‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 2 sur 111 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

ÉPICURE

Le système d’Épicure est si simple et si connu, qu’il serait à peine utile d’en marquer ici les principaux caractères, s’il ne fallait montrer à quels

besoins il répondait, quelle a été sa fortune en Grèce, puis à Rome, ce qui le rendit populaire et capable encore, après plusieurs siècles, de ravir le génie d’un poète tel que Lucrèce.

Quand Épicure ouvrit son école, la Grèce était endormie sous le protectorat des rois de Macédoine, de ces soldats couronnés qui avaient apporté de l’Asie conquise le despotisme oriental des Satrapes. La chute des institutions libres avait entraîné celle de la poésie, de l’éloquence, de la phi-

losopliie. Le peuple grec, autrefois amoureux de la gloire, des entreprises téméraires, du beau langage , des belles spéculations de l’esprit , avait perdu avec le sentiment de sa force celui de sa dignité. Il avait accepté son malheur avec la légèreté et l’insouciance qui lui étaient naturelles. Les citoyens, rejetés dans la vie privée, dépensèrent leur activité dans les plaisirs. La gloire militaire ne les tentait plus depuis qu’il n’y avait plus de patrie; l’éloquence n’était plus un art utile et puissant qui menait aux honneurs et au pouvoir, mais un spectacle frivole offert par la vanité de l’orateur à la curiosité des oisifs. Si les lettres étaient cultivées, ce n’était plus pour être l’ornement des fêtes patriotiques et religieuses, pour enflammer l’âme de tout un peuple, mais pour servir de récréation à une société futile et raffinée, avide encore de jouissances délicates.

On comprend que, dans cette langueur générale, la philosophie ait renoncé aux hautes spéculations et aux recherches difficiles. De grandes doctrines, comme celles de Platon et d’Aristote, qui formaient à la fois des citoyens et des sages, n’étaient plus à la portée de cet abaissement et de cette indolence * Pour suivre Platon dans sa dialectique élevée, il fallait un esprit préparé par de longues études, le désir d’une rare perfection morale et un enthousiasme qui n’était plus dans les âmes; le système

ÊP1CURE.

d’Aristote était trop savant et demandait trop de patience. Alors on vit paraître presque en même temps plusieurs doctrines nouvelles, mieux appropriées à ces temps nouveaux, le stoïcisme qui essayait de combattre la mollesse universelle et qui constatait la grandeur du mal par l’énergie du remède, le scepticisme de Pyrrhon réduisant en système le doute qui régnait déjà dans les esprits, la nouvelle Académie qui flottait incertaine entre toutes les opinions, qui se donnait le plaisir de les discuter sans avoir l’embarras de se décider, enfin la doctrine d’Épicure qui n’imposait que des devoirs faciles et promettait le bonheur. A part . le stoïcisme qui cherche à réveiller le siècle, toutes les doctrines, sans être volontairement corruptrices, semblent vouloir préparer à l’indolence des esprits et des âmes un doux et mol soutien.

De ces quatre doctrines la plus séduisante était celle d’Épicure; elle se décorait d’un nom charmant, faisait de la vertu un plaisir, n’apportait que des chaînes légères, et pourtant offrait des principes certains et une loi capable d’assurer la quiétude. Dans un temps où tout le monde avait le loisir et la prétention de philosopher, la foule lettrée, celle même qui ne Tétait pas, dut accourir à ces jardins où le maître tenait son école et lire avec transport cette inscription qui, selon Sénèque* en ornait l’entrée : « Passant, tu peux rester ici, la

volupté seule y donne des lois. Uospes hic bcnc manebis ; hic summum bonum voluplas est*.

Un autre attrait de cette école, qui ne pouvait être indifférent à une société amollie, non moins ennemie des longues études que des devoirs rigoureux, c’est qu’on y entrait de plain-pied, sans effort, sans pénible initiation. La doctrine n’avait ni secrets, ni mystères. Le chef de cette école commode en avait aplani l’entrée en écartant d’avance les épines de la science et la pure spéculation qui coûte de la peine et amène les disputes. Uniquement attaché à la pratique, il prétendait ne donner que des règles de conduite que le simple bon sens peut comprendre. 11 rejetait les subtilités de la dialectique qui embarrasse les esprits et dont on n’a pas besoin pour délinir le bonheur et déterminer les moyens qui y conduisent*. Le disciple pouvait même se passer d’une forte éducation littéraire, car Épicure avait proscrit avec les curiosités de la science les recherches du langage. Il méprisait également les grâces décevantes de la poésie et les artifices de la rhétorique. Il y avait dans cette simplicité peut-être cherchée un air de bonne foi qui frappait les imaginations. Le maître attaquait les opinions reçues sans songer à se défendre lui-même. En dédaignant les armes vantées de fa dialectique, il laissait voir

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