‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 38 sur 73 · tt Quid sit fului iim cras fugc qusererc. » Odes, I · texte numérisé non relu

tt Quid sit fului iim cras fugc qusererc. » Odes, I

Tous les poètes grecs, latins et franrais qui ont devancé ou suivi l'épicurisnie ont senti que, si l'on retranche à l'homme Tesperance, il ne faut pas trop lui parler de l'avenir et que, si la pensée de la mort peut avoir quelque saveur, il ne faut pas la trop presser, de peur d'en exprimer l'amertume.

iMais que parlons-nous de sagesse vulgaire à propos d'un courageux esprit qui n'a de passion que pour les mystères de la nature et de l'homme, à qui rien ne fait peur de ce qui lui paraît être la vérilé? Il est épris du néant, comme d'autres peuvent l'être de l'immortalité. Il ne peut retenir sa joie et déclare lui-même qu'il est doux pour lui le long travail philosophique par lequel il s'assure cette conciuéte,

Conquisita diu dulcique reporta labore. (III, 420.)

On voudrait savoir d'où vient au poëte ce sombre amour pour l'éternel sommeil. Est-ce dégoût et fatigue de la vie, désenchantement des passions humaines, découragement du citoyen contristé par le spectacle des révolutions sanglantes, ou n'est-ce pas plutôt le sentiment naturel d'un trop fidèle sectateur d'une doctrine qui, prêchant sans cesse TindiU'érence et une sorte de mort anticipée, ôlait par cela même à Texislence tout son prix? Il est impossible de le décider et inutile de le rechercher. Toujours est-il que celte grande imaginalion aime à franchir de toutes parts les bornes étroites delà vie, pour se répandre au delà, à se représenter le temps où on n'est pas encore et celui où on ne sera plus.

à parcourir ainsi ces deux moitiés d'éternité qui nous enveloppent, et dont notre courte durée est le point de partagea Sages ou non, ces méditations sont sublimes, et leur grandeur morale ou poétique l'ait apparaître dans une lointaine petitesse les audaces timides, la discrétion superficielle, les leçons évasives et toute la sagesse si finement ornée de répicurisme mondain.

Puisqu'il semble aujourd'hui reconnu que la haute poésie n'est jamais plus touchante que lorsqu'elle aborde le problème de la deslinée, il doit être permis d'affirmer que rien n'est plus gravement poétique que ce troisième livre de Lucrèce. 8i on considère le sujet, il n'en est pas de plus capable d'émouvoir la pensée, plus digne d'être médité et plus entouré de mystères tristement séducteurs. Si on s'intéresse davantage au poète luimême, en est-il un plus passionné, qui ait plus engagé son cœur dans son entreprise, qui soit plus ardent à connaître sa loi, plus résolu à l'accepter, plus soucieux de la vérité même la plusamère? Tout en condamnant la doctrine, on regarde avec une curiosité émue cette imaginalion si noble, cette j candeur qui échappe au doute, ces ivresses contenues, celte paix de l'ame en possession de la vérilé cherchée, paix agitée où frémit encore l'ardeur de la conquête. Enfin, si on aime surtout à méditer sur les illusions de l'esprit philosophique, sur finlinnité des systèmes, sur les grandes aventures de la raison humaine, c'est encore un bel enseignement

172 CIIAPITIIE V.

de voir tant de foi dans l'erreur, une confiance si intrépide dans une doctrine dont l'iuimanité ne veut plus *, de suivre des yeux un si robuste el si vnillant esprit se lançant à travers les abîmes sur le frêle appui d'une science surannée, et on se remplit l'Ame d'un spectacle qui ne laisse pas d'avoir son pathétique, en contemplant, 6 le plus sincère des poêles, la force de ton génie dans la grandeur de ton naufrage.

1. Nous en croyons un poiîte sincère de nos jours qui fut plus ou moins disciple de Lucrèce 2t, ne pouvant emprisonner son âme dans une trop froide doctrine, s*«n échappa avec ces beaux ▼ers :

Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure

Assis à mes "dtés m'appelleraient he-ireux,

Et quand Ctsa (grands amants <le l'antique nature

Me ch-tntcraient la joie et le mépris des dieux,

Je leur dirais à tuiis : Quoi que douh puissions faire.

Je soufTre, il est trop tard; le monde s'est fait vieux.

Une immense tspérance a traversé la terre,

ilalgré nous vers le ciel il faut tourner les yeux.

(Air. DB MUSSEf.)

CUAPITRE VI.

LA MORALE DE LUCRÈCE

l'audition, l'amour.

Le Pome de la Nature n'étant qu'un traité de physique, la morale ne s'y trouve pas exposée dans son ensemble et ne s'y rencontre que par occasion et par hasard. Il faut donc la recueillir çà et là, la saisir souvent au passage dans quelque rapide et involonlaire mouvement d'éloquence ou dans une digression poétique et la recomposer à l'aide de morceaux et de vers épars. Si nous courons ainsi le risque d'enlever à ces vers quelque chose de la beauté qu'ils doivent à la place qu'ils occupent dans le poëme, nous pourrons du moins offrir la fleur et le suc de la morale épicurienne, en faisant pour Lucrèce ce que lui-même avait fait pour Épicure, dont il butinait les préceptes, dit-il en vers charmants, avec la diligence des abeilles.

H semble au premier abord qu'un philosophe si ennemi des dieux, qui renverse toutes les croyances aujourd'hui réputées consolantes et salutaires, ne peut être qu'un corrupteur de la morale. Il serait

LA MORALi: DE LUCRÈCE.

rigoureux de porter sur Lucrrce un pareil jugenieut. Que sa morale repose sur un faux principe, la volupté, que sa théorie du I)on]ieursoit dan^^reuse et puisse aboutir dans ses conséquences extrêmes à un grossier matérialisme, nous ne voulons pas en disconvenir; mais le grave génie du poète, par sa gravité et sa candeur, a été préservé de tous les périls de la doctrine; il y a porté ses nobles iiUentions, sa sévérité romaine, il a, pour ainsi dire, tout rectifié par sa droiture, si bien que de cette morale suspecte il ne sort aucun précepte qui ne soit respectable et conforme à la dignité humaine. Que de belles sentences, quel mépris hautain pour les passions et leurs désordres, quelle in<lignation naturelle contre le vice et le crime ! Non-seulement il v a de la morale dans le poème, mais cette morale est émue et touchante. La crili([ue qui se propose de faire une étude un peu délicale dos doctrines ne doit ni les condamner, ni les vanter absolument ; car s'il est vrai, comme l'bistoire le démontre, que des plus purs principes découlent quelquefois les conséquences les plus fî^cheuses, on voit aussi que des principes en apparence les moins nobles peuvent sortir des préceptes utiles. Ne savons-nous pas que des plantes les plus salutaires on peut exprimer \\\\ poison, et des plus vénéneuses un remède? Quand on voit la plus forte morale de l'antiquité, la morale stoïque, reposer sur un panthéisme assez grossier, pourquoi refuserait-on d'admettre que sous la main d'un poète animé d'un mâle enthousiasme une

morale presque inattaquable ait pu se fonder sur une physique sans dieu?

En ruinant la religion et la croyance ù la vie fnlure, Lucrèce ne s'est point proposé, comme on l'a dit. d'ôler leur frein aux passions. C'est, au contraire, au nom de la science et de la morale qu'il renverse les avilissants préjugés de la crédulité antique. La mythologie hiessail à la fois la raison et la conscience; les dieux donnaient l'exemple du vice et de l'iniquité; les atlaquer, ce n'était pas compromettre la morale, c'était souvent la venger. D'autre part, la croyance à une vie future ne paraît pas avoir eu dans l'antiquité une sérieuse influence sur les mœurs. Prouver que l'Ame périt avec le corps n'était pas même une hardiesse, puisque les plus célèbres écoles, Platon excepté, s'accordaient sur ce point avec Épicure. Ainsi, de ce que Lucrèce a prétendu que Tûme est matérielle conformément aux principes de son système physique qui n'admet que la matière, il ne faut point conclure qu'il est un de ces novateurs peu scrupuleux, comme on en a vu depuis, qui se sont proposé d'affranchir les hommes de tout devoir moral.

Nous faisons ces réserves en faveur de Lucrèce, parce que certains philosophes du xvnr siècle, qui se prétendent ses disciples, ont poussé hien plus loin l'audace et ont détruit avec les croyances religieuses les fondements mêmes de la morale. On sait que d'Holbach et Lamettrie arrivent aux conséquences les plus brutales, qu'ils vont jus-

qu7i nior In libortë de riiomnio, que pour lui procurer la tranquillité ils ne se contentent pas, coinnio Lucrèce, de le mettre à l'abri des terreurs superstitieuses, mais étouffent en lui jusqu'à la voix de la conscience. Qu on se rappelle, par exemple, celle maxime de Lameltrie : « 11 ne faut pas avoir de remords; le remords n'est qu'un préjugé de i'éducallon, )) ou bien ces principes de d'Holbach : « L'intérêt est l'objet auquel chaque homme attache son bien-élre... Ainsi l'intérêt du méchant est de satisfaire ses passions à tout prix... le bonheur est la lin de la vie : or le pouvoir, la grandeur, les richesses, les plaisirs y contribuent certainement pour ceux qui savent en bien user. Hien n'est donc plus frivole que les déclamations d'une sombre philosophie. » Avons-nous besoin de dire que les maximes de ces faux disciples de Lucrèce ne sont pas celles du maître? Ils sont aussi loin de lui par la bassesse de leurs intentions que par la platitude de leurstyle. Le poète au contraire professe une morale sévère et tient précisément le langage que d'Holbach appelle la déclamation d'une sombre philosophie,

Lucrèce n'est point fataliste, il croit fermement à la liberté. Bien que nous ne soyons que matière ot que l'ûme ne soit comme le corps qu'un assemblage fortuit d'atomes, nous sentons pourtant en nous une force propre qui nous permet de lutter contre les objets extérieurs et de résister à nos passions. Pour rester fidèle h sa physique, il explique la liberté par une certaine déclinaison des atomes capable de

LA MORALE DE LUCRiCCE. 177

produire des mouvements imprévus dans la succession invariable des effets et des causes et de dérangor à un moment donné leur enchaînement fatal, {/explication est bien enfantine et prouve qu'C les ("picuricns se contenlaient de peu en psychologie. Prenons encore notre parli de celte inconséquence évidenle qui admet la liberté dans un système uniquement fondé sur les combinaisons avcr.i;res de la inalière. Ce que nous nous plaisons à constater, c'est que Lucrèce reconnaît dans l'homme un certain pouvoir indépeidant, vnje ne sais quoi qui n'a pas de nom, vis nominis cxpcrs, qu'il appelle d'un beau mot : a Une prise violente sur le debi'i, fatis av.nha polcstas. » il n'est peut êlre pas de plus précieux hommage rendu à la [ùbovlé h'-^iine que celui do ces philosophes qui sponlaném>rît lui donncnl une place même dans un système où elle n'a pns droit d'entrrr, et qui aiment mieux tomber dans l'inconséquence que de nier une chose si sensible et si nécessaire. Oublions donc la faiblesse des arguments, la pauvreté de cette science si peu démonsiralive et ne soyons attentifs qu'à l'énergie de raffirmation.

Si tous les moiivemcnts ne forment qu'une chaîne,

Si la cause est liée à la cause et l'en traîne,

Ht si Tatome enfin de sa ligne écarté

Ne vient rompre les nœuds de la nécessité

l'I par des chocs nouveaux déconcertant les choses

Ne traverse la suite éternelle des causes,

b'où vient aux animaux la libre volonté,

178 CHAPITIIE VI.

Celle pari arrachée à la falalité,

Ce pouvoir de marcher où le désir les mène,

Non point en tel lieu fixe, à telle heure certaine,

Mais partout oij l'esprit les pousse à tout mon;ri>t,

L'esprit principe actif, source du mouvement,

Et qui par les canaux où circule la vie

Répand dans tout le corps sa mobile énergie ?

Quand la barrière s'ouvre, observe les coursiers,

Ils restent un instant frémissants sur leurs pieds

Comme pour recueillir le feu qui les enflamme

Sans pouvoir sVlancer aussi prompls (pie leur rnno.

Il faut que dans leur corps les éléments épars

Aient 1 ' temps d'accourir venus do toutes paris,

Et qu'au rapide appel du cœur qui les rassemble

Ils soient précipités en avant tous ensemble;

Ainsi donc c'est du cœur que naît le mouvement,

C'est de la volonté que part l'entraînement,

Et de là ce torrent qui (kins le corps se verse.

Jusqu'aux extrémités des membres se disporsfi^(lI, 2.)l.)

1. Denique, si semper motus connectilur onniis, Et vetere exoritnr semper novus ordine cerlo,' Nec declinando faciunt primordia motus Principium quoddam, quod fati fœdcra runq)at, Ex intinito ne cuusam causa sequatui, Libéra per terras undo hœc animantibus exstat, Unde est haec, inquam, fatis avolsa potestu:^, Perquam progrcdimur quo ducit qucmque voluptas; Declinamus item motus, nec tempore ctrto, Ncc rcgionc loci certa, sed uli ipsa tulit mens. ' Wani dubio procul his rébus sua cuique voluntas Principium dat, et bine motus per membra ri-antur. ^oune vides eliuin, patefactis tempore puncto Carceribus, non posse tanien prurunipero e(|r.f»«nni Vim cupidain tam de subito, (juam mens avet ipsaî Omnis eniu» totum per corpus matriial Copia conciri débet, concita per artus Ouiiics, ut bluUiuui mculia cuuiiixa seqnutur l

LA MORALE DE LUCRÈCE

Si cette revendication de la liberté n'est pas buvanle, elle est du moins vive et décidée. Sans doute LucK ce, en poète physicien (dans son système la psychologie ne peut être qu'une branche de la physique), reconnaît que le libre pouvoir de chaque homme est plus ou moins limité et opprimé par la naluie de son tempérament, par Tensemble des éléments qui entrent dans sa constitution ; quand lame est composée de parties ignées, elle est prompte à la colùre; quand elle est formée de ce que le poêle appelle une froide vapeur, elle se laisse facilement glacer par la crainte; quand enfin elle est prédomiiiée par Télément tranquille de l'air, elle participe à la fois des deux natures précédentes et ne cède ni à rcnq)ortcment ni à la petir. Mais Lucrèce se hâte d'assm-er que s'il n'est pas possible de surmonter cnlièremcnt sa constitution primitive, on peut du iiiuiiis parla culltue et l'étude de la sagesse alTaiblir la puissance du tempérament au point quil n'en subsisle plus que de faibles traces,

.... Vestigia linciui Parvola, quœ nequeat ratio depellere diclis. (IH, 422.)

Ainsi Lucrèce admet la liberté; il croit que la iV'dexion et la science peuvent sinon transformer enlièiement la nature, du moins la contenir et l'épurer. Du moment qu'on reconnaît dans l'homme

Ut videas inituni motus a corde creari.

Ex animique voluutate id procedere priinum,

Inde duri poiro per lotum toipub et art us.

iS» CHAPITRE VI.

une force indëpendanle, se possddanl elle-m(}inc, capable de se diriger vers le bien ou vers le mal, il est permis de moraliser et d'indiquer le cbemin qu'il faut suivre. Voilà pourquoi on trouve dans le poëme des conseils, des réprimandes, des invectives, c'està-dire sous une forme ou sous une autre des leçons morales.

Il nous faut rappeler ici en quelques mots les préceptes de la morale épicurienne. La doctrine de la volupté recbercbe, non le plaisir, mais lebonlioiir durable, constant, calme, réglé par la plus délicate prudence et qui se réduit à l'exemption de la douleur et de l'inquiétude'. Se soustraire à la crainle des dieux et de la vie future, s'affrancbir de ses passions, voilà toute la sagesse*. En politique ne point prendre pnrt aux alTairos, dans la \\o privée

1. « Omnes qui sine dolorc sint, in voluptafe, et -ea quid.ni summa, esse dico. » Cicéron, de l'inib., Il, 5. « Duo bona.... ut corpus sine dolore sit, animus sine pcrttirbatione.» Sénèque, Lettres, 06. La prudenco était la maîtresse vertu; c'était toute la pliilosopliie. Kpiture disait qu'il valait mieux ùtre malheureux et raisonnable qu'heureux sans avoir le bon usage de sa raison : eO>.OYÎ<JTa); dTuxÊÎv ri à).0Yi(7Tw; eÙTvxetv. Diogène L., X, 135. Il croyait que le Rtge est rarement dans la dépendance de la fortune : « «aro, in-

'. quit, sapicnti Forluna intervenit. n Sénéque, de Const, sa;K, 15.

2. La théorie sur les passions est ingénieuse et nette II y a trois espèces de désirs: 1» les désirs naturels et nécessaires (la faim, la soiO qu'il faut satisfaire, mais qui se contentent de pou; 2" les désirs naturels et non nécessaires (l'amour), qu'on peut ne pas assouvir; 3° les désirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires (l'ambition), qui ne sont que des besoins d'opinion et auxquels il ne faut jamais céder. Diogène L., X, 149. Voyez la savante et lucide Histoire des théories morales dans l'antiquilé, par M. Denis.

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éviter toutes les causes de trouble et de cbagrin ; si Ton peut, ne pas s'embarrasser d'une famille * ; resserrer, cacher sa vie ; en un mot, se renfermer dans la plus stricte modéralion, telle est celte morne et Irisle volupté. C'est une morale de couvent % de couvent sans religion.

Ce désir du repos, dont on peut s'étonner, n'est point particulier à l'épicurisme. Après Platon et Aristote, toutes les doctrines qui parurent au temps de la décadence et sous la servitude de la Grèce ne se proposaient pas d'autre fin que la tranquillité de l'àme. Le doute de la nouvelle Académie, le scepticisme absolu de Pyrrhon avaient pour ambition dernière de procurer rindifférence : « Celui qui pense, disait Pyrrhon, et qui alTirme qu'il y a des choses bonnes et mauvaises de leur nature, est constamment troublé lorsqu'il est privé de ce qu'il regarde comme des biens, atteint par ce qu'il croit èlre des maux;... mais celui qui reste en suspens sur ce qui est bon ou mauvais par sa nature ne fuit, ne recherche rien avec une inquiète sollicitude ^ » Pyrrhon apportait le bienfait du sommeil à l'esprit, comme Épicure l'avait apporté au cœur.

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