‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 2)Chapitre 47 sur 111 · III · texte numérisé non relu

III

LA CRAINTE DE LA MORT

Fermons, si l’on veut, notre esprit à la beauté de cette invention poétique , aux sublimes brusqueries de cette dialectique passionnée, pour ne donner notre attention qu’à la grandeur de cette loi proclamée par la nature, et qui est un des fondements de l’épicurisme, loi inattaquable, universelle, puisqu’elle ne régit pas seulement le monde physique, mais qu’elle s’impose même au monde moral, où les éléments dispersés des institutions et des systèmes réduits en poussière par le temps et les hommes servent à former des créations nouvelles 1 , loi inéluctable avec laquelle il est bon de se familiariser, pour n’en avoir pas un jour ou l’autre l’esprit accablé, qui devrait être exposée dans tous les livres de sagesse pratique, d’autant plus que toutes les doctrines peuvent s’en accommoder. Montaigne ne peut assez savourer la forte substance de cette poésie, il refait à sa manière le discours de la nature, mêlant à ses originales méditations les vers dupoëte, qu’il

I. Rem gigni patitur nisi morte adjuta aliéna. (Lucrèce, 1, 264.)

Non périt in tanto quicquam (mihi crédité) mundo,

Sed variât faciemque novat, nascique vocatur.

(Ovide, Métam., XV, 254.)

M. de Lamartine reconnaît la même loi dans le monde moral :

On sent à ce travail qui change, brise, enfante,

Qu’un éternel levain dans l'univers fermente....

Que le temps naît du temps, la chose de la chose,

Qu’une forme périt, afin qu’une autre éclose,

Qu’à tout être la fin est le commencement,

La souffrance, travail, la mort, enfantement.

(Jocelyn, T époque.)

commente, dont il s’abreuve, dont il épuise toute la généreuse amertume 1 . Si l’adhésion du sceptique Montaigne peut être suspecte, on ne récusera pas celle de Bossuet, à qui pourtant le système de Lucrèce devait faire horreur, et qui n’a pas pu se défendre de l’admiration que lui inspirent de si grandes

vérités. Il semble qu’il ait reconnu son propre génie dans cette éloquence haute, brusque et familière. Celui qu’au dix-septième siècle on appelait un Père de l’Église a cru pouvoir, pour l’édification des hommes, faire entendre dans la chaire les véridiques enseignements du poète' moraliste : « La nature, dit il, comme si elle était presque envieuse du bien qu’elle nous fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu’elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu’elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d’autres formes, elle la redemande pour d’autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule et nous dire : Retirez-vous, c’est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verront passer, qui doivent à leurs succes-

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