III
i2i CHAPITRE V.
sixième livre de VÉnéidc, c'esl que Virgile, s'inspirant de Platon, fait régner la justice aux enfers*, punit les crimes et les vices, les sentiments dénaturés, ravarice, l'adultère, la perfidie, et fait pénétrer un rayon de lumière dans le chaos moral des croyances païennes.
La vie future apparaissait à rimaginalior populaire tantôt comme une morne contrée où tout n'a que les apparences de la vie, tantôt comme un lieu peuplé de monstres fantastiques, tantôt, et le plus 8ou\ent, comme une noire région dont on ne sait rien si ce n'est qu'on est plongé dans la nuit, où l'on souffre sans être puni, où l'on rencontre, non pas des lois divines, mais des épouvantes inexpliquées; enfin, pour employer le langage de Job, bien conforme ici à toutes les croyances anli(iues, ou avait peur d'aller « sans espérance d'aucun retour, en celte terre de misère et de ténèbres où habite Tombre de la mort, où tout est sans ordre, et dans une éternelle horreur*. » Nier cette vie future, c*éjt^ii rassurer les âmes, et non les désespérer.
Cependant, comme, en si grave et si délicate matière, il ne faut rien omettre de ce qui peut faire connaître Tétat des âmes, hâtons-nous d'ajouter que les anciens, au milieu de ce discrédit des fictions religieuses ou malgré la terreur qu'elles inspiraient, ne pouvaient se résoudre au néant. Il en est de la
1. « Discitc justitiam moniti. » ^l^neiJ.^M^ C20. «. yo6, X, 21.
croyance à une vie future comme de la croyance en Dieu ; elle tient à l'ûme, elle en fait si bien partie que la science la mieux armée a de la peine à Ven arracher. De là vient que les plus grands esprits, les Cceron, les Sénèque, imaginèrent une aulre immortalité, noble et pure, à laquelle on ne peut rien roproclier si ce n'est qu'elle n'était réservée qua 1 elite de l'humanité. De là vient aussi que le vulgaire, après avoir accepté les leçons d'incrédulile, leur devenait infidèle, se dérobait, pour retourner a I antique religion. Les philosophes du temps s étonnent sans cesse de la peine qu'ils sont obli4 de se donner pour persuader aux hommes que^a mort rentier anéantissement, n'est pas un mal. Leur élonnement témoigne de la résistance qu'ils rencontraient. Pline, qui n'est pas suspect, puisquil est épicurien, constate celte résistance par ce beau mot plein d'ironie et de dédain : « Notre mortahté est avide de vivre sans fin ; avlda nunquam dcsi- ^ncre mortaliiasK » Sénèque marque plus nettement encore les sentiments de ses contemporains : « ils (ont peur d'être aux enfers et peur de n'être nulle part ; œque liment ne apud inferossint. quam ne usquam \ „ iiutarque, qui semble un peu se contredire, qui
to„u,n 1 ' « ^^""^"«'•e animos arbitramur consensu na-
I iionun omnium. „ Cia^ron. TuscuL, I, 10. ^- fhst. nat., Vil, 50.
^' UlL, 82.
vient de déclarer que les descriptions des eni'ers sont des contes de nourrice, qu*ellos sont un objet de terreur, ne laisse pas de reproclier aux épicuriens (( d'ôter au commun peuple ses plus grandes et ses plus douces espérances. » On peut voir par ces témoignagesdansquellei)erplexilé étaient les esprits, placés entre la religion qui les effrayait et la philosophie qui ne leur offrait rien. Pour les anciens, cet embarras ne paraît pas être devenu une angoisse-, ils échappaient au problème , en y pensant peu. De quelque côté qu'ils se tournassent , ils avaient à craindre. Pas d'alternative consolante. La vie future >^ leur faisîii+Jiorreur, le néant les épouvantait. Que
^pouvait faire Lucrèce pour rassurer les âmes? Gom-
I battre ces deux craintes à la fois.
' Pour juger avec équité les dortiiiies morales, on doit tenir grand compte des circonstances historiques. 11 faut considérer ce que ces doctrines sont venues combattre. La philosophie morale n'est pas une muse solitaire qui, dans une retraite désintéressée, médite sur les grands problèmes de la vie. Elle est mêlée au monde, elle est militante, et renverse avec Terreur la part de vérité que l'erreur peut contenir. Elle court au plus pressé, et en voyant, par exemple, que les hommes tremblent honteusement sous la providence fantasque, inique, ridicule des dieux, elle nie la Providence divine; en voyant qu'ils frémissent à la pensée d'une vie future piteusement terrible, elle nie la vie future. Dans la lutte elle ne songe pas à faire des distinctions raisonnables
et circonspectes. Les révolutions philosophiques ressemblent en cela aux révolutions politiques, où le peuple exaspéré détruit avec la tyrannie les principes même les plus légitimes de tout gouvernement. Quand il existe dans le monde un préjugé méprisable et pesant, il s'élève toujours une doctrine pour l'attaquer au nom d'un nouveau principe qui peut n'être pas le meilleur; mais quoi! Terreur accréditée serait éternelle, si, pour avoir le droit de Tnttaquer, il fallait attendre qu'on fût armé de la vérité même. L'épicurisme a raison contre la religion païenne, il a rendu Timmense service d'en débarrasser le monde, mais il a tort quand il croit avoir apporté la sagesse et le bonheur. Qu'on réfute aujourd'hui la doctrine, qu'on la dédaigne, rien de mieux, elle n*est pas faite pour nous; mais qu'on ne refuse pus de se replacer par la pensée dans les siècles qui ne sont plus et de s'intéresser à une lutte que le temps rendait honorable et que notre poète croyait généreuse.
On se méprend sur les intentions de Lucrèce et sur la portée de ses arguments. Il ne réfute ni n'opprime les grandes idées de Platon, qu'il ignore ou qu'il néglige. Il n'est point armé contre le spiritualisme, et s'il le blesse quelquefois, c'est là un de ces hasards de la guerre où les traits s'égarent et vont au delà de l'ennemi. Ses poétiques colères éclatent bien au-dessous de ces hautes cimes de la philosophie. D'autre part le poêle n'est pas assez simple pour mériter les railleries de Gicéron et pour fou-
i28 CHAPITRE V.
droyer doctement les croyancespopulaires sur l'Achéron qui, sans crédit depuis des siècles, ne méritent plus les attaques d'un sage. Ni si haut, ni si bas, Lucrèce s'adresse aux hommes cultivés qui, sans s'élever aux plus nobles doctrines, sont déjà désabusés des erreurs vulgaires. Il a vu que les âmes les plus fermes, comme il arrive souvent, bien qu'elles soient revenues de la superstition, ont encore des craintessuperstitieuses.L\'itmosphère morale, depuis
longtemps éclaircie et épurée par la philosophie, est encore chargée de vapeurs qui empoisonnent. On ne croit plus à Cerbère, à Charon, aux Furies, mais on redoute encore les ténèbres inconnues de la mort. On craint de conserver un reste de vie dans la tombe, de vivre sous la terre, de ressentir les besoins, les misères de l'homme vivant, de recommencer une nouvelle existence sans raison, sans but ni sanction morale. Lucrèce vient offrir une science à de prétendus esprits forts, à des incrédules mnl affermis dans leur incrédulité, que la moindre disgrâce ramène à une religion détestée, qui éprouvent de vagues terreurs, qui, après avoir fait les braves, tremblent de nouveau, faute de principes, auxquels enfin la secousse du malheur fait tomber leur masque de bravoure. Ses longues démonstrations ne servent qu'à rassurer, à fixer ces Ames flottantes. Il a droit de penser qu'il travaille pour leur tranquillité, car en leur ôtanl la peur, il ne leur enlève pas la moindre espérance. C'est là ce qui explique le noble enthousiasme du poète pour Kpicure, qui le
premier a dissipé ces ombres de la mort, ces ombres d'un grossier paganisme:
Toi qui sur la nuit sombre, où nous nous égarions,
De ton flambeau sauveur versas les clairs rayons,'
Nous montrant le premier le bonheur, la sagesse,'
Je m'attache à tes pas, ô gloire de la Grèce T
Si j'accours, ce n'est pas pour marcher ton égal,
N'éteint que ton disciple et non point ton rivaL
Eh quoi ! vit-on jamais l'hirondelle en délire,'
Au cygne, roi des airs, disputer son empire,'
Et les tendres chevreaux chancelant sur leurs pieds
Suivre, môme de loin, l'élan des foris coursiers?
0 mon maître, ô mon père (oui, les leçons no:ivclIes
Sont vraiment pour nous tous des grâces paternelles)
Comme l'abeille ardente à former sa liqueur '
Par les bois tout fleuris s'attache à c liaque fleur,
A tes préceples d'or je suspends ma pensée,
Pour en boire à longs traits l'immortelle rosée*. (III, 4.J
Après cet hommage, que Lucrèce a renouvelé plus d'une fois, comme pour demander à son maître
E tcncbris tantis tam clarum extollcre lumen Qui primas potuisti, illustraas commoda vitîe. Te sequor, o Graiœ geiUis decus, inquc tuis nunc Ficta pedum pono pressis vestigia signis. Non ita ccrtandi cupidus, quam propter amorem Quod te imilari aveo. Quid enim contcndat hirundo Cycnis? Aut qiiidnam tremulis facere artul)us ha?di Consimilo in cursu possint et furtiscqui vis? Tu, pater. es rerum invcnlor ; lu patria nobis Suppeditas prx'ccpta, tnisquo ex, inclutc, chartis, FloMferis ut apes in saltibus omnia libant, Omnia nos itidem dcpascimur aurea dicta, Aurea, perpétua scmper dignissixna vita.
CHAPITRi: V.
rinspiration, il conleinpic son sujet avec amour, il jette un regard sur l'espace qu'il a parcouru et qu'il va parcourir. En e/Tet, dans ce troisième livre, il esta mi-chemin de son entreprise, et de la hauteur où il s'est plate, il voit comme les deux versants de la montagne. D'une part, il rappelle, ce qui a déjà été démontré, que tout a été formé par le concours des atomes sans l'intervention des dieux, qui sont enchaînés par leur nature même dans une béatitude oisive; de l'autre, il annonce avec joie qu'il a beau pousser ses regards dans toutes les profondeurs, il ne voit pas le séjour de TAchéron. L'incrédulité éclate encore en hymnes et célèbre ses découvertes avec les transports d'un langage sacré.
Sitôt quo ta sagesse a de sa grande voix
Proclamé la nature ot dévoile ses lois,
Nos supcrstilions s'échappent en déroule;
De notre monde étroit jo vois s'ouvrir la voûte,
Et p'us loin, dans le vide et ses vastes déserts,
A lui-mômo livré se former l'univers.
Dans l'espace infini, tranquilles et sereines,
M'apparaissent des dieux les demeures lointaines,
Que jamais la fureur du vent n'ose approcher,
Que le nuage humide aurait peur de toucher.
Que craignent de ternir les blancs flocons de neiiîc.
Où le plus pur élher enveloppe et protège
De riante lumière et de splendeurs sans fin
La bdlc oisiveté de ce séjour divin,
Où rien ne vient des dieux troubler la paix profonde*
De ces dieux sans besoins, sans souci pour le morde.
Mais j'interroge en vain ces espaces ouverts,
Je ne vois nulle part la p!ùcd des enfers ;
Car ma raison, perçant la terre sans obstacle, Voit encor sous mes pieds le même grand spectacle Do l'immensité vide où se meut l'élément; Alors mon cœur saisi d'un saint frémissement, De voiuplé divine, admire, ô mon cher maître, Par quel puissant elTort tu nous fis apparaître La nature sans voile, et sus de toutes parts Sur nos fronts, sous nos pieds l'ouvrir à nos reganis*.
(Ill, 44.)
Aussitôt Lucrèce commence sa vive attaque contre la crainte de la mort. C'est ici (pie, pour comprendre le senlimentdu poêle et son ardente démonstration, il faut avoir plus que jamais présentes à Tesprit les idées de l'antiquité sur la vie future, qui ne sont pas conformes aux nôtres. Tandis que chez nous la morale religieuse soutient que la crainte d'uneautre vie est salutaire, parce que la rémunération future
Nam simul ac ratio tua cœpit vociferari
Naturam reruni, divina meute coorta,
DilTugiunt auimi tcrrores, mœuia muudî
Disceduut, totuin video per iuane gcri res.
Apparet Divum numen, scdesqnc quietoe,
Quas ncquc concutiunt vcnti, nec nubila nimbis
Adspcrguiit, ncque nix, acri concrtta pruina,
Caua cadcus violât sempcrquc innubilus ailhcr
Intcgit, et large diffuso luniine ridet.
Omuia suppeditat porro natura, nequc uUa
Res auimi pacem dciibat tcnipure in uUo.
Ai coutra nusquam appaieiit Aclicrusia templa ;
Ncc tcllus obstat, quiu omnia dispiciautur,
Sub pedibus quœcumque iufra per iuauc gcruntuf.
Ilis ilii nie rébus (piœdani diviua voluptus
Purcipit atque horror, quod sic ^atu^a tua \i
Tarn ûiuuifcbtu patens ex omui parle relccta cikt.
132 CiiAPlTHE V.
r encourage la vertu et contient le crime, chez les anciens on pouvait dire que la pensée d'un avenir qui n'était que répugnant ou terrible corrompait la vie humaine. Comme la vie future ne promettait que misère et ignominie, les hommes tremblants, exas- I' pérés par la peur, se jetaient avec rage sur les biens i de la terre, se disputaient au plus vite la ricbesse et ! les honneurs, et ne reculaient pas même devant le crime. Plus elle était poignante, celte crainte de la mort, plus on ressentait cotle cupidité féroce empressée de jouir, pour avoir du moins dans celte vie un dédommagement anticipé des misères do l'autre. De là dans le poëme des raisonnements qui semblent confus, tortueux et bizarres, parce qu'ils sont a l'inverse des nôtres, et qui ne paraîtront point absurdes à qui sait ce (lu'une vie future sans espérance et sans justice pouvait inspirer de viles terreurs, et, par conséquent, de passions funestes.
Sans doute cette crainte d'un avenir plein d'horreurs mystérieuses était bien affaiblie, et Lucrèce semble le reconnaître; mais elle renaissait au moment du malheur. Les esprits forts, quand ils |étaient frappés dans leur fortune ou dans leursalTecttions, revenaient bien vile à la religion:
Acrius adverlunt animos ad rclligioncm. (III, 54.)
Ce fait moral, bien observé par Lucrèce et vivement dépeint, a été souvent reconnu par les écrivains chrétiens. Seulement ceux-ci s'en réjouissent, tandis que le poète s'en afflige; dilTérence^de lan-
gage qui s'explique, quand on pense que pour les uns il s'agit d'un pécheur qui revient à la morale et à Dieu, tandis que pour l'autre c'est un peureux qui retourne à une pusillanimité inefficace. Faute de faire ces distinctions entre la morale antique et la moiale moderne, un lecteur inatlentif peut être à chaque instant déconcerté par les sentiments du poète, qui semble aller souvent à rencontre de la raison quand il ne fait que heurter des erreurs; quelquefois même on ne sait pas trop ce qu'il vient combattre, parce qu'il combat des préjugés qui ne sont plus, mais qui jadis accablaient les âmes.
Nous n'exposerons pas ce système qui inspire à Lucrèce une si belle confiance et qui n'est que la théorie épicurienne sur la nature de l'àme. Pourquoi parcourir près de huit cents vers oii s'étale avec bonheur une science visiblement erronée et où la poésie est souvent opprimée par la doctrine? Quelques mots suffisent à rappeler cette longue exposition d'erreurs reconnues. L'âme est corporelle; il y entre quatre principes: la chaleur, le souffle, Pair, et un quatrième qu'on ne sait comment nommer. Chose digne de remarque : le matérialisme le plus résolu, en parlant de l'âme, fait toujours la part d'un certain inconnu. Il témoigne de son impuissance à tout expliquer par la matière en recourant à un;e ne sais quoi. Sans le vouloir, il réserve toujours une place vacante au spiritualisme, que pourtant il repousse. Lucrèce passe sur cette difficulté avec une candeur que rien n'arrête. Selon lui, l'âme est com-
posée d'atomes très-mobiles, ronds, qui glissent facilement les uns sur les autres. De même que Teau est plus mobile que le miel, le miel moins consistant que la pierre, il faut bien que Tûme, dont rien n'égale la vivacité, soit formée des atomes les plus ténus. On reconnaît là la méthode ordinaire des physiciens antiques; ils affirment comme s'ils voyaient, ils font des hypothèses qui ont pour eux les caractères de la certitude, et se contentent d'analogies enfantines.
Ce qui est moins h dédaigner et n'est pas toujours indigne d'être discuté, ce sont les vingt-huit preuves que le poêle donne de la mortalité de l'âme. Il les prend une à une comme dans un traité didactique, et ne fait probablement que mettre en vers quelque livre épicurien. L'Ame naît avec le corps et périt avec lui. Comment en douter quand on voit qu'elle ressent toutes les affections du corps et qu'elle en partage toutes les vicissitudes? Elle grandit, vieillit avec lui, elle est malade quand il est malade; si le corps est aviné et chancelant, l'ûme chancelle; s'il est frappé d'épilepsie, elle est abattue du même coup. Dans l'enfance, la raison est aussi faible que le corps est frêle ; elle sefortiûe à mesure qu'il prend de la vigueur; avec les années, elle décline en même temps que le corps, et tout marche du môme pas à la décrépitude et par conséquent à la mort. Bien que Lucrèce, animé par sa foi épicurienne, passionne la logique, que tous ses raisonnements soient des peintures, et qu'il imprime sur un sujet
rebelle la marque de son génie, nous laisson.5 h'i toute cette physique qui appartient, non au poêle, mais à l'école.'^uand on veut peindre l'âme d'un philosophe, dont les principes d'ailleurs sont connus, c'est perdre le temps que d'exposer son système qui est commun à toute la secte. Si nous avions à faire une délicate étude sur Sénèque, nous nous garderions de parcourir de point en point le stoïcisme, puisque cette analyse générale servirait tout aussi bien â Zenon, à l':pictète ou à Marc-Aurèle. Peindre, c'est définir. Si l'on tient à bien connaître un moraliste, il faut voir ce qu'il fait de sa doctrine, comment il la prêche et rapj)lique à la vie, ce qu'il y mêle de son imagination et de son cœur. Un système n'est jamais qu'un instrument inerte, plein de dormantes vertus que l'éloquence seule peut éveiller, assez pareil à l'instrument du musicien, qui n'a d'autre âme que celle qu'on y met.
Cette longue démonstration aboutit à conclure que la mort n'est rien, puisqu'elle assure un repos insensible et un sommeil éternel. Toute cette phy— :-^ sique lentement accumulée n'est qu'un immense ouvrage de guerre, une sorte de savante circumvallation, par laquelle le poêle investit la foule confuse de nos terreurs, qu'il va maintenant dissiper par quelques poétiques assauts.
On ne saurait trop répéter que, si les idées de Lucrèce sont souvent sans force et sans valeur contre le spiritualisme moderne, elles sont raisonnables, justes, accablantes pour certains préjugés antiques.
En le voyant «inx prisps avec un de cesprdjngds, on est bien oblige; de roconnaîtio que sa doctrine est non-seulement péremploire, mais bienfaisante. Le poète a cbassé, par exemple, du cœur bumain une des plus vaines terreurs qui aient pesé dnrant des siècles sur rbumanité. Les anciens croyaient qu'un mort conserve encore un reste de vie dans le tombeau, que son corps et son Ame (les deux principes étaient le plus souvent confondus), que sa personne enfin conliniie de jouir ou de soiiiïrir même sous la terre où elle est ensevelie, qu'un manquement à certains rites funéraires pouvait entraîner un malbeur éternel. De là, dans la vie, de sombres préoccupations sur co qui pouvait advenir à votre corps. On avait peur, non de la vie future comme nous l'entendons, d'un jugement porté par les dieux sur nos démérites, mais de cette sourde et vague existence qui, jusque dans la tombe, était exposée à des soucis, à des misères.
t Celte ciainte, qu'on peut considérer comme l'exression grossière d'une croyance instinctive à Timlortalilé de Tûme, tourmenta les bommes pendant toute la durée du paganisme, et même dans les siècles les plus éclairés, ainsi qu'en témoignent certaines cérémonies funèbres. Quelques usages des temps primitifs et béroïques laissent voir cette croyance dans toute sa naïveté instructive. On portait sur la tombe du lait et du miel pour nourrir le^ mort, on l'enterrait avec les objets qui lui étaient f' cbers, avec ses armes, ses vêtements, ses chevaux,
quelquefois avec ses captives. La piété et le dévouement prenaient les plus délicates mesures pour que rien ne manquAt i^ l'ami qui dans les demeures souterraines ressentait encore les besoins de la via. Ces antiques usages subsistèrent, et, dans les temps historiques, nous voyons que devant les tombeaux romains il y avait un emplacement, une cuisine, culhuh où on immolait, on apprêtait la victime pour la nourriture du mort. Aussi, comme on attachait du prix ù la sépulture! L'âme de Thomme non enseveli était sans demeure, errante, vouée à un malheur éternel. Gomme on frissonnait à la pensée que le corps pourrait un jour être dévoré par les bêles! Quand Pria m prévoit la mort qui l'attend après la prise de Troie, ce n'est point la chute de sa patrie, la perte de sa famille qui le désespère le plus, c'est la certitude que le droit de guerre livrera son corps aux vautours. Hector, ce fier mourant, qui dédaigne de demander la vie, pousse sous la lance d'Achille ce cri suprême : Ne me livre pas aux chiens I Ces vieilles croyances et ces antiques terreurs, entretenues par la religion et les poètes, étaient si fortement enracinées que, même au temps de Lucrèce, les plus libres esprits, ceux qui faisaient hautement profession de mépriser les opinions vulgaires, avaient des inquiétudes au sujet de leur dépouille mortelle. Des épicuriens qui déclaraient à tout venant que l'homme après la mort est insensible, qui faisaient parade de leur incrédulité, laissaient voir pourtant, par d'involontaires aveux dans les hasards de leurs
discours, qu'ils étaient toujours en peine de ce qui adviendrait à leur cadavre; faux braves que le poëte démasque et dont il montre la pusillanimité sous la jactance :
Aussi quand tu verras un homme qui murmuie En pensant que son corps doit servir de pâture A la tombe, à la flamme, aux dents des animaux, Sois sûr qu'il n'est pas franc, que son courage est faux, Qu'une pointe de peur tient encore à son âme, Bien qu'un moment après le môme homme proclame Qu'à la mort tout finit, ot qu'il sait bien vraiment Que le trépas en nous éteint tout sentiment. Vaine profession! A son insu, le lâche. Toujours à l'existence il tient p;ir quoique attache, De lui-même il ne peut se déprendre, il conçoit Que quelque chose en lui vive tout mort qu'il soit. Aussi lorsque d'avance il se peint, ce faux sage. Son corps un jour en proie à la bête sauvage. Il se pleure lui-même, il n'e?it pas détaché De ce cadavre abject devant ses yeux couché, Il s'y retrouve encore, il l'anime, il se souille A redonner son âme à l'impure dépouille. Pourquoi, dit-il alors, suis-je mortel, hélas î Qu'il est dur de mourir ! L'insensé ne voit pas Qu'il ne restera point là quoique autre lui-même Pour se tenir debout près de ce corps qu'il aime, Pour se contempler mort et se désespérer Quand les monstres des bois viendront le dévorer. Si c'est un si grand mal au corps sans sépulture D'être en proie aux vautours, de subir leur morsure. Je ne vois pas, pour moi, qu'il soit moins douloureux D'être sur un bûcher consumé par des feux, D'étouffer dans le miel, de transir sur la pierre Qui sert aux orgueilleux de couche funéraire,
LA CRAINTE DE r\ MORT. l.?9
Ou bien d'être nccablé sous un poids écrasant. Sous le poids do la terre et le pied du passant ^.