‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 37 sur 111 · Uist. nat . , VU · texte numérisé non relu

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2. Lettres, 82. « La cupidité de toujours être qui est le plus véhément de tous les désirs, surpasse en doux contentement cette puérile crainte des enfers.» Plutarque, Qu'on ne peut vivre heureux, 56.

3. Ibid., 58. Plutarque ajoute : « Il ne s’en faut guères que je ne dise, que tous, tant hommes que femmes, voudraient plus tost porter l’eau en vaisseaux percés, comme les Danaïdes, que de périr du tout, afin de pouvoir seulement demeurer en estre. * lbicl. On voit que ce n’est là qu’un argument de polémique que Plutarque lui-même hésite à employer. Ils sont bien rares, chez les anciens, les passages où la vie future, selon la mythologie, est regardée comme désirable.

LA CRAINTE DE LA MORT

Pour juger avec équité les doctrines morales, on doit tenir grand compte des circonstances historiques. Il faut considérer ce que ces doctrines sont venues combattre. La philosophie morale n’est pas une muse solitaire qui, dans une retraite désintéressée, médite sur les grands problèmes de la vie. Elle est mêlée au monde, elle est militante, et renverse avec l’erreur la part de vérité que l’erreur peut contenir. Elle court au plus pressé, et en voyant, par exemple, que les hommes tremblent honteusement sous la Providence fantasque, inique, ridicule des dieux, elle nie la Providence divine, en voyant qu’ils frémissent à la pensée d’une vie future piteusement terrible, elle nie la vie future. Dans la lutte elle ne songe pas à faire des distinctions raisonnables et circonspectes. Les révolutions philosophiques ressemblent en cela aux révolutions politiques où le peuple exaspéré détruit avec la tyrannie les principes même les plus légitimes de tout gouvernement. Quand il existe dans le monde un préjugé méprisable et pesant, il s’élève toujours une doctrine pour l’attaquer au nom d’un nouveau principe qui peut n’être pas le meilleur; mais quoi ! l’erreur accréditée serait éternelle, si, pour avoir le droit de l’attaquer, il fallait attendre qu’on fût armé de la vérité même. L’épicurisme a raison contre la religion païenne, il a rendu l’immense service d’en débarrasser le monde, mais il a tort

quand il croit avoir apporté la sagesse et le bonheur. Qu’on réfute aujourd’hui la doctrine, qu’on la dédaigne, rien de mieux, elle n’est pas faite pour nous ; mais qu’on ne refuse pas de se replacer par la pensée dans les siècles qui ne sont plus et de s’intéresser à une lutte que le temps rendait honorable et que notre poëte croyait généreuse.

On se méprend sur les intentions de Lucrèce et sur la portée de ses arguments. Il ne réfute ni n’opprime les grandes idées de Platon, qu’il ignore ou qu’il néglige. Il n’est point armé contre le spiritualisme, et s’il le blesse quelquefois, c’est là un de ces hasards de la guerre où les traits s’égarent et vont au delà de l’ennemi. Ses poétiques colères éclatent bien au-dessous de ces hautes cimes de la philosophie. D’autre part le poëte n’est pas assez simple pour mériter les railleries de Cicéron et pour foudroyer doctement les croyances populaires sur l’Achéron qui, sans crédit depuis des siècles, ne méritent plus les attaques d’un sage. Ni si haut, ni si bas, Lucrèce s’adresse aux hommes cultivés qui,

sans s’élever aux plus nobles doctrines, sont déjà

désabusés des erreurs vulgaires. Il a vu que les âmes les plus fermes, comme il arrive souvent, bien qu’elles soient revenues de la superstition, ont encore des craintes superstitieuses. L’atmosphère morale, depuis longtemps éclaircie et épurée par la philosophie, est encore chargée de vapeurs qui cm-

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poisonnent. On ne croit plus à Cerbère, à Charon, aux Furies, mais on redoute encore les ténèbres inconnues de la mort. On craint de conserver un reste de vie dans la tombe, de vivre sous la terre, de ressentir les besoins, les misères de l’homme vivant, de recommencer une nouvelle existence sans raison, sans but ni sanction morale *. Lucrèce vient offrir une science à de prétendus esprits forts, à des incrédules mal affermis dans leur incrédulité, que la moindre disgrâce ramène à une religion détestée, qui éprouvent de vagues terreurs, qui, après avoir fait les braves, tremblent de nouveau, faute de principes, auxquels enfin la secousse du malheur fait tomber leur masque de bravoure a . Ses longues démonstrations ne servent qu’à rassurer, à fixer ces âmes flottantes. Il a droit de penser qu’il travaille

t. * Sed restât miseris vivere longius. » Sénèque, Troades, V, 378. « La superstition fait sa peur plus longue que sa vie, et attache à la mort une imagination de maux immortels : et lorsqu’elle achève tout ses ennuys et travaux, elle se persuade qu’elle en doit commencer d’autres qui jamais n’achèveront. » Plutarque, de la Superst ., 11. C’est pourquoi, dès le début de son poème, Lucrèce dit si naturellement que les hommes ne seront tranquilles que quand ils verront un terme fixe à la vie et à leurs malheurs.

Si certam finem esse vidèrent Ærumnarum homines....

Ils vivent dans les angoisses :

Æternas quoniam pœnas in morte timendum.

Par le mot pœnas , il ne faut pas entendre un juste châtiment réservé au crime, mais les misères dont la religion menace indistinctement tous les hommes. I, 108-112.

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