur Libéra conlinuo, dominis privata superbis, Ipsa sua per se sponte omnia Dis agore expers. Kam, proh sancta Dcum tranquilla pectora pace Quae piacidum dcgunt asvoni vitamque serenam ! Quis regoro iiimionsi summam, quis habero profnndi Indu manu validas potis est modcranter habenas? Quis pariter cœlos omnes convortere, et omiies Ipnibus aetheriis terras suffire feraces ; Oinaibus inve locis esse omni tempore prœsto,

A CCS vives questions, on ne voit pas ce que l'antique religion aurait pu répondre. Si comme science la théologie d'Épicure est au-dessous de toute discussion, comme polémi(iue elle est péromploire. Ce que des systèmes plus savants n'avaient osé faire entièrement, l'épicurisme l'a fait avec une netteté parfaite et une décision tranquille. Quelles que soient ses erreurs, il a chassé de la nature, ou plu- \ tôt doucement éconduit, ce nomhre infini de puissances célestes qui ne faisaient qu'emharrasser la \ physique et la morale.

\j La nature a été simplifiée aussi bien que pacifiée, pour avoir été ramenée à une puissance unique. Maintenant, que Lucrèce se soit trompé en plaçant cette puissance dans un aveugle mécanisme, nous le reconnaissons sans peine-, mais il a déblayé le domaine de la science de difficultés inutiles, il a ofl'ert l'univers afl'ranchi aux investigations futures de la raison humaine. Après l'épicurisme, qui a su ^lélruire, mais n'a rien fondé, il restait encore à trouver quelle est cette puissance unique, universelle, créatrice ou ordonnatrice du monde. Est-ce une intelligence souveraine, est-ce une nature inconsciente? Le problème est depuis livré aux dis- ►utes des hommes.

Nubibus ut tencbras faciat, cœliquc serciia Coiicutiat sonitu ; tum fulmina iiiittat, xdes Sœpc suas disturbet ; et in déserta recèdent Saviat, exercens telum, quo saîpe noccntcs Prœtcrit, e\anima'quc iiidigiios iiiqiic mcrci.îca?

Ce problème, qu'Épicure et Lucrèce ont contribué à faire posëFïïèpuîs dans sa'vaste simplicTteTtl^^R^ l'ont pas résojjLii^^Silii^êiîre Jiumain. La science, la raison commune, le sentiment, oirrrèi)oussé ce système qui ne voit dans l'univers qu'un niécanisniB^^^ fortuit et inintelligent. Il est juste d'appliquer aux deux philosophes ces beaux vers par lesquels Lucrèce lui-même peignait les immenses erreurs de , ses devanciers : « Dans l'explication des principes de la matière, ils se brisèrent contre un écueil et firent une chute proportionnée à la hauteur de leur génie. »

Principiis tamen in rerum fecere ruinas

Et graviter magni magno cecidere ibi casu. (I, 741 .)

Mais sur d'autres points leur doctrine triomphe et rallie tous les hommes éclairés. Aujourd'hui, quelle que soit la diversité de nos croyances philosophiques et Feligieuses, nous sommes tous d'accord pour ne point craindre les phénomènes naturels qui jadis causaient tant d'efi'roi. On n'entend plus, par exemple, à rapproche d'une éclipse « des villes retentir de cris lugubres, » comme dit Sénèque. La nature ne provoque plus que la curiosité et ne produit plus l'épouvante. On contemple, on étudie ses mystères, on vit en elle sans trouble. Non-seulement elle paraît plus innocente depuis qu'on la laisse à ses lois, mais encore elle paraît, par ses lois mêmes, plus digne de son auteur. Les âmes les plus pieuses, les plus promptes ù frissonner sous un

.'il

averlissement divin, ne croient plus qu'une^nuée pins ou moins noire, que les feux, les bruits du ciel, soient des signes de colère. On suit le conseil de Lucrèce, qui recommande de considérer tout cela d'un cœur tranquille,

... pacata posso omnia mente tueri. (V, 1202.)

En chassant de la nature Finepte intervention des dieux du paganisme, Épicnre a mis fin encore à toutes les fraudes prétendues pieuses par lesquelles les hommes se trompaient les uns les autres et se trompaient eux-mêmes. Tandis que Pythagore, Socrate, Dëmocrite même, l'Académie, le Lycée, le Portique, toutes les écoles, même les plus libres, croyaient à la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, par les astres, par les songes, par le délire et par cent autres moyens, Épicure seul repoussa ces sciences menteuses et en dévoila Timposture. 11 contraignit les aruspices et les devins à se trouver eux-mêmes grotesques; il se moqua si bien des oracles qu'ils finirent bientôt par ne plus oser parler. On peut dire qu'aujourd'hui un homme passe pour éclairé à proportion du mépris qu'il professe pour tout ce qu'Épicure a méprisé. Sans doute nous n'admettons pas tout ce qu'il affirme, mais nous nions presque tout ce qu'il nie.

Que nous importe que son système soit erroné, comme tous les systèmes, si sa critique a dissipé d»î pires erreurs, si elle a en quelque sorte nettoyé la nature et la raison I Sa théologie est misérable, mais

ell'î a eu du moins le mérite de déiruire une théologie plus méprisable encore-, sa physique est mauvaise, mais elle a rendu possible la bonne. La science moderne n'a fait de progrès que pour être devenue épicurienne, pour avoir cru à des lois invariables; le bon sens public est devenu épicurien, puisqu'il n'a plus peur de la nature; ce que nous appelons instruire le peuple, c'est l'élever en physique à la lumière del'épicurisme.Bien plus, la vraie religion qui combat la superstition païenne toujours renaissante se rencontre elle-même avec la sagesse d'Épicure *.

Tous tant que nous sommes, vous et moi, que nous 1(? sachions, que nous le voulions ou non, nous portons en nous non pas le système, mais l'esprit de la doctrine. Car il ne faut pas l'oublier, la grande pensée du maître, à laquelle tout est subordonné, fut de délivrer la nature de toutes les puissances occultes, malfaisantes, ridicules qui troublaient l'univers et l'homme. Sans doute ce n'est pas à Épicure seul que nous devons ce bienfait; mais le premier il a fait effort pour le répandre sur le monde. C'est là ce qui rend sa doctrine respectable malgré

i. Le traité de Cicéron sur la Divination, inspiré par la doctrine épicurienne, nous a été conservé par les chrétiens. Les païens en avaient demandé au sénat la suppression. Il fut même brûlé en 30ti avec la Bible, par ordre de Dioclétien. Sur certains points le christianisme primitif faisait de l'épicurisme son allié. Il est assez curieux de voir les deux doctrines enveloppées ensemble dans la môme proscription. Épicure avait fourni aux chrétiens leurs meilleures armes contre le paganisme.

ses erreurs, c'est là ce qui donne encore aujourd'lMii un si grand intérêt au poëme de Lucrèce. Le poêle a célébré en vers niagnlUfiues une grande vérité dont nous vivons. Car ce qui se dépose avec le temps dans la raison et la conscience des hommes, ce qui y demeure et finit par faire partie de nous-mêmes, ne l'Cut êti'e que le vrai.

eu APURE V.

LA CRAINTE DE LA MOIIT ET DE LA VIE FUTOnD,

Dans le Po'ême de la Nature, qui a pour but d'assurer la tranquillité de l'âme, il importait surtout à Lucrèce de combattre la crainte de la mort*, qui répand sur la vie humaine un voile lugubre et ne laisse jouir d'aucune volupté pure,

Omnla suiïundens morlis nigrore, ncqiie ullam

Ksse voluptatem liquidam puramque relinquit. (IH, 39.)

Le troisième livre, uniquement consacré à ce grave sujet, passe pour le chef-d'œuvre de Lucrèce et non sans raison, car si dans les autres parties du poème on rencontre d'aussi beaux tableaux et non moins d'éloquence, on trouve ici une suite de démonstrations qui s'enchaînent et composent une visible unité. C'est le xviii^ siècle surtout qui

L« .... nie timoruiu Maximus, I, 4Ô9.)

leti meiuS. » (Lucain,

il4

a fait la réputation de ce livre, alors que Lucrèce était encore peu connu. Les philosophes du temps, en vantant les vers du poëte contre rimmortalilé de l'ànie, avaient l'avantage de propager leurs propres doctrines sans péril. Les témérités anti(iuos ne tombaient pas sous les coups des parlements. C'était une tactique naturelle dans la polémique religieuse de mettre les hardiesses sous le couveit d\in ancien que son titre de classique rendait inviolable. On faisait passer des armes de guerre sous un pavillon neutre et respecté. Voltaire prodigue à Lucrèce des éloges qui sont en même temps des malices: « 11 disserte, dit-il, comme Cicéron, il s'exprime comme Virgile, et il Huit avouer que, quand notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu^en cardinal. » L'admiration de Voltaire, sans être désintéressée, paraît sincère, car dans une lettre à M"'^ Du Deffand, où il n\i pas à faire de stratégie, il écrit ces mots si souvent répétés : u Je traduirai ce troisième chant ou je ne pourrai. » Et pourtant Voltaire n'appartenait pas à l'école matérialiste du xvm« siècle; mais il lui tendait la main, et guerroyait quelquefois sous les mêmes drapeaux. A plus forte raison, devait-on célébrer le livre de Lucrèce dans le groupe des philosophes dont les principes se rapprochaient davantage des leçons d'Épicure. Le grand Frédéric, offrant ses condoléances à

Id'Alembert après la mort de M"«^ de Lespinasse, lui écrivait : c. Quand je suis affligé, je lis le troisième livre de Lucrèce; c'est un palliatif pour les maladies

de l'âme. » Mais, lorsque, durant la guerre de Sept Ans, il avait eu lui-même besoin de réconfort, et que, pressé par trois armées russe, autrichienne et française, il songeait clans son désespoir à se délivrer de la vie, il répondit à d'Argens, qui lui conseillait à son tour de lire dans ses peines le poëme consolateur: d J'ai lu et relu le troisième chant de Lucrèce, mais je n'y ai trouvé que la nécessité du mal et l'inutilité du remède... Voilà l'époque du stoïcisme; les pauvres disciples d'Épicure ne trouveraient pas à cette heure à débiter une phrase de leur philosophie. » Le royal épicurien, on le voit, pensait que la doctrine ne pouvait guère servir qu'à consoler les maux d'autrui.^{ien ne manque à la gloire de ce livre, pas même ce singulier honneur d'avoir été regardé, en un temps si voisin du nôtre, comme le manuel des affligés^

C'était du reste bien entrer dans l'esprit de Lucrèce que d'attrihueràson livre une influence bienfaisante. Car lui-même annonce hautement qu'il va faire beaucoup pour le bonheur des hommes en dissipant les effrayantes chimères des religions antiques sur la vie future : « 11 faut, dit-il, il faut chasJ ,sor des cœurs cette peur de TAchéron qui troubla Ijusqu'au fond la vie humaine. » y

Et metiis ille foras priecops Acheruntis agendus Funditus, humanam qui vitain turbat ab imo. (III, 39.)

Il convient pourtant de remarquer combien Lu-

ciiAPiinn V.

crèce diffère de ces philosophes modernes. Ceux-ci attaquent avec violence ou légèreté des croyances spirilualistes, qui peuvent n'être pas à leur gré assez scientifiquement fondées, mais qui du moins devraient paraître même à leurs yeux innocentes. L'immortalité de l'âme, l'idée d'un principe supérieur au corps et qui lui survit, une juste rémunération après la mort, l'accomplissement delà destinée humaine au delà de cette vie, toutes ces espérances raisonnables et conformes à l'idée de la justice n'ont rien .qui puisse provoquer le blAme, la colère ou le mépris. Que ces doux et purs sentiments soient considérés par des esprits prévenus comme des illusions, elles sont du moins dignes de respect. Vouloir iles dissiper, c'est priver l'homme d'une richesse, la richesse de l'espérance, Fëst troubler dé ftmd^n couible la morale telle que la plupart des hommes la conçoivent, c'est renverser les consciences. On comprend que contre de pareilles attaques certaines âmes se révoltent et défendent avec une impatience jalouse cet espoir précieux dont on veut les déposséder. Il n'en était pas de même dans l'antiquité, où la spiritualité de l'ûme n'était pas reconnue, où la croyance à la vie future n'était qu'un instinct aveugle et une vision grossière, qui ne reposait pas sur l'idée de la justice, et qui effrayait les hommes, sans donner un solide soutien à la morale. Un philosophe qui venait rassurer les âmes épouvantées par d'inutiles peintures, qui prouvait que notre destinée s'accomplit sur la terre, que le mal-

heur a une fin, pouvait se croire un bienfaiteur de rhumanilé.

Si on se place au point de vue antique, l'entre- 'prise de Lucrèce est bien simple et n'a même rien de hardi. Dire que l'âme est corporelle, c'était s'appuyer sur un principe accepté par le peuple aussi bien que par la plupart des sectes philosophiques. Conclure ^e là que l'âme doit périr avec le corps, se dissoudre avec lui, c'était simplement encore, selon les idées anciennes, faire preuve de logique. On oublie trop souvent qu'en dehors des écoles peu fréquentées et peu comprises de Pythagore et de Platon, toutes les doctrines, aussi bien que les religions de l'antiquité, ne reconnaissaient que la matière. Sans doute la substance de l'âme n'était pas « la même pour tous les philosophes, mais pour tous elle était matérielle. C'était ou de l'eau, ou du feu, ou de l'air, selon les écoles. Pourquoi ne dirionsnous pas que cette grossière conception a si généralement régné dans l'ancienne philosophie, qu'elle s'est imposée môme aux Pères de l'Église, à saint Basile, à saint Athanase, à saint Jérôme, quelquefois à saint Augustin? ïertuUien va jusqu'à dire que Tâme n'est rien si elle n'est corps, animam nihil esse, si corpus non sit. Pour.î'econnaître l'immortalité de l'âme, les Pères ont été obligés de suppléer à la logique par un miracle. Selon eux, l'âme est impérissable, non par nature, mais par l'effet de la grâce divine. Peut-être aussi, conformément à certaines croyances philosophiques, pen-

saient-ils que rame est incorruptible comme la substance des corps célestes, auxquels on accordait l'incorruptibilité. Lucrèce n'est donc pas un novateur téméraire, puisqu'il se borne à tirer d'un principe généralement reçu les conséquences les plus naturelles, que personne n'était tenté de trouver immorales ou redoutables.

Les anciens, en elîet, tiennent peu à l'immortalité de l'ûme et n'ont sur ce point que des espérances confuses et fugitives. Sans doute les plus sages parmi les moralistes romains, dans leurs plus sublimes conceptions, se plaisent à imaginer quelquefois une vie future selon leur désir, un séjour de bienbeureux où seront recueillies les âmes d'élite, une sorte de paradis patricien qui n'est point fait pour les vulgaires mortels et qui doit être la récompense du génie plus encore que de la vertu; mais ce ne sont là que des rêves cbarmants, de nobles fantaisies, comme d'ailleurs ils ont la bonne foi d'en convenir eux-mêmes : « Somnia suni opfantis, non docentisK )> Quand ils raisonnent et qu'ils discutent, Gicéron, Sénèque, Marc-Aurèle, aussi bien que Socrate, ne font point difficulté déposer le dilemme suivant : « La mort nous anéantit ou nous ouvre une vie nouvelle, » et les deux alternatives leur paraissent également consolantes Lucrèce, en optant pour l'anéantissement, ne faisait donc que passer

par une des deux issues que la plus pure pbilosopbie oiïrait alors aux méditations des sages*.

Quant à la vie future, telle que la peignaient les poêles d'accord avec la religion, telle aussi que se la figurait l'im.iginalion populaire, elle était entièrement déçrédilée*. Depuis des siècles, la pbilosopbie s'en moquait et la politique elle-même n'estimait pins que celte croyance fût un appui pour la morale publique. Non-seulement de mauvais citoyens, comme César, pouvaient affirmer en i)lein

1. Cicéron, Académ., II, 38. — « Hem gratissimam promittentium magis quam probantium. »> S«înèque, Lettres, i02.

1. « Ou la mort est une extinction absolue de Tôtrc, ou elle est

un pa^isa^'C do l'ûmc d'un lieu dans un autre. » Platon, Apologie.

« Mors aut plane negligenda, si omnino extinsuit animum; aut

etiani optanda, si aliquo eum deducit, ubi sit futurus aeternus. »

S^^^'9J}jtJjiSCul., 1. « Mors aut finis aut transitus. » Sénèque,

Lettres, 05. « Aut in meliorem emittitur vitam aut certe sine

ullo futurus incommode. » Lettres, 71. « Si c'est dans une autre vie, rien n'est vide de dieux.... si c'est pour ne rien sentir, ce sera la fin des douleurs. » Marc-Aurèle, III, 3. Cette manière de raisonner se retrouve bien souvent dans les Pensées de l'empereur pbilo«=opho.

2. Il ne faut pas craindre d'accumuler ici les témoignages pour mettre sur ce point dans tout son jour l'état de l'opinion à la fin de la république ei sous l'empire. Cicéron se moque de ces croyances avec le plus profond mépris^ TuscuL, I, 6. Sénèque dit et redit : « Nemo tam puer est, ut Cerberum timeat et tenebras. .) Lettres, 2i et 30, 54, 82. Cela peut ne pas étonner en des livres de philosophie destinés aux savants. Mais César nie la vie future dans le Sénat. Salluste, Catil., 50; Cicéron sur le Forum devant le peuple : « Falsa sunt, id quod omnes intelligunt. » Pro Cluentio, 01. Les poëtes, interprètes de l'opinion courante, disent tout naturellement : « Fabula mânes, n Horace, Odes, I, 4, 10. « Cinis et mânes et fabula fies. .. Perse, V, 152. « Nec pueri'credunt nisi qui nondum aère lavantur. » Juvénal, II, 152. Sénèque le ïragirrue va jusqu'à mettre ridiculement dans la bouche des

Sénat que tout finit avec la vie, mais Cicdron, le juge le plus délicat des bienséances officielles, le père de la patrie, déclare plus d'une fois que de pareilles superstitions sont trop ineptes pour mériter même qu'on les critique. 11 raille les épicuriens d'être encore assez simples pour s'en prendre à des chimères qui n'existent plus nulle part, pas même dans la cervelle de la vieille la plus visionnaire; leur zèle philosophique lui paraît imbécile, tant il est

fe.nmes troyennes une longue profession d'incrédulité en cinquante vers :

Ijl Post mortem nihil est, ipsaquo mors nihil... Rumores vacui, verbaqiio iriania Et par sollicito fabula somnio. {Tioades, 398, 408.)

Ovido fait dire à Pythagore :

Qi*id Styga, quid tenebras, quid Domina vana timetis f

(Mttam., XV, 151.)

L'honnête Plutarque, qui pourtant est platonicien et qui fut prêtre d'Apollon, dit que « ce sont contes faits à plaisir, que Us mères et les nourrices donnent à entendre aux petits enfants. « Que l'on ne peut vivre heureux, 27 ; voir aussi de la Superstition, 4. Sur ce point l'épicurisme et le stoïcisme sont d'accord, et comme ces deux doctrines sont alors dominantes et se partagent les esprits, il se trouve que tout le monde répète les mêmes négations. Il faut remarquer aussi que la plupart du ces écrivains nient, avec les enfers du paganisme, toute espèce de vie future.

Platon lui-même trouve que les enfers, selon la Fable, offrent dos images capables d'amollir les courages : « Mffaçons ces noms odieux et formidables de Cocyte, de Styx, de Mànos, d'Enfers, et autres semblables, qui font frissonner ceux qui les entendent prononcer. » République, liv. III.

« Point d'enfer, point d'Ach;îiou!» tpictùte, Entretiens, liv. IlL eh. 23.

super^u^ Sénèque, à son tour, le précepteur et le nnnistre d'un empereur, le grave directeur de l'opinion publique, vers qui toutes les oreilles étaient tournées, dit et redit que les ténèbres infernales ne font plus peur même à un enfant et, comme Gicéron, trouve ridicule ce qu'il appelle l'éternel refrain d'Épicure, epicuream cantilenam\ Ainsi sur ce point les épicuriens passaient non pour téméraires, mais pour attardés; ils étaient, non pas hardis, mais naïfs, croyant avoir encore à désabuser le peuple, qui n'avait plus besoin de leurs leçons. C'est donc bien inutilement dépenser sa sensibilité que de s'apitoyer sur les Romains, comme on fait trop souvent quand on s'écrie que Lucrèce leur a apporté des doctrines désolantes. Ni Épicure en Grèce, ni Lucrèce à Home n'ont apporté l'incrédulité:' ils l'ont trouvée, et la trouvant ont tenu à la régler en lui offrant une morale.

G'est une erreur de croire qu'il y eût pour les anciens quelque chose de désolant dans la négation de la vie future. Elle était l'objet de la terreur et non pas de l'espérance. Le paganisme n'offrait sur l'autre vie que des tableaux lamentables, souvent iniques et qui, en effrayant à la fois les innocents et les coupables de la terre, ne servaient pas même

i. « Adeone me delirare censés ut ista credam... quis tam excors, quem ista moveantî ,. TuscuL, I, 6. Quœ est tam délira, quœ timeat ista?.... non pudet philosophum in eo gloriari quod hase non timeat? » Ibid., 21.

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