Lettres
2. Cicéron pense que c’est la croyance à la vie future selon la Fable qui fait craindre la mort : « Idcirco mortem censes esse sempiternum malum. » Tuscul. I, 5.
Sénèque, pour consoler Marcia, une mère qui avait perdu son fils, croit pouvoir calmer sa douleur en lui apprenant qu’il n’est pas de vie future et que, par conséquent, le cher défunt jouit d’un parfait repos : «Cogita nullis defunctum malis affici ; ilia quæ nobis inferos faciunt terribiles, fabulam esse; nullas imminere mortuis tenebras, nec carcerem, nec flumina flagrantia igné, nec oblivionis amnem, nec tribunalia, et reos, et in ilia libertate tam laxa ullos iterum tyrannos. Luserunt ista poetæ, et vauis nos agitavere terroribus. . . . Excepit ilium magna et æterna pax. » Consol. ad Marciam. 19. Pour oser donner une pareille consolation à une femme, à une mère qui pleurait un fils plein de jeunes verlus, ami des dieux, et qui parla pureté de ses mœurs, avait mérité d’entrer encore enfant dans un collège de prêtres (« hac
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reur, et non pas de l’espérance. Le paganisme n’offrait sur l’autre vie que des tableaux lamentables, souvent iniques, et qui, en effrayant à la fois les innocents et les coupables de la terre, ne servaient
pas même à donner plus de force à la morale. L’idée de la rémunération était le plus souvent absente de ces fictions religieuses 1 , et la balance de Minos nous paraît aujourd’hui fort trébuchante. La raison et le sentiment étaient également révoltés à la vue de ce ténébreux empire. Ceux même qui avaient bien mérité dans ce monde, les héros et les justes, étaient aussi malheureux que les criminels dans la triste demeure des ombres, et redemandaient les misères de la vie terrestre. On sait avec quelle héroïque impatience l’ombre d’Achille, dans Homère, s’écrie : « J’aimerais mieux être sur la
sanctitate morutn effecit, ut puer admodum dignus sacerdotio videretur, » 24) , il fallait bien que la vie future offrît peu d’espérances et qu’elle fût un objet d’horreur môme pour les âmes pieuses et les plus méritantes.
Plutarque va jusqu’à dire que le superstitieux qui croit aux enfers, envie l’athée : « Il aimerait bien chèrement, et trouverait bien heureux la disposition et condition de l’athéiste, comme une franchise et liberté.» De la Superstition ,31.
C’est aussi le cri de joie du doux Virgile quand il a mis sous ses pieds • ces craintes :
Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acheruntis avari.
1 . On peut se figurer quelles devaient être chez les anciensles idées du peuple sur la vie future, en lisant les chants funèbres des Grecs modernes, qui en sont encore «à Charon, et jamais ne parlent ni de peines, ni de récompenses. Le christianisme môme, après tant de siècles, n’a pas pu faire pénétrer l’idée d’une rémunération dans ces imaginations demeurées païennes. Voir Fauriel, Chants popul. de la Grèce moderne.
terre un valet de labour que roi dans les enfers. » En effet, que voulez-vous que fasse de cette royauté vaine cette âme vaillante qui se meut dans le vide, qui respire encore dans le néant et qui promène dans son pâle royaume ses passions vivantes et son héroïsme impuissant? Je sais bien que dans les poètes grecs surtout et dans leurs imitateurs on rencontre çà et là d’autres images plus douces d’un bonheur qui pouvait tenter les justes el des idées, morales plus hautes. Mais que ne trouve-t-on pas dans les poètes de la Grèce, qui ont épuisé tout le domaine de l’imagination, comme les philosophes ont parcouru , sans s’y arrêter, tout le cercle des hypothèses? Nous ne touchons pas ici à ces délicatesses exquises du génie poétique et nous ne parlons que des croyances communes. Celles-ci n’étaient ni douces, ni morales, car non-seulement elles ne promettaient rien à l’innocence, mais encore ne menaçaient pas le crime.
Peut-être, pour nous prouver que la justice s’exerçait aux enfers, on nous objectera les Ixion, les Tityus, les Tantale. Nous répondons que ces personnages fabuleux, toujours mis en scène par les poètes, sont des victimes, ■ non de la justice, mais de la vengeance divine; ils expient une injure personnelle faite aux dieux. Ne sont-ils pas plutôt des vaincus que des condamnés? Il faut être un titan, au moins un roi, pour mériter le supplice. Le vul-
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gaire est tout simplement plongé pêle-mêle dans la nuit.
.... Vulgusque cava sub nocte repostum'.
Quand Properce , abordant le problème de la mort, se demande s’il y a des peines aux enfers, il ne parle, comme presque tous les poètes, que de géants :
Sub terris si jura deum et tormenta Gigantum 8 .
De même que les philosophes dans leurs plus hardies conceptions n'accordaient T immortalité bienheureuse qu’aux grandes âmes qui avaient gouverné les empires, les poètes, dans leurs tableaux plus populaires , ne livraient aux supplices infernaux que des révoltés qui avaient été, selon la Fable, directement aux prises avec Jupiter. La foule des humains restait au-dessous de la récompense et de la peine. Ce qui fait pour nous la nouveauté et la beauté du sixième livre de l’Énéide, c’est que Virgile, s’inspirant de Platon, fait régner la justice aux enfers 8 , punit les crimes et les vices, les sentiments dénaturés, l’avarice, l’adultère, la perfidie, et fait pénétrer un rayon de lumière dans le chaos moral des croyances païennes.