Lettres à Atticus
au triomphe du grand Lue ùllus, frère du mari supplanté. Pour la famille des Lucullus, Memmius fut aussi dangereux ariii qu adversaire incommode au Forum *. , . ;
La foi, qui est commune; à'toute la secte, et le prosélytisme de l’amitié ne suffisent point à expliquer la constante éloquence du poète. Il est une passion personnelle qui soutient et anime sans relâche son génie. Lucrèce défend l’asile où s’est réfugiée sa raison. Ne le prenez pas pour un de ces disciples récemment éblouis de vérités nouvelles et qui les proclament avec la chaleur légère d’un premier transport, ni pour un de ces poètes épris de la difficulté vaincue, comme on en a vu quel-
1. On a dit finement que l.ucrèce lui-même fait une allusion aux bonnes fortunes de son ami, lorsque, dans son Invocation à Vénus , il assure que Memmius a reçu de cette déesse tous les dons :
Memmiadæ nostro, quem tu, Dea, tempore in omni
Omnibus ornatum voluisti excellere rebus. (I, 26.)
Cela nous paraît plus ingénieux que juste. Un si grave poëte, ennemi de l’amour et de ses désordres, aurait-il fait une allusion flatteuse à un déréglement de mœurs? Je propose une explication nouvelle de ces vers sur lesquels on a discuté. Je crois que Lucrèce faisait de Memmius un protégé de Vénus, parce que cette déesse était l’objet d’un culte particulier dans la famille Meinroia. En parcourant en effet la collection des médailles consulaires , on remarque que la plupart des monnaies au nom de Memmius portent au rever%,une tête de Vénus que couronne Cupidon. 11 y en a cinq de cette espèce et deux autres où Vénus est représentée sur un bige (Descript. générale des monnaies de la répub. , par Cohen). Ou voit donc que Lucrèce en invoquant Vénus, la mère des Romains, Æneadum genilrix, et la divinité protectrice des Memmius, faisait une allusion doublement délicate au culte national des Romains et au cuite domestique de son ami. Tout cela est comme entraîné et fondu dans la grande allégorie philosophique qui a été souvent si mal comprise. Voyez page 74 de ce volume.
quelois, qui s’amusent à mettre en vers un système en renom, avec l'espoir qu’on admirera leur talent, plus encore que leur doctrine. Lui, il tient à la sa> gesse épicurienne comme à son bien, il s’attache à ces dogmes solidement enchaînés qui l’abritent contre les frayeurs de la vie et de la mort. C’est pourquoi, en exposant la doctrine, il semble lutter pour son propre intérêt et plaider pour lui-même. De là vient qu’une simple exposition de vérités physiques ressemble à une suite de harangues; et s’il est vrai que l’absence d’une conviction véritable se reconnaît au style déclamatoire, on ne peut mettre en doute la sincérité de ce poëte orateur qui est certainement le moins déclamateur de tous les orateurs romains.
La passion du philosophe se reconnaît encore à la rare obstination qu'il met à dompter une matière qui résiste, à l’intensité sans exemple de l’effort
poétique. On peut dire que Lucrèce pèse sans cesse
sur son sujet de toute la force, de tout le poids de $on génie. Il n’est pas un de ces auteurs complaisants pour eux-mêmes qui, par tiédeur pour leur doctrine, laissent en quelque sorte reposer leurs fa-
cultés l’une après l’autre, qui renvoient leur imagination, quand ils dissertent, et leur raison quand ils chantent. Il est toujours en possession de toute sa vigueur; il y a de la passion dans le détail de son raisonnement, comme il y a de la logique dans
toutes les effusions de son enthousiasme *. Tant de patience unie à une fougue qui se contient à peine, est le signe certain d’une profonde conviction et aussi le plus sur moyen de la faire partager aux autres. Si la doctrine d’Épicure n’était pas si discréditée, si nous pouvions encore être trompés par des erreurs évidentes, nous apprendrions, par l’effet que produirait sur nous l’éloquence de Lucrèce, que la plus grande puissance de persuasion tient précisément à cette alliance de la logique et de la poésie. C’est à ces deux forces réunies que la plupart des grands réformateurs ont dû leur triomphe. Quand la dialectique a ébranlé les préjugés, ruiné lentement le fondement des opinions contraires, enfin, quand elle a ouvert la brèche, il est facile à la furie poétique de passer au travers.
Pourquoi tant de passion dans un simple traité de physique? Lucrèce est-il donc à ce point curieux de science que la découverte des moindres mouvements de la matière doive lui causer tant de joie ? Non, ce qui le ravit, nous l’avons déjà fait pressentir, ce sont les conclusions implicites de la doctrine. Tout système a un but, avoué ou non, vers lequel tout converge; une grande idée motrice en pousse tous les ressorts. Ainsi, toute la science épicurienne,
1. Ce mélange de dialectique et d inspiration semble avoir frappé les anciens; Stacedit excellemment: « Docti furor arduus Lucreti. » Sûtes,
même dans ses principes les plus lointains, prépare, accumule des arguments contre la religion païenne 1 qui repose sur cette croyance que rien n’est réglé d’avance dans la nature, que tout marche selon le caprice de dieux terribles. Toute explication raisonnable et scientifique d’un phénomène naturel sera donc une conquête précieuse et comme uneprise sur la superstition . En assistant au concours des atomes, au vaste et sourd travail de l’univers se formant de lui-même, le poète s’assure que l’intervention des dieux est inutile. Dès lors, plus de vengeances célestes, plus de craintes religieuses, plus de troubles d’esprit. La paix est rendue à la superstition tremblante. Voilà ce qui enflamme et soutient Lucrèce dans son étonnant labeur, voilà le secret de son enthousiasme, de son obstination, de son prosélytisme ardent, secret qu’il ne tarde pas à laisser échapper, nous l’allons voir, dès le début de son poème.