‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 30 sur 111 · Lucrèce , V · texte numérisé non relu

Lucrèce , V

... De corpore quæ sancto simulacra feruntur,

In mentes hominum divinæ nuntia formæ. (VI, 76.)

« A natura habemus omnes omnium gentium speciem nullam aliam nisi humanam Deorum. Quæ enim alia forma occurrit unquam aut vigilant! cuiquam, aut dormienti? » Cicéron, De nat. Deor ., I, 18. « Ita est* informatum et anticipatum mentibus nostris, ut homini, quum de Deo cogitet, forma occurrat humana. » Ibid. I, 27.

2. On a beaucoup ri de ces dieux au corps subtil et on a eu raison; mais il est juste de remarquer que tous les anciens, excepté Platon, n’ont jamais imaginé des âmes humaines ou divines qui ne fussent corporelles. Dans le christianisme primitif ces idées subsistent. Tertullien

la fois si déliée et si matérielle, par ces vers de Lafontaine :

Je subtiliserais un morceau de matière

Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,

Quintessence d'atome, extrait de la lumière,

. * Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor .

Que le feu....

Épicure relégua ces dieux loin du monde, pour n’avoir rien à craindre; il supposa qu’ils étaient heureux et qu’ils goûtaient éternellement les douceurs de la plus parfaite oisiveté. Il les rendit épieuriens pour être conséquent avec sa doctrine morale, mais surtout pour qu’on ne parlât plus de leur intervention dans le monde et les affaires humaines *.

Leur sérénité indifférente, étrangère à toute passion, à la bienveillance aussi bien qu’à la colère, ne demandait ni culte, ni offrande, ni prières,. Ces dieux sans consistance , ni esprits, ni corps, ayant pourtant la figure humaine, ne sont que de belles peintures suspendues au-dessus du système, peut-être pour écarter les reproches d’impiété, mais surtout

pense que nous verrions le corps de Dieu, si nos sens étaient assez fins. (De anima, 22). — Faute de mieux, Épicure spiritualisait, si l’on peut dire, la matière. Son impuissance peut paraître plaisante, mais non pas son effort. La substance divine, disait-il, n’est pas visible, mais intelligible : « Ut non sensu, sed mente cernatur. • (Cicéron, De nat. Deor ., I, 18.)

1. Sa première maxime est celle-ci : <* Un être heureux et immortel n’a point de peine et n’en fait à personne r Cicéron, De nat. Deor., 1,31. . *

pour représenter l’idéal de la félicité épicurienne \ Si le fougueux Lucrèce , d’ordinaire si acharné contre les dieux, s’arrête de temps en temps dans la contemplation de cette vie divine si paisible, et s’incline avec respect devant le nouvel Olympe, cette admiration presque attendrie ne doit pas être prise pour de l’inconséquence ou de l’hypocrisie; c’est le contentement profond d’une impiété toujours fidèle à elle-même, qui se plaît à voir la Divinité enchaînée dans sa béatitude. En un mot, cette bizarre théologie consiste à rendre aux dieux en délicieuse tranquillité ce qu’on ôte à leur puissance. La doctrine d’Épicure ne rappelle pas mal la politique de ces rebelles de l’Orient, qui laissent au peuple ses rois, mais en les plongeant dans la mollesse, qui les entourent d’un vain hommage et d’un cérémonial innocent, et, en tes livrant à la plus entière inertie, ont le double avantage de n’avoir rien à en craindre, et de paraître pourtant respecter leur personne et leur majesté royale \

1. La sagesse, selon Lucrèce, nous procure une vie semblable à celle des dieux :

Ut nihi! impediat dignam dis degere vitam. (III, 323.)

C’est à peu près ainsi que les Indiens, qui regardent l’entière inaction comme l’état le plus parfait, donnent au souverain Être le surnom d’immobile. (Montesquieu, Esprit des lois, liv. XIV, cb. v.)

2. 11 est bien difficile de décider quels étaient les vrais sentiments d’Épicure. L’académicien Cotta dit : « J’ai connu des épicuriens dont la dévotion craignait d’oublier les moindres simulacres ... cependant on accuse Épicure de n’avoir point cru l’existence des dieux.... on juge

Cette théologie, si on la prend à la lettre, telle * que nous la présente Cicéron , est vraiment indigne d’un philosophe, et ne mérite, en effet, que des réfutations plaisantes. Mais peut-être Épicure ne parlait-il ainsi que pour le vulgaire. Je remarque que le langage même du maître dans sa lettre à Ménécée • est bien loin d’être ridicule : « Souviens toi de ce que je t’ai souvent recommandé, règle là-dessus tes pensées et ta conduite; c’est la source et le principe du bonheur. Mets-toi d’abord dans l’esprit que Dieu est un être immortel et bienheureux. Garde-toi donc de lui rien attribuer qui ne puisse s’accorder avec son immortalité et sa béatitude. Cela une fois hors d’atteinte, tu peux donner à ton esprit sur cet être divin tel essor qu’il te plaira. Oui, il y a des dieux, nous en avons en nous la notion évidente; mais ils ne sont pas tels que se les figure la multitude. L’im-

mal d’un homme incapable d’y entendre finesse. » Cicéron. De nat. Deor., I, 31. L’épicurien Philodème reproche aux stoïciens d’être athées. Au milieu de toutes ces singularités équivoques et peu discutables, une seule chose est bien manifeste, c’est l’hostilité de la doctrine contre les dieux populaires. Quant aux hommages extérieurs rendus aux dieux, il faut se rappeler que chez les anciens la religion était civile et qu’un honnête citoyen se conformait aux usages établis tout en ayant une doctrine particulière ; témoin Socrate et beaucoup d’autres. Chez nous, au contraire, l’Êtat étant indifférent en religion, chacun n’a d’autres devoirs religieux à remplir que ceux qui lui sont imposés par sa conscience et par sa foi. Dans l'antiquité on se soumettait à certaines coutumes religieuses, comme chez nous on obéit à une loi civile, môme quand on ne la trouve pas bonne. Les épicuriens dévots n’étaient pas des hypocrites puisqu’ils exprimaient hautement leurs véritables sentiments sur la religion païenne. S’ils avaient un masque, ce n’était point pour se cacher; ils ne le portaient pas sur le visage; ils le tenaient à la main.

pie n’est pas celui qui nie l’existence de ces dieux du vulgaire, c’est au contraire celui qui attache à la divinité ces indignes attributs que le vulgaire imagine. » Ce noble et philosophique langage 1 semble prouver qu’Épicure avait placé au-dessus de son système (et même un peu en dehors, car le système ne l’exigeait pas), une essence divine mal définie dont il allait jusqu'à faire un objet d’adoration. On nous dit que sa piété était ineffable *, qu’il avait composé un livre sur la sainteté. Sénèque est vivement frappé de ce culte désintéressé qu’Épicure rendait à un dieu sans puissance, sans armes, qu’il honorait « propter majestatem ejus eximiam singularemque naturam.... Hocfacis nulla spe, nullo pretio inductus*. » Épicure paraît avoir voulu établir un culte moral, sans crainte religieuse et sans espérance mercenaire*. Il était, avec les différences que comportent les idées païennes, dans un état d’esprit analogue à celui de nos quiétistes chrétiens qui dépouillent Dieu de sa toute-puissance, de sa justice, de sa bonté, et n’honorent que son

1. Diogène Laerce, liv. X. Les expressions de Lucrèce ne prêtent pas non plus au ridicule et sont aussi dignes de la philosophie :

Omnis enim per se divûm natura necesse est Immortali ævo summa cum pace fruatur.... (II 645.)

2. Diogène Laerce, liv. X. — Pie sancteque colimus naturam excellentem atque præstantem. De nat. Deor ., 1 , 20 et I, 17.

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