‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 39 sur 73 · Sextus Empiricus, //ypof|/p. Pyrrh., I · texte numérisé non relu

Sextus Empiricus, //ypof|/p. Pyrrh., I

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LA MORALE DE LUCRECE

Le stoïcisme même, qui se piquait d'être plus vaillant, ne laissait pas d'apprendre aux hommes à se détacher des affaires aussi hien que des plaisirs, h se retirer en soi, à chercher la tranquillité dans les solitaires satisfactions de la conscience. Le monde antique était fatigué de lui-même. Activité civique, gloire, amhilion, plaisir, science, tout ce qui avait été sa joie et son soutien, paraissait n'avoir plus de prix. On en était à la satiété, à la désillusion, au découragement. Bientôt le christianisme recueillera tous ces dégoûts , se montrera plus dédaigneux encore de l'action politique, prêchera l'indifférence avec plus d'ardeur, mettra le comhle à tous ces mépris , en méprisant la i)hilosophie même , qui avait enseigné déjà à mépriser tout le reste, et pour mieux enlever les Ames à la terre ne leur offrira que des hiens qui ne sont pas de ce monde.

A Rome, au temps de Lucrèce, hien que la société fût encore pleine d'énergie et témoignât de' sa force dans des luttes sanglantes, on goûtait tous les jours davantage les idées grecques sur Tahstention politique et sur la tranquillité de l'ûine si fort prônée par toutes les écoles. Les citoyens, lassés et déconcertés par les guerres civiles, se détachaient de la chose puhlique. Sans parler de Sylla et de son inexplicahle abdication , on vil des généraux illustres, Lucullus, par exemple, se retirer tout à coup des affaires et se dérober l\ leur gloire. Des magistrats éconduits cherchaient des consolations dans l'étude de la sagesse; des hommes prudents, lelsqu'Atticus,

fuyaient les honneurs qui allaient au-devant d'eux. On se réfugiait dans les belles villas de la Campanie qu'on ornait de tableaux, de statues, de livres ; on demandait à la philosophie des raisons pour dédaigner doctement ce qu'on dédaignait déjà par intinct ou par faiblesse; on mettait son honhcur et sa dignité à rechercher ce qu'on appelait jadis avec ironie le repos grec, otium grœciim. Les esprits les plus hauts se plaisaient à redire avec les stoïciens qu'il ne faut s'occuper que des choses divines et humaines, de la grande république du monde. On prévoyait que l'ancienne constitution ne pourrait subsister, on répétait qu'il n'y avait plus d'espoir; on dira bientôt que le nom jadis sacré de république n'appartient plus qu'à \me chimère, à une ombre. L'anarchie romaine produisait çà et là les effets qu'avait produits la servitude grecque sur tout un peuple et rejetait sur eux-mêmes tous ceux qui étaient trop scrupuleux pour s'ouvrir un chemin par la violence, ou trop timides pour braver la violence d'autrui.

Aussi, après les terreurs de la superstition, ce qui préoccupe le plus Lucrèce et lui paraît le plus contraire au bonheur, c'est la cupidité et l'ambition. Le désir immodéré des richesses, des honneurs, de la gloire empoisonne la vie humaine, donne naissance à tous les crimes et trouble également la paix des individus et des sociétés. Le poète tient le langage des philosophes les plus austères , et le stoïcisme ne proclame pas avecplus deforce ses maximes

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de renoncement. En qnoi LncVce ,ym,oA-il de benèqne? Les deux ....s, sans „,nrcl.erau mênl

deux fon la guerre aux passions, le stoïcien pour affenn.r la vertu. f,.picurieu pour assurer la f.^ii,;,, et. A eons.dérer 1,, sin.,.licité résolue de Lucrèce' son eCiuencc sans déclamation, on est tenté de dire' que le plus sincère est le disciple d'Kpieure. Du reste. .1 faut remarquer, en g.'.n.Mal, que toute sentence n>orale. dès qu'elle pass,- par une bouche vraiment ron.aiue. j.rend un certain accent sloïque On rencontre partout, à «orne, dans l,.s lois, dan^ les trad.Kons dou.esli.p.es et naiionales. une sorte de sto.c,su.e naturel et spontané bien antérieur à la doctrine de Zenon. Les Mucius Scœvola. les R,=gulus, les Fabricius, tous les héros ,lu patrio.isu.e romain sont d'avance conformes à l'idéul stoïcien auss. toute doctrine morale, quelque délicate el n.ollc qu'elle soit, dès qu'elle est transplantée 1 Rome, puise dans ce sol nouveau une sève dus crte et produit des fruits plus ûpres et plus fer, ,es L ep.cunsme y devient viril et prend un ton sévère allier, impérieux. '

Bien que Lucrèce n'expose nulle part avec suite sa doctrine morale qui ne pouvait trouver „"ce dans son poëme. il lui arrive quelquefois de peind e a vanité des grandeurs en de sombres tableaux don! la rapide énergie ne laisse aucun doute sur la nature et intensité de ses sentiments. Du haut de ."se ï mte philosophique il contemple avec une sorte de

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plaisir amor et mc^prisant les luttes de ranibition, la carrière ensanglantée où les hommes cherchent à se devancer les uns les antres, où le vainqueur du jour est le vaincu du lendemain.

Pour celui qui Poumot sa vio ù la sagesse,

Vivre content de peu c'est la grande richesse,

Rien ne manque jamais à qui réduit son cœur;

Mais riiommc désira biens, puissance, grandeur.

Pour as-^^eoir sur io roc sa solide existence

VA poûlerà jamais la paix de l'opulence;

l'espoir vain, car montant tous ensemble aux honneurs

Ils ont fait du chemin le champ de leurs fureurs,

VA riùivie, épiant les vairupiinirs, de la cime

Les rejette à plaisir tôle en bas dans l'abîme.

J'aime mieux le repos et recevoir la loi

Oue do tenir un sceptre et de souffrir en roi.

Laisse donc ces lutteurs s'élancer hors d'haleine

Sur cet étroit sentier de l'ambition vaine,

Se débattre et se fondre en sanglantes sueurs;

Si la foudre toujours a frappé les hauteurs,

De môme, lu le sais, sur tout ce qui s'élève,

Comme un nuage noir, l'envie avance et crève ^(V,1 115.)

1. Quod si quis vera vitani rationc guhcrnet, Divitiaî grandes homini suiit viverc parce iEquo animo; ncquc oiiim est unquam pemiria parvi. Ai claros homlncs voluemnt .'«e atque poteiitcs, Ut fundamcnto stabili fortuna mancrct, Et placidam possent opulenti degere vitam : Nequidqiiam ; quoniam ad" summum succcdcre honorcm Certantcs, itcr infestum fccerc viaî.

Et tamen e summo, quasi fulmen, dejicit ictos Iiividia interdum contemptim in Tartara taîtra, Ut saliu s multo jam sit parère quietum, Quam regere imperio res vellc et régna tcncro.

Le poOle no cosse pas d'être nn exact prc^coptenr de pliilosophio, môme dansses entraînomenlsd'éloquonce. Ces sortes de peintures recouvrent des dogmes; sous ces vives couleurs se cache une profession de foi épicurienne, une exposition do principes. Les vers do Lucrèce ont toujours une valoiu* doctrinale. N'y voyez jamais de vagues seruences. mais les maximes précises de Pécole, vérKablos formules auxquelles la poésie a donné du hislre sans rienôter (\ leur rigueur. La morale du poêle doit sa force non-seulen)ent à son talent, mais h l'autorité d'un système.

Ce qui donne encore un intérôt parliculior à ces peintures morales, c'est l'émotion du j)oële. On sent bien que ses pensées sur le mépris des honneurs et des richesses ne sont ni des exercices de stylo, ni des souvenirs d'école froidement faronnés pour servir d'ornement à des vers didacliques. Lucrèce ne déclame jamais dans un genre où pourtant ii est si facile de déclamer. Mais ii quoi reconnaître qu'un poète est ému, qu'il est sincère, qu'il ne répète pas de mémoire des maximes apprises? C'est demander à quoi on reconnaît la déclamation. En général, elle suppose des pensées vagues, exagérées, intempestives ; elle est un discours oiseux qui ne s'adresse à personne, qui ne va pas A un but, qui n'est pas

ProInde sine incassum defessi sanguine sudc!.t, Ansustum per iter luctant.s ambitionis; Invidia qnoniam, rrn fulmine, siimma vaporant Plerumque, et quaj sunt aliis niagis édita cumquc.

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nécessaire ; elle prouve toujours la froideur de l'écrivain qui s'écarte de la route où devraient l'entraîner la logique cl la passion. N'est pas déclamateur celui qui peint ce qu'il voit, ce qui choque ses yeux et son cœur, celui qui tire un enseignement d'un spectacle. Môme dans les maximes générales qui sont de tous les temps et de tous les lieux, il laissera percer l'émotion du moment. Telle nous apparaît la morale de Lucrèce. Sans doute la hauteur où se tient son génie ne lui permet pas de descendre dans les détails historiques, mais à voir la véhémence si naturelle de ses vers, la colère ou le tranquille mépris du sage, on comprend qu'il juge ce qu'il a sous les yeux, et que ses invectives ou ses dédains superbes s'adressent aux vices de ses contemporains. Les passions quMl déteste sont celles qui déchirent la république. Il ne poursuit pas de fureurs littéraires et rétrospectives l'ambition d'un Alexandre ou d'un Xerxès à la fîiron de Juvénal. C'est un Sylla, un Clodius, un Calilina ou leurs précurseurs que désigne son indignation présente et civique. Sa morale toute romaine est inspirée par la vue de désordres romains. Elle porte avec elle sa date.

Quand Lucrèce dépeint les terribles effets de la cupidité qui bouleverse l'État et détruit la confiance jusque dans les familles, ne fait-il point voir la cupidité romaine au temps des guerres civiles?

Leur fortune s'engraisse au sang des citoyens, De carnage en carnage ils entassent leurs biens.

Suivent, la joie aux yeux, le noir convoi d'un h-cro,

Et craignent d'un parent la table meurtrière*. (111, 70.)

Le poète philosophe, dans un ouvrage tout de doctrine, n'a pas vouhi rendre Talhision pins claire, mais il n'est point diiacile de voir qu'il fait uii triste retour sur les mœui^ de son temps et qu'il parle on historien. C'est du Salhislo en vers-. De là vient que dans cette poésie dogmatique on rencontre rà et là tant de traits de satire, non contre les personnes, mais contre les nioMirs conlenjporaines. Lucrèce, dans la satire morale, a (Hr un des maîtres (l'Horace, qui l'iniite sans cesse, et, par ses nombnuix emprunts, rend hommage à celte poésie vivante et vraie ^ Les mœurs du temps sont toujours présentes à l'esprit de Lucrèce, même lorsqu'il se reporte aux premiers âges du monde. Dans un morceau célèbre, pendant qu'il décrit la vie primitive des hommes exposés à la fureur des hèlos féroces, ne sachant ni se défendre ni guérir leurs blessures, mourant de faim et de misère, il ramène tout à coup sa pensée sur son siècle et laisse échapper ces réflexions : c'était alors le manque de nourriture qui livrait à la mort leur corps affaibli, c'est

1. Sanguino civiU rem confiant divitiasque Conduplicant avidi, cœdem caede accumulantes ; Crudeles gaudmt in tristi funere fratris,

Et consanguineCm mcnsas odere timentque.

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