Hœfer, Hist. de la Chimie
1. « Une tragédie et une comédie se font avec les mêmes lettres; seulement ces lettres sont ici combinées autrement que là.» Cette comparaison lucide, employée déjà par Leucippe et p:ir Démocrite, est reprise par Lucrèce, liv. I, 82 i.
Namque eadem cœlum, mare, terres, flumina, solem
Constiuiunl, eadem frugps, arbusta, animantes,
Verum aliis, alioque modo commixta mo\enlur, (I, 820.)
ces vers s'appliquent avec rigueur à ce que nous appelons les corps simples, les éléments indécomposables, et un chimiste de nos jours voulant résumer en quelques mots la science pourrait les écrire en tête de son traité*.
Outre ces hypothèses profondes on peut recueillir çà et là dans l'atomisme un grand nomhre de vérités physiques, que nous ne voulons pas énumérer, mais dont il faut donner des exemples. Lucrèce reconnaît que Tespace est infini. Il faut remarquer encore que les épicuriens, qui étaient de pauvres astronomes et qui se piquaient même de mépriser l'astronomie, étaient pourtant arrivés par le seul raisonnement à penser que l'espace infini est peuplé de mondes. Métrodore disait : « Prélendre qu'il n'y a qu'un seul hionde dans l'influi serait aussi absurde que de penser qu'un vaste champ est fait pour produire un seul épi de blé*. )> Taudis que Pylhagore, Platon, Aristole n'admettaient que noire système, la terre, -le soleil, les planètes et les étoiles, les épicuriens croyaient qu'au delà il y a d'autres systèmes de même nature, et pour eux la somme de tous ces systèmes compose ce qu'ils appellent le grand Tout, omne immcusum. « Si un espace infini, dit Lucrèce,
s'étend en tout sens, si des principes créateurs de la matière en nombre infini se meuvent de toute éternité dans ces plaines incommensurables, comment n'auraient-ils produit que notre terre et notre firmament, et peut-on penser qu'au delà de ce monde tant d'éléments restent oisifs *? » Dans ces vastes conceptions qu'ils devaient à Démocrite, les épicuriens se rencontrent encore avec les conjectures de la science moderne.
Sur d'aulres poinis de physique les atomistes ont été plus loin que beaucoup d'autres philosophes de l'anti(iuilé. Ils reconnaissent rexistence du vide que nient la plupart des écoles, entre autres celles de Platon et d'Aristote. Non-seulement les atomistes l'admettent comme conception rationnelle, mais dès le début ils ont fait des expériences pour le démontrer-. On comprend que dans l'ato-
i. Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse, Introd. 2. Plutarque, Opin. des phii, F, 5.
1. Undiquo cum vorsiim spatium vacot infinitum, Sominaquo innumoro numéro summaque profunda Multimodis volilont œlerno porcita motii,
Hune unurn terrarnm orbem, cœlumque creatuin; Nil agero illa foris tôt corpora materiai... (II, 10ô3.)
Selon Lucrèce, ces mondes doivent avoir leurs habitants :
... neccsse est confitcare Esse alios aliis tcrrarum in partibus orbes, Kt varias hominum gentes et sœcla ferarum. (II, 1075.)
2. Leucippe disait : « Un vase plein de cendre peut recevoir autant d'eau qu'il en reçoit quand il est vide, ce qui suppose inc- ▼itablement de petits pores entre les particules de la cendre, sans
CriAPITRE VII.
inisnio le vido ôtait nécessaire pour permettre aux
atomes irrédiiciibles (lèse inoiivirir et (le se combiner. A propos (lu vide (jiii, avec les atomes, sert de fondement à tout le système, si.cfnalons nne observation ou du moins nne vue remarriuable. Les épicuriens reconnaissent que dans le vide tous les corps, quelle que soit leur pesanteur, tombent avec nne vitesse égale. Lucr^'^ce a vu très-clairement et a bien expliqué ce qui n'a été d(''montré depuis qu'à Taide de la macbine pneumatique. Quand on est accoutumé aux vagues aperçus de la pbysiqiie de Tantiquité, on se demande comment le poêle a pu exprimer celte loi avec tant de netleté et de |)récision : (( Dans l'eau ou dans Pair les corps accélèient leur chute à proportion de leur pesanteur, parce que la densité de Teau et la légère fluidité de l'air ne peuvent opposer à tous la même résistance, mais doivent céder plus aisément aux plus pesants. Au contraire le' vide ne résiste jamais aux corps: il leur ouvre également à tous un passage. Ainsi tous les corps doivent tomber avec une égale vitesse dans le vide, quelle que soit l'inégalité de leur pesanteur ^))
quoi la cendre et Teati occuperaient simultanément le môme lieu >. L'expénence laisse beaucoup à désirer, mais elle a le mérite d'être une expérience.
Nam per aquas qua^cimque cadnnt, atqne aéra rarum, HîEC pro ponderihus casus celeraro necesse est, Propterea quia corpus aquœ rem quamque morari, Aeris liaud possunt aeqne naturaquo tinuis Sed citius cedunt gravioribus exsuperata : At contra nulli de nulla parte, neque uUo
Nous laissons aux physiciens le soin de nous dire par qnel procéch» l(*s anciens ont pu constater cette
loi.
Je ne sais pas pourquoi la science moderne prétend quelquefois que les anciens ne reconnaissaient pas que l'air est matériel. Lucrèce, après avoir dit : (( qu'il y a des corps dont il faut admettre l'existence, bien qu'ils échappent n la vue, » fait nne longue et poétique description des ravages de l'air, qu'il compare (i un fleuve destructeur, et conclut que l'air, (( tout invisible qu'il soit, est un corps, puisqu'il balaye la mer, la terre, les nunges du ciel et qu'il est capable de tout entraîner dans la violence de ses tourbillons^ » Le reproche qu'on fait à la physique ancienne d'avoir ujéconnu la matérialité de l'air tombe devant le tableau et les conclusions formelles du poêle physicien.
On trouve dans Lucrèce un certain nombre d'explications très-justes de phénomènes redoutables, au moyen de comparaisons très-simples empruntées il l'observation journalière et qui ressemblent à celles qu'on rencontre dans nos traités de physique.* Ainsi, lorsqu'il parle du tonnerre et des éclairs, il fait voir, pour délivrer les hommes de leurs terreurs superstitieuses, que ces prétendues menaces du ciel ne sont que des phénomènes naturels facile-
Tempore inane potest vacuum subsistere rei... Omnia quapropter debent per inane quietum iEque ponderibus non aequis concita ferri. (II, 230.) 1. I, 27.
ment explicables.il est conduit à se demander pourquoi on voit l'éclair avant d'enteindre le tonnerre, et remarque fort justement que le son va moins vile que la lumière. Ce n'était pas alors une vérité commune, car, s^il faut en croire Plutarque, u les phy. siciens tiennent que Téclair sort de la nue après le tonnerre encore qu'il apparaisse devant».» Lucrèce, selon la coutume épicurienne, assimile ce phénol mène formidable à un Aiit connu (pie tout le monde a pu observer. Il faut encore remnniuer ici la précision de ce langage poéli(iue : « Le bruit du tonnerre parvient à notre oreille après que l'éclair a frappé nos yeux, parce quoles objets qui s'adressent à l'ouïe ne vont pas si vite que ceux ([ui excitent la vue. Regardez de loin le bûcberon frapper avec la bacbe le tronc d'un arbre, vous verrez le coup avant d'entendre le son. De même nous voyons l'éclair avant d'entendre le tonnerre, quoique le bruit parte en même temps que la lumière et qu'ils soient l'un et l'autre produits par la même cause, par le même cboc des nuages-. » A part la vérité d'observation