Lamartine, Méditations
nir. Lucrèce disait déjà comme un épicurien de nos jours :
Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir ».
Si un anionr heureux entraîne tant de maux, t'i quelles misères ne sera pas exposée une passion sans espoir? 11 faut donc surveiller son propre cœur, se garder de ces filets d'amour qu'il est plus facile d'éviter que de rompre. Sans doute on [)ourrait s'échapper du lacs falal, si on ne prenait plaisir à y rester. L*amoureux se fait volontiers illusion. Les imperfections de Tohjet aimé, les défauts corporels, les vices de l'âme devraient lui ouvrir les yeux, mais il se plaît à les tenir fermés. 11 saura hien railler un ami qui porte un joug avilissant, sans s'apercevoir que lui-mr'me il est souvent l'esclave d'une passion plus honteuse. Lucrèce fait la guerre à l'imagination qiii euïhellit l'objet aimé, qui ne le voit pas tel qu'il est et se crève agréablement les yeux. Nous rencontrons ici un morceau hien connu oiî le poète se moque de la facilité avec lacpielle les amoureux prêtent à leur idole des perfections imaginaires et transforment des défauts visihfes en aimables qualités, morceau plein de grAce et de finesse que Molière a librement traduit et dont il a fait son bien dans le Misanthrope,
C'est pour Molière un grand honneurqu'il ne faut
, A. de Musset.
LA MOr.ALi: DE LUCRÈCE.
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pas passer sous silence, d'avoir su admirer le Poème de la Nature en un tenq)s où celui-ci était presque universellement ignoré ou méconnu. Au reste, le libre génie de notre grand comique était sur certains points de la littérature latine en avance sur ses contemporains, comme le prouve son estime pour deux auteurs alors dédaignés, Lucrèce et Plante. On peut dire que Molière a été plus qu'un admirateur de notre poète, qu'il fut presque un disciple. Dans plus d'une scène de ses comédies on remarque, sinon les maximes, du moins l'esprit d'Épicure. Tandis que tous les grands écrivains du siècle ont été formés à l'école de Descartes, Molière, par un singulier hasard, avait reçu les leçons de Gassendi*, qui sans doute lui inspira de l'estime pour la doctrine épicurienne et l'encouragea à traduire en vers le grand poète de l'école. De cette traduction, dont la perte est regrettable, il ne reste que quelques vers charmants sur les plaisantes illusions de l'amour, auxquels Molière a su prêter un air si français et (ju'il a si hien placés dans la bouche de la sage Éliante donnant une leçon de galanterie au farouche Alcesle qui met son honneur à bien injurier les personnes qu'il aime :
L'amour, pour l'ordinaire, est pou fait à ces lois, Et l'on voit les amants vanter toujours leur choix. Jamais leur passion n'y voit rien de blâmable,
1. Voir rcxccllente lltstoire de la philosophie cartésienne, p'ir M. Couilllcr, t. L
CnAPITRF VI.
Et, dans Tobjet aimé, tout leur devient aimable ;
lis comptent iesdéfauls pour des perfections
Et savent y dormer de favorables noms.
La paie est au jasmin en blanciiour comparable ;
La noire à faire peur une brune adorable ;
La miiigre a de la taille et de la lit)erté;
La grasse est, dans son port, pleine do majesté ;
La malprojjro sur soi, de peu d'attraits c!iar,izée,
Est mise sous le nom de beauté néi'li^ée ;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine un abrégé des merveilles dés cieux ;
L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne;
La fourbe a de I*es|>rit ; la sotte est toute bonne ;
La trop grande parleuse est d'agréable humeur ;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C'est ainsi qu'un amnnt dont l'ardeur est extrême
Aime jusqu'aux défauts des personnes qu'il aime^
On est surpris de rencontrer dans le grave Poème de la Nature des vers d'une malice si gracieuse et si légère. Gomme ii tous les grands écrivains empoi'tés par la passion, accoutumés à la haute éloquence, comme à Démosthènes ou à Bossuel, il arrive rarement à Lucrèce de se montrer spirituel. Du reste, sans rien affirmer, nous sommes tenté de croire que celle fine satire a été empruntée à quelque poêle grc^. aujourd'hui perdu. Une si délicate observation morale, le tour aisé et la vivacité des traits rappellent le langage de la Comédie nonvelle. Les mots grecs qui émaillent le texte latin :
1. Le Misanthrope, acte H, se. C — Ailleurs, dans le Dourgeoii gentilhomme, acte III, se. 9, Molière a mis en action les atténuations plaisantes du langage amoureux.
LA MORALE DE LUCHÈCE
Nigra {AiXîxpoc; est : Immunda et Fœtida àxoduo;...
peuvent être regajdés comme des vestiges ou des débris dequohpie poème alti([no. Quoi qu'il en soit, que le morceau soit orij-in.d ou imilé, l'emploi de ces mois grecs est ici loi tpi(niantet naturel. A Rome, le langage (b» la g.ilinilciif («lait grec. De la Grèce étainit \enus noii-srub'UHMit les modes nouvelles, les ol^jets de loilellect tous les lalfinements du luxe nioiiJaiu, mais encore ce qu'on pourrait appeler le luxe de l'esprit et du vavw, les genlillesses de la langue amoureuse*. Le vieil idiome latin ne se serait pas prêté à ces délicatesses, et les Homains livrés à euxmêmes ne se seraient i)eul-êtr(i jamais avisés de recourir aux élégaiits euphéinismos de la tendresse ou aux aimables recherches du sentiment. On comprend maintenant quelle est dans remploi de ces mots grecs l'intention saliri(|ue de Lucrèce. C'est une manière de se moquer des petits-maîtres de Home, dont le langage est doublement ridicule parce qu'il est i)i'écieux et parce (ju il est étranger. C'est la raillerie d'un philosophe observateur eld'un vieux Homain.
Tout dans ces peintures de Famour n*est pas d'une grâce si exquise, et le poète d'ordinaire n'a pas recours aux euphémismes. Un moraliste si fort ennemi de la passion devait déparer Fidole, la dépouiller de son prestige et montrer, par exemple,