Liv. V
2. Liv. V, 1 197. Ailleurs Lucrèce repousse avec dédain la divination étrusque qui était si fort en honneur chez les Romains et que les Grecs ne connaissaient pas. Liv. VI, 379. Delille se trompe en disant que Lucrèce « n'a pas osé attaquer le fond de la religion romaine. » (Les trois Règnes, Disc, prélim.). N’est-il pas évident qu’il en sape ici les fondements ?
de cette crainte qui troublait les premiers hommes. Il semble qu’il n’ait pas été étranger à ce sentiment qui faisait dire à Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye I » Quelquefois, en présence d’une nuit étoilée, quand il réfléchit sur la régularité des grands mouvements du ciel, il se demande si l’univers est vraiment un simple produit de la matière. A-t-il commencé, doit-il finir, comme le veut Épicure, ou bien, comme le pensent d’autres philosophes, serait- il un ouvrage des dieux, destiné à une durée éternelle? Il chasse bien vite cette idée d’un dieu créateur, comme si son âme était tentée par la superstition. Dans sa contemplation nocturne de la nature, il éprouve autant d’effroi à trouver un dieu que d’autres pourraient en éprouver à n’en trouver pas :
Lorsqu’on lève les yeux vers cette voûte sombre,
Ce ciel mystérieux semé de feux sans nombre,
Qu’on pense à ces flambeaux de la nuit et du jour Qui sans se démentir accomplissent leur tour,
Alors par les soucis autrefois écrasée Au fond de notre cœur une vieille pensée •
Se réveille et soudain lève un front odieux :
< Peut-être, se dit-on, c’est le bras de nos dieux Qui mène en sens divers ces astres sur leur route. » Car notre esprit en proie aux caprices du doute,
Ne sait si l’univers de lui-même est produit,
Ni s’il doit retomber dans sa première nuit,
Lorsque de ces grands corps l’imposante machine Ne pourra plus suffire à l’effort qui la mine,
Ou s’il peut, soutenu par des dieux tout puissants, Supporter la fatigue éternelle du temps'.
Puisque la simple contemplation d’une nature môme paisible fait entrer dans ‘notre esprit cette déplorable idée de la Divinité, il faut bien tenir son courage, car il n’est que trop d’occasions terribles où nous en aurons besoin. Que sera-ce quand nous assistons à des désastres, quand des villes sont renversées par des tremblements de terre, quand la mer engloutit de grandes armées! Il n’est pas étonnant que le genre humain, dans l’humilité de sa faiblesse et de son épouvante, s’avise alors d’imaginer des dieux et cherche un refuge sous leur protection. Ici encore le hardi poëte semble n’avoir . pas été toujours à l’abri de cette universelle terreur :
Eh! quel homme ne croit entendre une menace,
Ne sent frémir ses os et tomber son audace,
Quand brûlé par la foudre un roc vole en éclats Et que le ciel se rompt avec un long fracas ?
Ne voit-on pas trembler des nations entières?
Les rois même, les rois auxcouronnes altières,
Saisis par le frisson de ce divin courroux,
Malgré tout leur orgueil, fléchissent les genoux,
De peur qu’un noir forfait ou qu’un mot téméraire N’ait attiré sur eux la céleste colère 9 .
La forte imagination de Lucrèce se représente
successivement toutes les catastrophes qui peuvent éveiller dans l’homme, par la terreur, le sentiment religieux. Il nous fait voir en de magnifiques tableaux la détresse de l’homme en péril recourant à la prière, prière bien inutile, puisqu’il n’est pas de dieu pour l’entendre, et que dans l’univers il n’y a d’autre maître qu’un aveugle et insensible hasard :
Quand roulent sur la mer, balayés par les vents,
Vaisseaux et légions avec leurs éléphants,
Leur chef tremblant, priant, courbant sa (1ère tète Pense apaiser les dieux armés de leur tempête :
C’est en vain; la tourmente en un dernier effort Vous prend toute l'armée et l’entraîne h la mort; .
Car d’un obscur pouvoir la force souveraine - Se joue, en l’écrasant, de la faiblesse humaine,
Et quelquefois s’amuse à briser de scs mains La hache consulaire et les faisceaux romains*.
On voit avec quelle persistance Lucrèce attribue l’origine des cultes uniquement à la terreur 1 2 . C’est elle qui a créé les dieux, c’est par elle qu’ils régnent encore sur les esprits. Tant que l’homme ne les aura pas chassés de son imagination, il ne pourra jouir ni du calme de sa raison, ni des douceurs de la vie. Ne craignons pas de répéter ce que Lucrèce répète sans cesse en de lugubres refrains. Aussi cette parole toujours frémissante et même quelques aveux
2. « Primus in orbe Deos fecit timor..,. » Ce vers, souvent cité, n’est pas de Lucrèce mais de Stace. ( Thébdidc , 111, 661.)
implicites permettent de supposer, comme nous l’avons fait, que le poëte, en attaquant les dieux, défendait son propre repos, qu’il veillait en armes sur sa raison, et s’il est vrai que c’est la peur qui a jeté les hommes dans la religion, on peut affirmer avec non moins de vraisemblance que la peur aussi a jeté Lucrèce dans l’incrédulité.
Lucrèce est-il athée, nous n’oserions l’affirmer. Les ennemis d’Épicure lui ont souvent reproché un athéisme déguisé, mais le philosophe répondait assez noblement que l’impie n’est pas celui qui dépouille les dieux de leur forme mensongère, mais bien celui qui leur prête des passions contraires à la sublimité de leur nature. On peut dire qu’Épicure était contraint par son système d’admettre des divinités
puisque, selon sa canonique, selon la logique de sa doctrine, toute idée répond à un objet, et que les dieux sont reconnus par le consentement universel \ Il se sentit donc oblige de faire aux dieux une petite place dans son système. Si on ne pouvait les exclure, il n’était pas facile de les conserver, étant donnée sa physique qui avait précisément pour but de se passer d’eux. Quelle forme leur attribuer, quelles fonctions? Qu’en faire, où les placer? Le
1. Il est digne de remarque que cet argument, dont la philosophie a fait depuis un si grand usage, le consentement universel, ait pour auteur Êpicure; le premier il l’a employé : « Solus enim vidit, primum esse deos, quod in omnium animis eorum notionem impressisset ipsa natura. » Cicéron, De nat. Deor. } I, 16.
matérialisme de la doctrine ne permettait pas de les
représenter comme des esprits, on ne pouvait pas
non plus, sans déranger tout le système, reconnaître leur action sur le monde. Dans cet embarras, ne voulant pas les supprimer, ne pouvant pas les conserver tels que les montrait la religion, il tenta de se faire une théologie fort simple, la plus pauvre que jamais philosophe ait imaginée, une théologie calquée, pour ainsi dire, sur les croyances populaires, avec cette différence que les dieux étaient dé-
pouillés de leur caractère redoutable. Il leur donna la forme humaine, parce qu’il n’y a point de forme plus parfaite, et qu’ils apparaissent d’ailleurs sous cette forme à l’imagination*. Mais pour faire honneur à leur divinité, il voulut que leur corps fût, en quelque sorte, d’une plus fine étoffe que celui des hommes. « Ce n’était pas un corps, disait-on, mais comme un corps, non pas du. sang, mais comme du sang \ » On pourrait définir cette nature divine, à