Pensées , IV
LA CRAINTE DE LA MORT
de la mort; c’est la nature qui, dans le système épicurien, tient quelquefois la place de la divinité absente 1 . Sans doute, à la bien comprendre, la nature n’est qu’une fiction, une personnification poétique; tout se réduit aux atonies dont les combinaisons fortuites ont seules produit ce qui existe. Il n’y a pas de force intelligente qui ait tout réglé. Mais l’idée d’une cause, d’une puissance, d’une intelligence présidant à la fondation et au gouvernement du monde est si profondément enracinée dans les âmes, qu elle se fait jour souvent dans les doctrines qui tiennent le plus à s’en passer. On croit l’avoir arrachée de son esprit, elle n’est pas extirpée. Si une science destructive la poursuit et la chasse de la raison comme une plante parasite, elle détourne, allonge ses racines et se réfugie dans l’imagination, où elle refleurit. De même, chez Lucrèce l’idée divine, opprimée par le système, reparaît quelquefois en images imprévues. Dans Ylnvo-
1. Ailleurs la nature est appelée nalura crcatrix , natura gubernans ; les rencontres du hasard deviennent comme des lois intelligentes, leges, fœdera, rationes. M. Patin a relevé délicatement un grand nombre d'expressions pareilles qui semblent appartenir ù une tout autre doctrine. Il ajoute avec esprit que le poète est à lui-même quelquefois comme un anti-Lucrèce. Leçon d’ouvert Irfn9. — Du reste on peut remarquer que, dans nos système* contemporains analogues, il arrive toujours un moment où on limite le hasard, où même on l'expulse. Il y a de grands principes qui s’imposent. On a beau vouloir écarter l'idée d’une cause première, elle pèse sur nos méditations. Vous la repoussez, vous l’endiguez en accumulant les raisonnements, mais l’incompre-sible vérité, sans renverser l’obstacle et tranquillement victorieuse, finit toujours pat se creuser une voie et jaillit par les fissures du système
cation à Vénus , le poëte rend hommage à une grande loi d’amour qui semble peu compatible avec une doctrine uniquement fondée sur le hasard ; ailleurs il reconnaît une puissance mystérieuse, inéluctable, innomée, qui se plaît à renverser les grandeurs humaines. Ici la nature personnifiée remplit .vraiment le rôle d’une divinité créatrice. Le lecteur, après avoir eu si longtemps l’esprit battu par le choc des atomes et les aveugles tourbillons de la matière décrits par Lucrèce, est enfin soulagé de voir que du moins les besoins de la poésie aient amené ce qu’on cherche vainement dans l’épicurisme, une puissance agissante, vague, obscure, indéterminée, mais qui ressemble à une providence et dont on peut dire avec un poëte contemporain :
De quel nom te nommer, ô fatale puissance?
Qu’on t’appelle Destin, Nature, Providence,
Inconcevable loi,
Qu’on tremble sous ta main, ou bien qu’on la blasphème,
Soumis ou révolté, qu’on te craigne ou qu’on t’aime, Toujours, c’est toujours toi 1 !
Dans une prosopopée imprévue, magnifique, originale, qui est non un simple ornement littéraire, mais une pressante discussion philosophique, la nature ne se borne pas à réprimander l’homme qui craint de mourir, elle raisonne avec lui, elle dis-