‹ Le poëme de Lucrèce [microform]; morale, religion, scienceChapitre 6 sur 73 · XVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVIII PRÉFACE

plus défendu et que la faiblesse gcnéralemerj

reconnue de la doctrine lui donne aujourd'hui une sorte d'innocence.

Pour mieux peindre Lucrèce, nous l'avons souvent laissé parler lui-même et nous avons traduit nos citations en vers français. Certains lecteurs trouveront peut-être que nous nous sommes donné là une peine dont ils nous eussent volontiers fait grâce. Nous pouvons leur répondre ingénument (jue la peine a été douce, qu'on la prend presque à son insu, que c'est un vrai et substantiel plaisir, dans les loisirs de la campagne et dans les solitudes,

Per loca pastorum déserta atque otia dia^

de porter en soi les sentiments et les idées d'un grand poëte, de les presser en tous sens pour les soumettre à un rhythme nouveau, de poursuivre ce qui vous a fui d'abord, de voir tout à coup qu'une pensée est encore plus riche et plus pleine qu'on n'avait cru, de se remplir enfin de ce qu'on admire. Toutes les merveilles jusque-là cachées de la justesse parfaite, de Tharmonie expressive, de la couleur choisie vous apparaissent pour la première fois. C'est votre impuissance à les reproduire qui vous les révèle. On jouit ainsi de ce qu'on ne peut pas faire, autant que de ce qu'on fait, car dans l'union intime et familière avec un poëte qui vous est cher, comme dans une sorte d'amitié, on ne souflVe pas

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

de ce qui vous accable. Aussi savons-nous, sans en être humilié, combien il nous a fallu rester loin de cette magnificence poétique et de cette majesté romaine. Qu'on nous permette de dire pourtant que nous croyons avoir fait une tentative nouvelle, celle de conserver le mouvement, l'enchaînement logique, la trame serrée d'un poëte philosophe qui raisonne toujours même quand il peint. C'est une infidélité que d'offrir la poésie de Lucrèce en images brillantes, mais brisées. L'exactitude consiste ici à respecter avant tout la suite des pensées; le reste est un agréable surcroît qu'il faut donner si l'on peut. Mais c'est trop insister sur notre essai, car rien ne serait plus vain que de défendre des vers qui ne se défendraient pas eux-mêmes.

LE

rOËME DE LA NATURE

CIIAlMTaE I.

ÉPICURE

Le systc^me (l'Épiciire est si simple et si connu, qu'il serait à peine ulile d'en marquer ici les principaux caractères, s'il ne fallait montrer à quels besoins il repondait, quelle a été sa fortune en Grèce, puis à Home, ce qui le rendit populaire et capable encore, après plusieurs siècles, de ravir le génie d'un poêle tel que Lucrèce.

Quand Épicure ouvrit son école, la Grèce était endormie sous le protectorat des rois de Macédoine, de ces soldais couronnés qui avaient apporté de l'Asie conquise le despotisme oriental des Satrapes. La cbute des institutions libres avait entraîné celle de la poésie, de l'éloquence, de la pbilosopbie. Le peuple f,M'ec, autrefois amoureux de la gloire, des entreprises téméraires, du beau langage, des belles

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spéculalions de Tesprit, avait perdu avec le sentiment de sa force celui de sa dignitë. Il avait accepté son mnlhour avuc la légèreté et l'insouciance qui lui élc'iient naturelles. Les citoyens, rejelés dans la vie privée, dépensèrent leur activité dans les plaisirs. La gloire militaire ne les tentait plus depuis qu'il n'y avait plus de patrie ; l'éloquence n'était plus un art utile et puissant qui menait aux honneurs et au pouvoir, mais un spectacle frivole offert par la vanité de l'orateur à la curiosité des oisifs. Si les lettres étaient cultivées, ce n'était plus pour être l'ornement des fêles patriotiques et religieuses, pour endammer l'âme de tout un peuple, mais pour servir de récréation h une société futile et raffinée, avide encore de jouissances délicates.

On comprend que, dans cette langueur générale, la philosophie ait renoncé aux hautes spéculalions et aux recherches difliciles. De grandes doctrines, comme celles de Platon et d' Aristote, qui formaient à la fois des citoyens et des sii-es, n'étaient plus à la portée de cet ahaissement et de cette indolence. Pour suivre Platon dans sa dialectique élevée, il fallait un esprit préparé par de longues études, le désir d'une rare perfection morale et un enthousiasme qui n'était plus dans les Ames; le système d* Aristote était trop savant et demandait trop de patience. Alors on vit paraître presque en même temps plusieurs doctrines nouvelles, mieux appro- / priées à ces temps nouveaux, le stoïcisme qui essayait de combattre la mollesse universelle et qui

ÉPICUnE. 3

constatait la profondeur du mal par l'énergie du rcuicde. le scepticisme de Pyrrhon réduisa'nt en système le doute <iui régnait d.'jà dans les esprits, y la nouvelle Académie qui flollait incertaine entre ' tontes les opinions, qui se donnait le plaisir de les discuter sans avoir l'embarras de se décider, enfin '

, la doctrine dlîjjicure qui n'imposait que des de- Vvoiis faciles et promettait le bonheur. A part le stoïcisme qui cherchera réveiller le siècle, foutes les doctrines, sans élrevoloulairement corruptrices semblent vouloir préparer à l'indolence des esprits et des âmes un doux et mol soutien.

De ces quatre doctrines la plus séduisante était celle d'Epicure; elle se décorait dun nom charmant, faisait de la vertu un plaisir, n'apportait que des chaînes légères, et pourlant offrait des principes certains et une foi capable d'assurer la quiétude. Dans un temps où tout le monde avait le loisir et la prétention de philosopher, la foule lettrée, celle même qui ne l'était pas, dut accourir a ce jardin où le maître tenait son école et lire avec transport cette inscription qui, selon Sénèque en ornait rentrée : « Passant, tu peux rester ici la volupté seule y donne des lois. Hospcshicbenemanebis; hic summum bonum voluplas est '. »

Un autre attrait de cette école, qui né pouvait élre indifférente une société amollie, non moins ennemie des longues études que des devoirs rigoureux

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