I. Sermon sur la mort, I* r point
elle ne dit pas tout ce qu’il faut, mais ce qu’elle dit est vrai. On peut aller au delà, mais il faut commencer par elle. Cette loi, par exemple, si rudement proclamée par la nature, doit être le premier sujet des méditations sur la mort. Au-dessus de cette base solide, vous pouvez élever et superposer de nouvelles assises plus hautes. Les stoïciens y ajouteront l’idée d’une providence, les chrétiens, bâtissant plus haut encore, placeront au faîte l’idée de l’immortalité; mais quels que soient le nombre des étages et la hauteur de ces constructions morales, l’édifice, quel qu’il soit, aura toujours cette base commune. Ne voyons-nous pas autour de nous que la vie future ne tente pas les âmes si elles ne se sont point, par de viriles réflexions, familiarisées avec cette nécessité de mourir? L’espérance n’est la bienvenue que si elle couronne la résignation. Il faut avoir consenti au départ pour se réjouir de l’arrivée. C’est ce que comprend Bossuet, qui parle d’abord le langage de la nature, avant d’apporter les promesses de la foi. Gardons-nous donc de déclamer sans discernement contre les belles leçons de Lucrèce, qui sont incomplètes, sans être fausses. Si nous insistons souvent sur la solidité philosophique de ses vers, et si nous nous plaisons, chemin faisant, à montrer que ses plus grandes leçons trouvent place dans toutes les doctrines, c’est pour prouver par d’illustres exem-. pies que la poésie doit surtout sa force, et sa gloire
LA CRAINTE DE LA MORT
à la vérité des sentiments et des pensées , et pour jouir aussi de cette douceur et de cette sécurité qu’éprouvent tous les esprits qui ne sont pas trop dédaigneux et trop pleins d’eux-mêmes à s’appuyer dans leurs admirations morales sur le consentement unanime des sages.
Après avoir exposé avec une véhémence dramatique la grande loi de renouvellement universel qui a besoin de la mort pour créer la vie et proclamé l’arrêt même de la nature, il importe à la doctrine épicurienne de dissiper l’horrible fantôme de la vie future, qui épouvantait plutôt qu’elle ne consolait l’imagination populaire. Ici nous rencontrons un morceau célèbrequ’onajugéentre tous hardi etdétestable, et qui à tout lecteur connaissant l’antiquité paraîtra non-seulement innocent et simple, mais encore inspiré par le plus beau sentiment moral. N’oublions pas que le poëte, en niant la vie future, ne va pas
plus loin quelaplupartdes écoles antiques. Bien plus, sur ce point il est moins indiscret, moins léger que Cicéron et que Sénèque, qui se moquent des enfers du paganisme avec la plus étonnante liberté. L’incrédulité résolue de Lucrèce dédaigne de semblables railleries qui n’apprennent rien à personne. A ces fictions poétiques, où d’autres n’apercevaient que • puérile ineptie, il fait l’honneur de les discuter, il leur trouve un sens symbolique qu’il dégage non sans respect ou condescendance. Pour lui, ces sup-
plices infernaux sont les images allégoriques des passions linmaines qui dans cette vie trouvent leur châtiment en elles-mêmes. L’imagination des poètes a transporté dans un autre monde les tortures qui sont la punition méritée et inévitable de nos funestes passions en celui-ci. Les illustres damnés célébrés par la Fable, ces royales victimes de la prétendue vengeance céleste, ne sont que des exemplaires éclatants qui nous apprennent que le crime se punit luimême. Tantale tremblant sous un rocher suspendu, c’est le superstitieux qui craint sans cesse la colère divine, Tityus déchiré par un vautour, c’est l’amoureux en proie à ses jalousies, et ainsi des autres. Ce qu’il faut redouter, ce n’est pas la noire vision des poètes, ce sont nos vices et nos égarements. Le supplice est en nous, la peine dans la folie, et l’enfer dans la conscience. A part la négation de la vie future, toute doctrine, si pure qu’elle soit, peut accueillir ces nobles vérités exprimées par de si fortes couleurs et revêtues de tant de majesté morale :
Ces fabuleux tourments qu’on nous peint aux enfers, Dans la vie, aux regards, ils nous sont tous offerts;
• Ce malheureux, qui lève éperdu son front pâle Vers un rocher sur lui pendant, n’est pas Tantale, Mais bien plutôt cet homme à qui la peur des dieux Fait voir dans tout hasard un coup tombant des cieux.
Non, il n’existe pas au fond d’un sombre empire Un géant Tityus que le vautour déchire:
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Son corps, si grand qu’il soit, pièce à pièce emporté Peut-il être fouillé durant l’éternité ?
Il couvre, nous dit-on, neuf arpents à la ronde ;
Mais quoi! fût-il plus grand, et grand comme le monde. Peut-il dans la douleur vivre éternellement,
Et servir aux oiseaux d’éternel aliment?
Non, le vrai Tityus, il est là sur la terre,.
C’est l’homme que l’amour tient vivant sous la serre, Sur qui fond nuit et jour tout un vorace essaim De noirs soucis ailés qui lui rongent le sein.
Et ce Sisyphe encor que la Fable nous montre,
Au Forum on le voit, c’est là qu’on le rencontre ;
C’est l’homme qui nourri d’ambitieux desseins,
Va partput demandant hache et faisceaux romains,
Et repoussé du faîte où son fier espoir monte,
Morne, à l’humilité retourne avec sa honte.
Mendier le pouvoir qu’on se voit refuser,
S’épuiser en labeurs qu’il faut recommencer,
N’est-ce pas ressembler au damné qui s’escrime A pousser sur les flancs d’un mont jusqu’à la cime Un rocher qui retombe et revient à grands bonds Par les mêmes chemins dans les mêmes vallons?
Cet autre qui repaît son âme inassouvie,
Qui lui verse à longs flots tous les biens de la vie.
Et de toute saison recueillant le plaisir,
En submerge son cœur sans le pouvoir remplir,
Il souffre sous mes yeux les tourments qu’on raconte De ces filles de roi dont l’éternel mécompte Apporte l’eau sans fin à des vases sans fond Qui, toujours inondés, jamais ne s’empliront.
Cerbère, Tisiphone et les noires déesses,
Ces antres vomissant des flammes vengeresses,
Ce pays sans soleil fait pour épouvanter,
N’existent nulle part, ne sauraient exister;
De ce monde est la peine, et déjà dans la vie Par la peine et la peur tout grand forfait s’expie ; Noir, cachot, fouet sanglant, rouges lames de fer, Nous l’avons sous la main l’appareil de l’enfer.
Dût le bourreau manquer, l’âme en ferait l’office; Le remords saura bien se charger du supplice; N’a-t-il pas sa vengeance et ses verges aussi? Joignez à ces tourments cet autre long souci : Quand finira ma peur? Où donc est la limite?
Vivant, je ne puis fuir le mal que je. mérite,
Mort, de plus grands malheurs je me sens menacé, Voilà l’enfer, il est au cœur de l’insensé
Qu’on oublie un moment les conclusions implicites du système contre la vie future, pour ne considérer que le sens moral de ces tableaux. On verra que cette explication du châtiment est profonde, qu’elle est incontestable, conforme aux plus hautes doctrines, môme à la morale religieuse. C’est l’idée de Platon disant que la peine est attachée au péché, que le vice se flagelle lui-même, que l’âme du coupable est couverte de hideuses cicatrices; c’est l’idée du platonicien Plutarque : « Ce n’est point aux vautours que sera livré le foie du méchant. » S’il est besoin de défendre ces vers contre la réprobation d’un lecteur chrétien, nous les plaçons sous le patronage de Bossuet, qui à son insu reprend les pensées du poëte, les tourne et les retourne, les trouve si précieuses, si dignes d’entrer dans une âme chrétienne,
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qu’il les y enfonce à coups redoublés d’éloquence, avec la crainte impatiente de ne pas assez persuader. L’idée de Bossuet, d'abord enveloppée d’images oratoires, peu à peu se dégage, jusqu’à ce que, d’effort en effort, d’audace en audace, elle arrive à la précision de Lucrèce. « Nous portons en nos cœurs l’instrument de notre supplice. Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévore tes entrailles, je ne l’enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience et ses flammes s’élanceront du milieu de
toi Le coup est lâché; l’enfer n’est pas loin de
toi > ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde 1 . Comprends, ô pécheur, que tu portes ton enfer en toi-même . » C’est le mot de Lucrèce :
Hic acherusia fit stultorum denique vita. (III, 1036.)
A ceux qui nous objecteraient que ce ne sont là chez Bossuet que de vagues métaphores, nous répondons par cette déclaration explicite de l’orateur sacré, qui cette fois d’une main résolue déchire les voiles de F allégorie : « Passant plus outre, je dis qu’ils commencent leur enfer même sur la terre et que leurs crimes les y font descendre ; car ne nous imaginons pas que l’enfer consiste dans ces épou-
1. Sur ia nécessité de la pénitence .' — 2. Sur la gloire de Dieu.
vantables tourments, dans ces étangs de feu et de soufre, dans ces flammes éternellement dévorantes, dans cette rage, dans ce désespoir, dans cet horrible grincement de dents. L’enfer, si nous l’entendons, c’est le péché même *. » C’est ainsi que dans les plus lointaines profondeurs de la morale, le génie de Bossuet rencontre encore une fois celui de Lucrèce, en ajoutant, est-il besoin de le dire? que la blessure du péché est irrémédiable et que l’instrument de notre supplice nous suivra dans l’éternité; mais, si on a compris la légitime répulsion du poëte en face des visions grossières du paganisme, si on consent à le juger avec équité, on reconnaîtra que ces vérités incomplètes sont du moins inspirées par le plus beau sentiment moral, et si pur est ce sentiment, si frémissant et si plein, qu’il faut aller jusqu’à Bossuet pour en retrouver un pareil. j
Dans cette revue lugubre de toutes les pensées
1. Ibid. Bossuet revient sur la même idée : « Si vous voulez voir, chrétiens, des peintures de ces gouffres éternels, n’allez pas rechercher bien loin ni ces fourneaux ardents, ni ces montagnes ensoufrées qui vomissent des tourbillons de flammes, et qu’un ancien appelle des cheminées de l’enfer, « ignis inferni fumariola. » (Teitull.) Voulez- vous voir une vive image de l’enfer et d’une âme damnée, regardez un pécheur. » Plus loin il appelle les pécheurs « les damnés vivants. » 2 e serm. sur l’exaltat. de la sainte cro'%.
Je ne sais si Bossuet est ici bien orthodoxe. Le quatrième concile de Latran, en 1215, a condamné un certain Amalaric, docteur de Paris : « qui docuit infernum non esse locum specialem; sed.... eum, qui in statu peccati mortalis versatur, in se ipso habere infernum. » Liebermann, Institut! ones théologie#, t. V.
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qui peuvent nous aider à mourir et qui se suivent
avec la sombre gravité d’une marche funèbre,
.... Mortis comités et funeris atri,
Lucrèce recommande enfin de se * représenter souvent l’image des grands hommes, que leur grandeur n’a pas défendus plus que nous contre l’universelle nécessité. Nous pouvons bien, nous chétifs, qui ne sommes que du troupeau humain, nous résigner à un sort auquel n’échappe ni la royauté, ni l’héroïsme, ni le génie; ils sont morts, les potentats, ils sont morts, les héros tels que Scipion, qui laissa ses os à la terre comme le dernier des esclaves; ils sont- morts, les inventeurs de la science et des grâces, les amis des Muses; il est mort lui-même Épicure, le sagç des sages, qui effaça toutes les gloires, comme le soleil levant éteint toutes les étoiles. Voilà un genre de consolation, dit-on, qui n’a jamais consolé personne! Aussi ces vers mélancoliques prétendent non pas consoler, mais rendre plus familière et plus acceptable la loi commune. Ces grands tableaux de la fragilité humaine n’étaient pas pour les anciens, comme on se l’imagine, de beaux thèmes oratoires et poétiques; ils y cherchaient, non l’ostentation du talent, mais l’efficacité morale. Ces méditations ne leur semblent pas vaines, puisqu’ils y recourent dans leurs lettres intimes, dans les condoléances de l’amitié et jusque
dans les secrets entretiens où le sage se parle à luimême. Le poëte Antimaque ayant perdu sa femme, tendrement aimée, ramassa dans une élégie « toutes « les adversités qui sont anciennement arrivées aux « grands princes et roys, rendant sa douleur rnoin- « dre, par la comparaison des maux d’autruy plus « griefs*. » C’est à peu près ainsi que Sulpicius, dans une lettre connue, console son ami Cicéron, qui avait perdu sa fille unique : « Crois-moi, cette méditation m’a fortifié : fais-en l’essai sur toimême et représente-toi le même spectacle \ » Marc- Aurèle dans le secret de sa conscience et pour son propre usage, fait de semblables réflexions avec le désir de se rendre plus doux envers la mort en ayant, dit-il, sans cesse à l’esprit « le peu de durée des choses humaines 1 2 3 . » Mais quoi ! la prédication chrétienne ne dédaigne pas ce moyen de persuasion. Que de fois Bossuet n’y a-t-il pas recouru , soit en
s’écriant que nous mourrons tous, soit en montrant que les hommes « après avoir fait, ainsi que des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres, vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant, où l’on ne trouve plus ni rois, ni prin-