‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 53 sur 73 · I.Diogènc, X · texte numérisé non relu

I.Diogènc, X

'z. Plutarque, Opin. dcx phil, III, 1.

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ii!

o,;o CHAPITRE VII.

selon eux, qu'une science, celle du bonheur. Quoi! disaient-ils, nous irions, comme Plalon, nous consumer dans la j;éométrie, dans les nombres et dans l'élude des astres, quand nous savons que ces sciences sont fondées sur des principes faux : falsis initiis profecta vera esse non possimt. Et quand elles nous conduiraient à la vérité, elles ne nous conduiraient parau souverain bien, lisse moquaient des malbémaliciens qui ne savent pas peut-être « combien il y a de stades d'Atbènes à Mégare, mais qui savent positivement de combien de coudées est l'espace qui sépare la lune du soleil, qui dessinent des triangles sur des carrés avec je ne sais combien de sphères, et mesurent, ma foi, le ciel lui-même. » Aussi ne sommes-nous pas étonné que Dalbus ait dit qu'Épicure ignorait « ce que font deux et deux, » que ses disciples n'avaient jamais tracé une figure (( sur la savante poussière des géomètres. » Les épicuriens parlaient des sciences exactes avec un dédain dont la naïveté est d'autant plus inconcevable qu'eux-mêmes appuyaient tout leur système sur la science physique. N'oublions pas de relever un fail curieux : un jour un grand malhémalicien, Polya*nus, s'étant converti à l'épicurisme, déclara aussitôt que toute la géoméirie est fausse, mafjnus matlinnatiens, Epiciiro assentiens, totam grometriam falsam esse credidiiK N'avons-nous pas le droit, comme nous

i. Cicéron, Academ., Il, 33; De Finit., I, 21; De naf. Deor., JI, 18. Lucien, Icaroménippe, 6. — Cicéron dit avec ciprit qu'Épicure a aurait mieux fait d'apprendre la géométrie de

LA SCIENCE DE LUCaÈCE. 2ii

avons fait plus haut, de comparer lëcole épicurienne à un couvent?

Mal guidé par cette insouciance d'Épicure si peu sensible aux découvertes de la science, Lucrèce passe quchpiefois à côté des plus belles vérités sans s'y arrêler, ou ne s'y arrêle que pour les combatlre. Ainsi il réfute comme une ineptie, vanus stoddis crror, l'opinion des philosophes qui admettent les aiilipodes. Celle opinion qu'il repousse, il l'expose avec une précision surprenante; un physicien moderne ne pourrait mieux dire : u Conroit-on, dit-il avec dédain, que des coips pesants, sous nos pieds, exercent leur gravitation en haut, attachés à la terre dans une position inverse à la nôtre, comme le sont nos images reflétées dans l'eau? D'après ces princii)es on assure que sur la surface opposée de la terre vont et viennent des êtres animés qui ne sont pas plus exposés à tomber dans les régions inférieures de leur ciel que nous ne risquons nous-mêmes d'être entraînés vers notre voûte céleste. On nous dit encore que ces peuples voient le soleil quand nous voyons les flambeaux nocturnes, qu'ils partagent alternativement avec nous les sai^ sons, les jours, les nuits, qui ont la même durée qu'ont les nôtres*. . 11 est singulier que Lucrèce ^

L II faut voir ici la précision du texte latin : Et quœ pondéra sunl sub terris, omnia sursum NiU'jr. in terraque rétro requiescere posta :

après avoir si bien compris l'opii)ion sur les anlipodes, la rejette. Sa docilité pour Épicure ne lui permet pas d'admettre ce que sa pénétration a si

bien saisi.

Ce que Lucrèce repoussait avec tant de mépris au nom d'une science incrédule, les Pères de l'Église le rejetteront bientôt avec plus de mépris encore au nom de la religion. Qu'on nous permette de faire à ce sujet une réllexion que nous a souvent suggérée la lecture du poème.

Les opinions sur la physique ne sont point par nature religieuses ou imi)ies. Elles n'appartiennent pas en propre à telle ou telle secte et souvent changent de parti avec le temps. Cependant, pour employer le langage du jour, nous déclarons quelquefois que telle opinion sur la pliysi<iue est spiritualisle, telle autre matérialiste, et nous l'adoptons ou la rejetons d'avance selon la doctrine à laciuelie nous appartenons, sans songer que ces sortes de théories n'ont point de drapeau ou du moins ne lui sont pas exclusivement fidèles. Nous voyons ici que ce qui fut épicurien est devenu chrétien. Plusd\ine fois des opinions de libres penseurs se sont chan-

Ut per aquas quse nunc rerum simulacra videmus, Adsimili rationo aniaialia subtu' vagari Coutenduut, neque posse e terris in Iota cœli Recidere inferiora magis , quam curpora nustia Sponte sua possiiit in cœli lempla volaro; lUi cum videant solem , nos sidcra noctis Cernere, et alternis nobistum ttnipoia cœli Dividere, et noctes paxiles agituie ûi'i^iue. (I, lOôci.)

gées en opinions religieuses et réciproquement. Nous pourrions en trouver bien des exemples dans Lucrèce même. C'est lui, le philosophe matérialiste, qui affirme le libre arbitre (la liberté dans Tépicurisme est une opinion sur la physique), ce sont les doctrines religieuses de l'antiquité qui le nient. Sur la génération spontanée, c'est le pieux Empédocle qui admet que les êtres peuvent sans germe naître de la fermentation des éléments, c'est l'incrédule Lucrèce qui reconnaît, à sa façon, les germes déterminés *; c'est encore Lucrèce qui soutient, à rencontre de la religion, la permanence des espèces, et aujourd'hui ce sont les matérialistes qui la nient, et lesspiritualistesqui l'affirment-; chez les anciens ce sont les pieuses âmes qui croient à l'éternité du monde et c'est l'impie Lucrèce qui pense que le monde est voué à une destruction prochaine. Aussi ne faut-il pas, comme on lait trop souvent, embrasser avec amour ou repousser avec haine une opinion nouvelle sur la physique, sous prétexte qu'elle est amie ou qu'elle est ennemie. Est-elle vraie, est-elle fausse, voilà toute la question. Elle est impie aujourd'hui, elle sera peut-être religieuse demain. Sans être indilleients, aimons la comme si nous pouvions la haïr un jour, haïssons-la comme si nous pouvions un jour être amenés à l'aimer. Aussi bien, les idées sur la physique ne sont dangereuses

i. I, IGO.

que parce qu*on les a déclarées telles. Une fois qu'elles ont lait leur chemin, tout le monde s'en accommode. De dangereuses qu'elles étaient elles sont devenues innocentes. Les systèmes d'abord condamnés de Copernic et de Galilée ont fourni depuis à la religion des armes nouvelles et, pour en revenir à rexem[)le de Lucrèce, la théorie des anlipodes, qui jadis avait si fort agité les espriis, a été acceptée par toutes les doctrines les plus contraires, sans qu'aucune d'elles s'en soit mal trouvée. Même celte science inepte, arriérée, dont s'a ce > mmodait la paresse d'Épicure et dont il avait fait des articles de foi, est revêtue par Lucrèce de la plus éclatante et souvent de la plus aimable poésie. Cette vile matière façonnée par l'imagination invenlivedu poète prend parfois des formes exquises. Pour citer encore un exemple, ù propos des phases de la lune, LRcrèce d'après Épicure nous dit d'abord : « La nature ne pourmit-elle pas produire une lune pour chaque jour... détruire la lune delà veille et mettre la nouvelle à sa place? » L'explication du phénomène est risible et donne l'envie de demander à Épicure ce qu'on fait des vieilles lunes. Eh bien, Lucrèce, même en une si pitoyable démonstration, demeure grand poète; il cherche à se satisfaire par des comparaisons, il croit voir dans la nature un grand nombre de pareilles productions périodiques, et le voilà conduit à faire un tableau de l'alternative des saisons qui, dit-il, peut être assimilée aux phases de la lune; tableau plein de force et de grûce où

Ton voit comment l'imagination d'un grand poète peut couvrir de misérables erreurs non par des artifices, mais par de brillantes vérités accessoires^

Épicure n'est donc pas un philosophe physicien, bien que sa doctrine repose sur la physique. Il a emprunté le système de Démocrile parce qu'il lui paraissait le plus capable de mettre l'esprit en repos; mais il dédaigne les progrès de la science, surtout ceux de l'aslronomie. Non-seulement il la méprise ouvertement, mais il en adopte avec plaisir les explications les plus enfantines parce qu'elles ûlent de l'importance aux phénomènes, qu'elles les rapetissent et empêchent ainsi que le spectacle du ciel ne devienne un objet d'épouv.inte ou d'étonnement. Comme la morale seule a pour lui du prix, il écarte de ses méditations tout ce qui ne peut servir à la tranquillité de l'âme, tout ce qui risquerait de troubler son indifférente quiétude. Ici encore nous sommes tenté de le comparer à certains quiétistes modernes qui déclarent aussi mépriser les sciences parcequ'elles sont inutiles pour la connaissance de nos devoirs moraux, qu'elles inquiètent l'esprit et la foi et enlèvent l'àme à l'unique pensée du salut ^

t. V, 7JG.

2. II nous est d'autant plus permis de faire ce rapprochement qu Kpicure appelait salut la perfection morale : « I givgie milii hocdixisse vidctur Kpicurus : initium est salutts notitia p'eccati. », Seneque, Lelt., 'is. - « iste homo non est unus e populo, ad talulem speciat. » 10.

2Î6 CIIAPITnr VIT.

Si la science f^picurienne est sur certains points bien infirme, sur (fantres elle est solide. Elle renferme nne théorio pliysi(jne qui est loin d'rtro méprisable et qui suppose chez ses inventeurs une sijip;ulière pénétration de génie. Celte théorie marque un grand progrès dans la science. Los premiers philosophes physiciens essayant d'exi)h'(iuer l'univers et Torigine de la nature avaient fait tout sortir d'un principe unique; pour Thaïes, c'était l'eau, pour Anaxiuiène Pair, pour Ilérarlite le feu. D'autres, comme Xénophane,a(lmettai(Mit deux principes, la terre et l'eau. Empédocle établit les quatre éléments. Ces ex|)lications primitives qui, malgré leur apparente naïveté, étaient déjà de grandes vues sur la nature, ont été bien dépassées par les fondateurs de Talomisme, par Leucippe et par Démocrite. Ces deux grands physiciens, reculant les bornes de la science antique, A l'aide de raisonnements profonds reconnurent que ces prétendus éléments simples sont des corps composés, et que ces corps, en remontant jusqu'à leurs premiers principes, sont formés de particules qu'il n'est plus possible de diviser, qui sont insécables, arotAoï. Cette tbéorie n'est pas abandonnée, et la science moderne repose encore sur cette hypothèse'.

Cependant nos chimistes, tout en rendant hommage à la parfaite clarté de cette théorie moléculaire, clarté qui, disent-ils, n'a point été surpassée,

LA SCIENCE DE LlICr,f:CE. 247

prétendent que les atomistes n'ont vu qu'un côté des choses, qu'ils n'ont admis dans la nature que des combinaisons UK'caniqnes, c'est à-dire des assemblages variés d'atomes qui forment les êtres divers comme les assemblages de lettres forment les mots\ mais que ces philosophes anciens restent tout à fait étrangers à l'idi'e d'une véritable combinaison chimique. Après avoir fait ces réserves, il faut reconnaître que le système atomique, très-net sur certains points, moins explicite sur d'autres , ressemble beaucoup à nos théories moléculaires. Ces antiques hypothèses ont gardé tout leur prix. Elles sont incomplètes, elles n'ont pns tout prévu, ni tout embrassé, elles ne donnent pas à l'atome toutes les vertus ni toutes les évolutions que nous attribuons à la molécule, mais elles ne sont pas rejetées par la science contemporaine. Aussi certains vers de Lucrèce qui renferment les principes les plus généraux du système pourraient servir encore d'épigral)he à nos livres de physi(iue ou de chimie. Quand le poète dit : « Les principes qui forment le ciel, la mer et la terre, les fleuves et le soleil, sont les mêmes qui, mêlés avec d'autres et entraînés en d'autres combinaisons, ont formé les fruits de la terre, les arbres, les animaux, »

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