‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 57 sur 73 · Principio succiim senlimus in ore, cibuin cum · texte numérisé non relu

Principio succiim senlimus in ore, cibuin cum

Mandondo exprimimus, ceu plénum spongiam uqual Si quis forte manu premere ac siccarc coopit : Inde quod exprimimus, per caulas oinnc pa)ati Diditur, et larae per plexa foramina linguœ. (IV, 015.)

et le combat pour l'existence? De même sur les tremblements de terre on rencontre çà et là bien des traits de lumière qui sans doute n'éclairent pas notre géologie, mais qui sont comme le premier crépuscule de cette science. Le poëme a donc de l'intérêt, même comme traité de physiiiue. 11 peut être justement appelé le roman de la nature, mais, comme tous les romans bien faits et de main de maître, il est plein de vérités.

Sans nous arrêter davantage sur ce qui appartient à l'école et qui est impersonnel, nous devons relever ce qui est propre au génie de Lucrèce et montrer par quel effort poéti(iue il a embelli une ingrate matière. Faute d'avoir étudié dans toutes ses parties cette grande œuvre, certains critiques répètent que Lucrèce n'est poète que dans ses descriptions et dans sa morale. Non, la poésie est partout répandue dans cet aride système. Tantôt elle s'é[)anouit à l'aise en de belles digressions, tantôt elle est attachée étroitement à la matière même et y étend une surface brillante, tantôt elle y est disséminée en resplendissante poussière et des mots d'un éclat imprévu étincellent dans les vers les plus techniques, comme l'or qui dans les graviers les plus stériles de certaines terres privilégiées se rencontre en morceaux ou en impalpables parcelles.

Prenons nos exemples dans les deux premiers livres où la science est abstruse et bien difficile à orner, puisqu'il ne s'agit quf? de la nature et du

mouvement des atomes. Jusque dans ces hypothèses, où tout échappe à nos sons, et qui ne sont que des conceptions rationnelles, Lucrèce déploie son imagination. Alors même qu'il n*est occupe que de ses raisonnements, qu'il dissorte, qu'il ne se soucie que de rendi e sa démons! ration lucide, il trouve naturellement un langage plein de passion et d'images. Ce ne sont pas des ornements qu'il cherche, mnis des aiguments dont il a besoin. La simple clarté exige quelquefois des expressions poétiques qui nous mettent sous les yeux ce que nous aurions autrement de la peine h comprendre. Kilos n'illuminent que si elles brillent. Quohiuei'ois, à Tappui d'un principe ou d'un raisonnement abstrait, il laudra au poêle un exemple capable d*éclairer l'esprit par une frappante analogie, et cet exemple uniquement destiné à la démonstration sera comme un épisode ag;réable, bien qu'il ne prétende qu'à servir de preuve lumineuse. Ainsi en un endroit où il s'agit de prouver que les atomes sont éternels, indestructibles, que rien ne s'anéantit dans la nature, que tout se transforme, Lucrèce se fait faire une objection : « Mais la pluie, lui dit-on, disparaît dans la terre, elle s'y dissipe, elle y périt. » Non, répond le poëte, et sa réponse à une objection va devenir un tableau animé, de la plus gracieuse maguilicence.

Tu penses que la pluie est détruite et perdus Qujnd le céleste époux, l'Air, du haut do la nue,

S'unissanl à la Terre en un fécond hymen, De son épouse ardente emplit le vaste sein. Mais c'est grâce à ces eaux que les moissons verdissent, Qu'à l'arbre desséché les rameaux ronourissenl, Que cet arbre lui-même élèvera son front, Que sous lo poids des fruits ses branches fléchiront. L'homme et les animaux en reçoivent la vie ; De là, dans la cité joyeuse et rajeunie, D'un grand peuple d'enfants l'aimable floraison, Kt, plein d'hôtes nouveaux, le bois n'est que chanson. De là les gras troupeaux dans les herbes nouvelles Traînent leur embonpoint et leurs lourdes mamelles, D'où la chaude liqueur s'épanche en blancs ruisseaux ; De là, par les prés verts, un fol essaim d'agneaux S'animant au doux fou de ce lait qui l'enivre Sur ses débiles pieds bondit, heureux de vivre. Hien ne périt : le corps que tu croyais perdu, Quoi qu'en disent tes yeux, à la vie est rendu ; La main de la nature en forme un nouvel être ; C'est par la mort de l'un qu'un autre pourra naître*.

1. Postrcme, pereiint imbres, ubi cos patcr iDtlier In gremium matris Tcrraî praecipitavit : At nitidœ surgunt fruges, ramique virescunt Arboribus; crescunt ipsce, fctuquc gravaiitur : Hinc aliturporro nostrum genus atquc fcraruni; Hinc l;etas urbes pucrîs florerc videmus, Frondiferasque novis avibus canere undiqiic silvas ; ninc fessaî pecudcs pingui per pabula lœta Corpora depomint, et candens lacteus humor Uhoribus manat distentis ; hinc nova proies Artubus infirinis teneras lasciva pcr liorbasi Ludir, lactc mero mentes perculsa novellas. Haud igitup penitus percunt quaecumquo videntur, Quando alid ex alio reflcit natura, nec uilam Rem gigni patitup, nisi moite adjuta aliéna.

Que de poésie pour expliquer une évolution d'atomes! Et pourtant ce n'est pas un morceau rapporté et d'apparat, mais une démonstration [)hilosopliique et pressante. La peinture est renfermée dans un raisonnement. On verra toujours que la poésie impétueuse de Lucrèce est emprisonnée dans le système et qu'elle s'épanche dans un canal tracé par la logique*.

Nous cherchons à marquer par des exenq)les variés les différents caractères de cette poésie s( ientifKjue, pour montrer comment l'auteur a donné de l'intérêt à l'épineuse physique d'Épicure, qui paraît si peu faite pour les vers. Quelquefois la poésie tient seulement à la justesse, au choix de quelques observations communes, qu'on peut faire journellement, comme on en rencontre dans nos traités modernes de physi(iue. La science alors est agréable parce qu'elle est palpable, qu'elle ne coille aucun effort et qu'elle est exprimée a\eccel a;'t que Virgile portera à sa perfeclion, l'art de dire les petites choses avec aisance, précision et avec une élégance flatteuse pour l'esprit et l'oreille. Ainsi, pour prouver l'invisibilité des atomes, Lucrèce accumule des exemples familiers à tout le monde et qui montrent que les molécules entrent dans les corps ou s'en détachent sans qu'on les aperçoive; la grâce

1. Ua peu plus luin, liv. I, 272, pour rendre sensible ceUe vérité que le vent est un corps, bien qu'il soit invisible, le poiite est amené à faire une description do la puisbaucc et des ravages de iair. Cette belle et luns^ic peinture est encore un raisonnement.

LA SCILxNCE DE LUCRÈCE.

poétique est ici dans l'exacte observation des phénomènes vulgaires :

Qu'aux bords où l'eau se brise un lin soit suspendu,

Il se mouille ; il se sèche au soleil étendu ;

Tu n'as pas vu pourtant entrer le corps humide,

Ni comment la chaleur a chassé le fluide;

C'est que l'eau divisée en alomcs épars

Dans sa ténuité se dérobe aux regards.

Vois les effets du temps et sa lento morsure : L'anneau qui brille au doiirt s'amincit par l'usure, L'eau creuse le rocher en distillant du toit, Le fer même du soc dans le sillon décroît, Les pavés sous les pieds sont usés dans nos rues ; Aux portes des cités regarde ces statues Qu'on salue en passant, qui montrent une main Dont de fréquents baisers ont dévoré l'airain. La perte de ces corps sans doute elle est visible. Mais l'usure elle-môme est pour nous insensible ; Car comment chaque atome a fui, s'est détaché, La jalouse nature à nos yeux l'a caché.

On voit bien qu'à tout corps la nature dispense Une matière propre à sa lente croissance, Et puis, avec le temps, retire sous nos yeux Aussi de la substance au corps devenu vieux ; Mais tu n'as vu jamais la subtile partie Ou quand elle est entrée, ou quand elle est sortie, Pas plus que tu ne vois comment le sel amer Uonge les grands rochers qui surplombent la mer. Ainsi donc la nature, en discrète ouvrière, Par d'invisibles corps fait, défait la matière*, {l, 315.)

1. Dciiiquc fluctifrago suspensae in littore vestes Uvcscunt} eœdeiu dispansaî iu sole serescunt;

ico

Quand Lucrèce veut faire comprendre que les atonies sont toujours en mouvement, que leurs rapides évolutions et leurs rencontres fortuites forment les corps, mais qu'un faraud nombre de ces molécules sont exclues et rejclées de tout assemblage et flottent au hasard et sans emploi dans le vide, il a recours à une analogie; il les compare ù ces légers flocons presque imperceptibles qutî Ton voit s'agiter dans un rayon de soleil pénétrant dans un lieu obscur. La comparaison, au témoignage d'Ai'istotc*, a été faite en un mot par Démocrite.

At neque quo pacto persederit liumor aqual Visum est, nec rursum quo pacto fugerit aestii. In parvas igitur partes dispergitur humor, Quas oculi nulla possunt ratione videre.

Quin etiam, multis solis redeuntibus annis, Annulus in di<;ito snbtcrtenuatur liabcndo; Stillicidi casus lapidem cavat : uncus aratri Ferreus occulte decrescit vomer in arvis; Strataque jam volgi pedibus detrita viarum Saxea conspicimus; tum portas proptcr abciia Signa manus dextras ostendunt attenuari Sœpe salutantum tactu, pneterque meantum. Hœc igitur minui, cum sint detrita, videmus; Sed qu3B corpora décédant in tcmporc quoque, Invida praeclusit speciem natura videndi.

Postremo quœcumque dies naturaquc rébus Paullatim tribuit, moderatim crescere cogens, Nulla potest oculorum acies contenta tueri, Nec porro qujecumque aevo macieque senescunt; Nec mare quae impendent vesco sale saxa pcresa, Quid quoque amittant in tempore, cerncre possis. Corporibus cecis igitur natura gerlt res. 1. De anima, I, 5*

LA SCIENCE DE LUCRÈCE. 26i

Lucrèce avec ce mot compose un tableau et trouve le moyen de nous intéresser à ces atomes égarés :

Ainsi, lorsqu'au travers d'une étroite fenôtre Un rayon du soleil s'insinue et pénètre, Clair et droit, dans la nuit d'un sombre appartement, Tu vois icut aussitôt voler confusément De mille petits corps la vivante poussière Qui monte et qui descend dans ce champ de lumière. On dirait un combat sans fin ; leurs tourbillons S'élancent l'un vers l'autre en arderjts bataillons. Ici, là, sans repos, la troupe avance ou plie, lit tantôt se divise et tantôt se rallie. Tu peux imaginer par là de Pélément . Dans le vide infini l'éternel mouvement; Car le plus simple objet souvent décourre au sage De grandes vérités dans leur petite image ^ ff?, lu.)

Il faut redire que ces sortes de comparaisons ne sont destinées qu'à éclaircir le système. On n'y trouve pas de ces recherches de style et de versification par lesquelles on essaye d'ordinaire de relever un sujet dont on se défie. Ce n'est point Tart de Delille, qui souvent ne décrit que pour

Coiitemplator enim, cum solis lumina cumque Inserti fundunt radios pcr opaca domorum : Multa minuta, modis multis, per inane videbis Corpora misceri, radiorum lumine in ipso, Et velut aeterno certamine prœlia pugnasque Edere, turmatim certantia, nec dare pausani, Conciliis et discidiis exercita crebris; Conjicere ut possis ex hoc, primordia rerum Quale sit in magno jactari semper inani. Puntaxat rerum magnarum parva potest rei Ixemplare dare et vestigia nolitial.

2C2 CHAPITUi: VII.

décrire, et dit en vers élégants ce qui ne vaudrait pas la peine d'être dit en prose, ou qui croit de son devoir de cacher la science sous les fleurs. On ne sent pas môme, comme dans les Glorgiques, cet autre art plus savant de Virgile qui laisse voir dans l'harmonieuso précision de ses peintures le souci d'un écrivain industrieux. Les vers de Lucrèce ne veulent être que des éclaircissements et l'imagination du poète n'est que la servante de la physique.

La poésie de Lucrèce non-seulement raisonne sans cesse, mais encore sait déûuU' ie raisonnement. Elle nous apprend en vers ingénieux ce qu'est l'analogie ou l'induction. Après avoir démontré l'existence du vide par des preuves accumulées, le poète s'arrête tout à coup pour dire A son ami Memmius qu'il n'a pas besoin d'en entendre davantage, qu'il est maintenant sur la voie. L'esprit, h la poursuite de la vérité» finit par Talteindre, si on l'a mis sur la piste. On ne peut mieux définir ou plutôt peindre un procédé logique :

Sans doute je pourrais à cette grande loi

Par vingt autres raisons solliciter ta foi ;

Mais pourquoi ces lenteurs? I.ancé sur une trace

Seul à la vérité court un esprit sagacc.

Par les bois, par les monts, souvent le chien chas=;eur

Si de la bête errante il a saisi l'odeur,

De détours en détours, penché sur celte voie,

Dans le feuillage obscur va surprendre sa proie ;

Tel l'esprit, poursuivant un mystère lointain,

Peut toujours, 8'il rencontre un principe certain,

De réduit en réduit, par des routes secrètes,

Forcer la vérité jusque dans ses retraites*. (1, 400.)

Il y a quelquefois dans cette singulière histoire des mouvements corpusculaires de grandes images dignes de l'épopée. C'est que Lucrèce s'intéresse à ses atomes comme Homère ù ses héros. 11 croit les voir, il suit leurs combinaisons, leurs succès et leurs revers. De lu des réflexions et des tableaux qui suri^rennent par leur grandeur et leur éclat en pareil sujet. Le système atomique exige, par exemple, que les atomes de même espèce soient en nombre infini, parce que flottant dans un espace infini, s'ils n'étaient eux-mêmes infinis en nombre, ils n'auraient pas la chance de s'unir et de former un êlre. Lucrèce éclaire celte queslion de physique par de magnifiques images. Les atomes, dit-il, s'ils étaient en nombre fini, nageraient dispersés dans l'infini de l'espace, comme les débris d'un naufrage, les bancs, les rames, les gouvernails sur fimmensité des mers. Vue profonde et conforme à la science moderne qui se hasarde à dire que certaines pous-

1. Mulla(iue praîtcrea tibi possum commcmorando Argumenta fidcni dictis corraderc nostris; Vcruin animo satis hœc vcstigia parva sagaci Sunt, pcr quœ possis cognosccre cotera tute. Namquc canes ut niontivaga? pcrsa^pc frraî Naribus invcniunt intcctas fronde quiotcs, Cum scmel institerunt vcstigia certa viaî, Sic alid ex alio per te tutc ipse videre Talibus in rcbus potoris, cœcasquc latebra^ Insinuare omnes, et vcrum protrahere inde.

sières cosmiques, les pluies de pierres, les étoiles filantes sont comme des matériaux non employés dans la construction des mondes*.

Ne craignons pas de multiplier les exemples de ces descriptions et de ces analogies qui ont souvent une grande force démonstrative. Pensons un peu comme Lucrèce lui-même qui ne croit pas que son sujet, si difficile qu'il soit, puisse rebuter le lecteur. Lucrèce nous apprend que les atomes et tout dans la nature est toujours en mouvement. Il entrevoit ce grand principe de la physique moderne qui enseigne que les forces générales de la nature ne se reposent jamais même dans le monde inorganique, que rien n'est absolument stable et, comme on l'a dit, que tout oscille, la molécule aussi bien que Tocéan. « Tout est mouvement, disait Galilée, et qui ignore le mouvement ignore la nature. »

Nous ne voyons pas cette agitation perpétuelle de tomes dans les corps, parce que nos organes sonts trop grossiers pour la saisir. Ces corpuscules sont trop éloignés de nous par leur petitesse, et cette espèce de distance nous dérobe leur mobilité. 11 était malaisé de rendre ces idées intelligibles et claires. Deux comparaisons d'une grAce et d'une grandeur homériques, oii les images sont encore des preuves, vont jeter la lumière sur cette théorie et ces lointains mystères de la science.

i. Liv. II» 541.

Quand sur une colline et sur son vert penchant Se traîne un blanc Iroupeau, chaque brebis marchant En désordre, à son pas, lente ici, là pressée, Vers l'herbe où luit encor la perle de rosée, Que les agneaux, de lait enivrés, dans leurs bonds, Dans leurs jeux enfantins entrechoquent leurs fronts, Ce mobile (ableau, vu de loin, ne figure Qu'une fixe blancheur tranchant sur la verdure. Et quand des légions dans la plaine, à grands pas, Se rangent pour offrir l'image des combats, Que l'acier jette au ciel son éclair, que la terre Scintille sous Tairain, que la foule guerrière Ébranle au loin le sol d'un pied rapide et lourd. Qu'une vaste clameur aux grands monts d'alentour Se heurte et rebondit jusqu'aux voûtes du monde; Et quand les cavaliers voltigent à la ronde Et, soudain rassemblés, sous leur emportement Dévorent un espace immense en un moment, Le spectateur debout sur los cimes lointaines Ne voit dans ce tumulte étincelant des plaines Qu'une masse immobile, et tout ce mouvement N'est pour lui qu'un éclair sur la terre dormant*.

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