‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 59 sur 73 · CC · texte numérisé non relu

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CIIAPITHE VII.

Ces sortes de comparaisons, on le voit encore ici, quoiqu'elles soient redoublées et prolongées, ne sont pas une parure de la physique. Ce sont des faits, des exemples pour mettre en lumière une loi. Elles placent sous les yeux ce qu'autrement l'esprit aurait de la peine à comprendre. On dit quelquefois que la poésie ne peut pas servir la science-, on se trompe. Quand le génie veut pénétrer dans les dernières obscurités, l'imagination doit être son porteflambeau et peut seule éclairer de loin le fond du

sanctuaire, lln'ya.point, à proprement parler, d'épisode dans

ce poëme sévère. Tel autre grand tableau digne de répopée n'est encore qu'une explication scientifique. Ayant à parler des principes constitutifs de la terre, des atomes qui la composent, Lucrèce est amené naturellement à dire quelque chose du culte superstitieux qu'on lui a rendu, du culte de Cybèle-, il explique en physicien les mythes des poètes, décrit les attributs de la déesse, son char, son corlége, ses prêtres mutilés avec leurs tambours, leurs cymbales, leurs flûtes qui excitent la fureur dans les Ames et provoquent les hommages d'une pieuse terreur. Dans cette belle peinture le poète ne perd pas de vue ses atomes. On y trouve une discussion des idées qu'on s'est faites sur la nature de la terre, une

Et ci rcumvoli t:\nt équités, mediosque repente Transmittunt valido quatientes impete campos : Et tamen est quidam locus altis montibus, unde Stare videntur, et in campis consisterc fulgur.

LA SCIENCi: DE LUCRÈCE.

réfutation passionnée d'antiques erreurs physiques qui ont été érigées en dogmes religieux ^

Il nous reste à montrer par un exemple comment le poète embellit ses exactes démonstrations sur la nature des atomes, non-seulement par la richesse de son imagination, mais par les grâces du senti-* ment. Du sentiment en pareille matière, cela peut surprendre. Il veut prouver que les atomes ont des formes diverses, que cette diversité donne aux corps, aux animaux un aspect difl'érent et comme une physionomie propre aux individus de même espèce ; autrement on ne pourrait comprendre comment les mères reconnaissent leurs enfcuits. Si l'observation sur la diversité des figures chez les animaux est incontestable, la preuve est assez puérile. Remarquons, en passant, qu'en général les observations naturelles de Lucrèce sont très-justes et fines, et les explications systématiques erronées. Ce qu'il voit et ce qu'il invente est d'un esprit pénétrant, ce qu'il emprunte à la science d'Épicure est souvent sans valeur. Mais combien est charmant ici l'exemple qu'il donne à l'appui de sa singulière théorie ! Une vache qui a perdu son veau le cherche dans les pâturages sans que les autres veaux de même couleur puissent lui faire illusion, tant elle reconnaît, grâce à la prétendue difl'érence des atomes, sa chère progéniture. On trouve déjà dans ce morceau célèbre l'art exquis de Virgile, qui sait inté-

i.n, COL

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resser aux mœurs des animaux ; mais ici cet art ne sert pas seulement au plaisir, il sert encore à la démonstration :

Tout ce qui vit, humains, Iroupeaux, monstres sauvages, Poissons à blanche écaille, oiseaux aux fins plumages, Aussi bien ceux qu*on voit promener leurs couleurs Près des lacs, des ruisseaux, que les sombres chanteurs Qui volent loin des yeux dans la forêt obscure, Ils ont tous et leur forme et leur propre peinture. Observe-les de près : comme chez les humains, Chacun a son visage et des signes distincts; Comment connaîtrait donc, sans ce trait qui diiïère, La mère ses enfants, et les enfants leur mère ?

Près d'un autel fleuri quand un jeune taureau, Parmi les flots d'encens, tombe sous le couteau Et verse un chaud torrent de sa poitrine ouverte. Sa mère qui n'est plus mère, ignorant sa perte, Parcourt les vorls pâtis, d'un regard triste et lent Interroge les lieux connus de son enfant. Parfois s'arrête, appelle et d'un cri lamentable Remplit les bois muets, puis revient à l'étable. Et de l'étable encor retourne à la forêt. Le cœur toujours percé d'un maternel regret. Gazon humide et frais, tendres saules, fontaines Off'runt leurs claires eaux entre des rives pleines, Rien ne peut un moment distraire sa douleur. Tous les j«unes taureaux jouant sur l'herbe en fleur Ne sauraient abuser ni ses yeux, ni sa peine. Tant son fils a pour elle une marque certaine*. (H, 34i.)

I. Praeterea, Genus humanum, mutaeque natantes Squamigeram pecudes, et laeta armenta, ferœque, Et variae volucres, lœtantia quae loca aquarum Concélébrant, circum ripas, fontesque, lacusque,

C*est assez parler des atomes, de leur mouvenjent, de leur figure. Après Tinfiniment petit, voyons Tinfiniment grand. Aussi bien, tout le système repose sur ces deux conceptions, les atomes et le vide : « De quelque côté qu'on se tourne, dit Lucrèce, à droite, à gauclie, sur votre tète, sous vos pieds, il n'y a pas de limite dans le grand tout. » Sans doute le poëte ne sait pas, coniine Pascal, emprisonner l'infini dans une définilion géométrique: «L'univers est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. » 11 essaye de peindre l'infini avec une naïveté et une abondance plus poétiques, il défie l'imagination de mettre des bornes à Tes-

Et quae pervolgant nemora avia pervolitantes. Quorum unum quodvis generatim suniere perge; Invenies tamen inter se differre figuris. Nec ratione alia proies cogaoscere matrem, Nec mater posset prolem; quod posse videmus, Nec minus atque homincs inter se nota cluere. Nam ssRpc antc Dcum vitulus délabra dccora Turicremas propter mactatus concidit aras, Sanguinis exspirans calidum de pcctore flumen : At mater, virides saltus orbata pera:;rans, Linquit humi pcdibus vestigia pressa bisulcis, Omnia convisens oculis loca, si qucat usquam Conspicere amissum fetum; completque querelis Frondiferuni nemus adsistens; et crebra revisit Ad stabulum, desiderio perfixa juvenci; Nec tenerae salices atque herbaî rore virantes, Fluminaque ulla queunt summis labentia ripis Oblectare animum, subitamquc avertere curam : N6C yitulorum aliae species per pubula Iseta Derivare queunt animum, curaque levare:

Usque adeo quiddaui proprium notumque requirit.

pace, montrant qu*il y aura toujours quelque chose au delà, il semble commeuler travance cette autre pensée de Pascal : « Quelque grand que soit un espace, on peut en concevoir un plus grand, et encore un qui le soit davantage et ainsi à Tin fini, sans jamais arriver à un qui ne puisse êlre augmenté... Votre imagination se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. » Lucrèce suit une pareille progression, et enfermant de grandes images dans un dilemme pressant mêle une poésie sublime à des formes de dialectique:

S'il est une limite a celte immensité,

imagine un archer qui de l'extrémité

Décoche avec vigueur une flèche ra{>ide ;

Admels-lu que le trait parte en l'espace ville.

Qu'il vole sans que rien soit là pour l'arrêter,

Ou bien à quelque obstacle ira-t-il se hourter?

Il faut faire ton choix, et ta raison ciiptive

Ne pouvant s'échapper do cette alternative

Sera, tu vas le voir, contrainle d'ellacer

La borne qu'à resj)ace elle prétend fixer.

Car soit que quelque chose intercepte à distance

La flèche, soit que libre au loin elle s'élance.

Tu vois bien, en prenant l'un ou l'autre parti,

Que le bord n'était pas d'où le trait est parti.

Avance, si tu veux, avance la limite,

Tu ne peux m'éluder ; de poursuite en poursuite

Je l'arrête et je dis : que devient notre trait?

Ainsi toujours, toujours ta borne avancerait,

Et partout à l'archer, n'importe où lu le places,

L'immensité sans fin ouvre d'autres espaces. — (I, 957 )

Hors de lui l'univers n'a rien qui le termine.

Si lu veux concevoir cet espace, imagine

Qu'un grand fleuve coulant durant l'éternité

Se précipite au fond de celle immensité ;

il aurait beau chercher dans sa course éternelle

La limite, il scrail lt)ujoars aussi loin d'elle*. (F, 1002.)

Ces longues descriptions des atomes et du vide qui remplissent les deux premiers livres et qui semblent braver toute poésie doivent surtout leur intérêt et leur crédit à la fui philosophique de Lucrèce. Un enthousiasme constant pour la doctrine du maître lui représente ces hypothèses comme des réalités. Pour lui, c'est peu d'y croire, il les voit, il assiste au travnil de la nature à l'origine des choses.

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