‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 19 sur 111 · Lucrèce le proclame lui-même · texte numérisé non relu

Lucrèce le proclame lui-même

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Relligiouum animos nodis exsolvere pergo. (1,930, et IV, 6.)

Nous sommes à l’aise pour parler de l’incrédulité agressive de Lucrèce, et nous ne nous croyons pas tenu de flétrir d’avance le poëte par cela qu’il est un impie. Que nous importe l’impiété envers les croyances païennes? Ce n’est pas à nous à prendre leur défense. Je sais bien que le système de Lucrèce, dans ses principes généraux, enveloppe tous les cultes dans une égale réprobation ; mais n’est-il pas évident que dans ses intentions le paganisme seul est l’objet de ses attaques et que tout le système n’est qu’une machine de guerre mise en mouvement par la haine des superstitions antiques 1 . Dans cet assaut l’intérêt est du côté de Lu-

1 . H ne s’en prend qu’à la mythologie; dès le début il le déclare lui.

crèce, non pas qu’il oppose à des erreurs religieuses des vérités philosophiques plus incontestables : il combat souvent l’erreur par l’erreur; mais dans ce conflit la cause du poëte vaut l’autre. Son explication matérialiste de l’origine des choses n’est pas plus chimérique que la plupart des anciennes cosmogonies, sa morale n’est pas plus corruptrice que celle de la mythologie. Dans cette lutte de l’erreur contre l’erreur nous n’avons donc pas à prendre parti pour l’une ou pour l’autre, mais nous pouvons, sans scrupule, nous intéresser à la belle furie de l’assaillant.

Selon nous, l’entreprise d’Épicure n’est pas, comme on se le figure et comme on le répète souvent, une attaque contre ce que nous appelons les doctrines spiritualistes. Il ne les a pas attaquées par la bonne raison qu’il les ignorait ou ne s’en inquiétait pas. Il connaît peu les grands systèmes qui ont précédé le sien et se pique même de ne pas les connaître 1 . Sa nonchalance recule devant toutes les spéculations métaphysiques, et pour se mettre

même, et plus d’une fois. Son poëme est destiné à rassurer les hommes contre les effrayantes fictions que les poètes ont répandues dans le monde : « vatum terriloquis dictis. » I, 102.

Reiligionibus atque minis obsistere vatum. (I, 110.)

1. Épicure se vantait de n’avoir pas eu de maître, d’avoir tout tiré de lui-même; ce qui fait dire à Lucrèce : « Pectore parta suo. » Liv. V, 5. Cicéron, raillant cette prétention , ajoute : « Je le crois aisément ; aussi ne lui voit-on rien qui sente l’Académie ni le Lycée; rien même qui prouve les plus simples études. » De Nat. Deor., 1, 26.

l’esprit en repos, il affecte de dédaigner tout ce qui lui coûterait de la peine à étudier. Qu’il se soit rencontré un Anaxagore reconnaissant dans le monde une cause première et divine, c’est ce dont Épiciire ne se soucie point; que Platon adore dans l’univers la main d’un suprême ouvrier, Épicure n’en sait rien et ne songe pas à le contredire; que Socrate ait entrevu et proclamé l’immortalité de l’âme et une autre vie où s’exercera la justice divine, Épicure n’y pense pas, ou du moins il ne s’en met pas en peine. 11 demeure bien au-dessous de ces doctrines; il n’a pas de si grandes visées philosophiques : ni son ignorance volontaire, ni son dédain n’auraient pu monter si haut. Il n’est, à vrai dire, qu’un païen désabusé qui fait la guerre à la religion païenne et qui au matérialisme des religions oppose son matérialisme scientifique. Sans doute quelques-uns de ses principes peuvent, par hasard, servir encore aujourd’hui d’objections à nos croyances, mais le vieux philosophe ne leur donnait point cette portée. Y a-t-il un dieu unique, créateur et soutien du monde, y a-t-il une Providence, voilà une question qu’Épicure ne s’est pas même posée, et nous sommes, nous autres, chrétiens ou déistes, tout à fait désintéressés dans ce débat. Tout l’effort de l’épicurisme est dirigé contre ces dieux malfaisants, sans justice comme sans bonté, dont l’intervention perpétuelle, inique et fantasque empoisonnait la

vie humaine et dégradait les âmes. A la place de ces dieux armés de leurs terribles caprices, Épicure en imagina d’autres qui ne sont pas redoutables, qui vivent étrangers au monde, laissent le gouvernement de la nature à la nature elle-même, se renferment dans leur béatitude inoffensive, et qui, s’ils n’ont pas le mérite de travailler au bonheur des hommes, ont du moins celui de ne pas les tourmenter. Il ne supprime pas la divinité, il la désarme; il la désarme de ces odieuses fantaisies que lui prêtait la superstition antique. L’épicurisme n’est qu’une révolte de libres esprits, plus libres que savants, contre la tyrannie céleste, et si l’intervention de ces dieux nouveaux imaginés par Épicure n’est qu’un expédient pitoyable, qui oserait dire que du moins la révolte contre les anciens dieux n’est pas juste?

Mais comment se fait-il que le poëme de Lucrèce, de cet ardent incrédule, s’ouvre • par un hymne adressé à une divinité? L’invocation à Vénus n’est-elle donc qu’un de ces ornements convenus qui, dans l’antiquité, décorent le fronton des grands monuments poétiques? S’agit-il ici d’une de ces prières banales imposées par un usage litté-

téraire, et que le poète prononce au plus vite,

comme pour s’acquitter d’une obligation gênante? Non, Virgile dans son épopée nationale, Horace dans ses transports lyriques, n’ont jamais été en-

LA RELIGION DE LUCRÈCE, traînés par une inspiration si puissante et si naturelle. C’est avec toute la fougue et la grâce du génie amoureux de son entreprise, que Lucrèce entonne cet hymne, le plus beau qui soit sorti de la bouche d’un païen.

On s’est étonné plus d’une fois qu’un philosophe qui n’écrit que pour renverser les croyances établies, ait placé au commencement de son hardi poëme une prière qu’on ne peut concilier avec son impiété. Les uns y ont vu une contradiction, d’autres une concession habile faite aux superstitions populaires, d’autres enfin une défaillance de l’incrédulité. Ce serait, selon nous, méconnaître la grandeur simple de cette poésie que d’y voir une inconséquence, une ruse ou une faiblesse.

Lucrèce pouvait, sans être infidèle à sa doctrine, invoquer poétiquement Vénus, puisqu’elle représente à ses yeux la grande loi de la génération, la puissance féconde de la nature, qui propage et conserve la vie dans le monde 1 . Cette Vénus universelle, Lucrèce pouvait la chanter, sans se démentir, puisque dans tout le poëme elle sera l’objet de son culte philosophique. Le poëte physicien ne faisait que proclamer, en commençant, un des principes les plus importants de son svs-

1. L’idée de Lucrèce fait penser à la belle théorie philosophique de Dante, à l’amour universel : « circulant à travers la grande mer de l’être. »

terne, et pour peu qu’on veuille soulever le voile de l’allégorie et chercher le sens caché de cette personnification divine, on verra que ces belles images empruntées au culte national recouvrent une profession de foi et un dogme fondamental de la philosophie épicurienne. Lucrèce croit véritablement à cette puissance souveraine, la seule, * selon lui, qui gouverne l’univers :

Quæ quoniam rerum naturam sola gubernas'....

Aussi, avec quelle admiration et quel saint transport il l’invoque et la célèbre! A son approche l’univers est en fête, le peuple infini des êtres tressaille, l’insensible matière elle-même se pare en son honneur, et le poëte enthousiaste, comme s’il voulait, lui aussi, remplir dignement un rôle dans la célébration de cette fête universelle et mêler aux fleurs, aux parfums et aux muets hommages de la nature inintelligente les plus belles offrandes de l’humaine raison, verse aux pieds de cette puissance divinisée tous les trésors de son génie. Mais quelle traduction donnera l’idée de cette simple magnificence? Nous savons combien il nous faut rester loin de cette poésie, et nous nous rappelons les mots de Lucrèce lui-même disant à son maître :

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