XXI
4. Lycurgue , ch. lvi. Montaigne, i, 19. L’idée de Lucrèce se retrouve partout sous des aspects divers. Balzac, au dix-septième siècle, disait : « 11 n’y a que la première nuit, non plus que la première mort qui ait mérité de l’étonnement et de la tristesse. » Le calme que demande le poète se trouve dfcns ce beau mot de Descartes à ses amis qui assistaient à ses derniers moments : « Êtes-vous donc étonnés de voir mourir des hommes?» De plus, dans toute société où il existe une grande inégalité de conditions, l’idée de l’égalité devant la mort sera bien reçue. De là ces lieux communs d’Horace: « Pallida mors aequo puisât pede pauperum tabernas, regumque turres. » C’est aussi le fond des Dialogues des morts de Lucien. La Bruyère dit avec raison : « Si de tous les hommes les uns mouraient , les autres non, ce serait une désolante affliction que de mourir. » Quant à l’énumération des illustres trépassés, on la trouve partout, dans de vieux cantiques de l’Église, dans les profanes rêveries du poète Villon : « Mais où est le preux Charlemaigne! » Hamlet s’enivre de ces noires réflexions : « Alexandre est redevenu poussière , etc. » Sait-on pourquoi ce genre de consolation ne sera jamais abandonné ? C’est qu’il n’en est pas beaucoup d’autres.
instant par un commentaire la rapide éloquence de Lucrèce et de suspendre le torrent de ses harangues morales. Ainsi nous retardons ce bel emportement où le poëte, après avoir montré dans le lointain des âges le glorieux cortège des grands hommes marchant tranquillement à la mort, se retourne tout à coup vers ses contemporains, apostrophe le riche blasé, si fort attaché à son inutile vie, et l’accable à la fois sous son indignation et sous sa doctrine.
Et toi, tu ne veux pas mourir, tu plains ton sorti Te crois-tu donc vivant, n’es-tu pas presque un mort,
Toi qui dors et la nuit et le jour, qui te lèves Pour dormir éveillé toujours en proie aux rêves,
Toi qui portes partout une vague terreur,
Sans pouvoir démêler ce trouble de ton cœur,
Et toujours malheureux, pour ne savoir point vivre,
De soucis en soucis flottes comme un homme ivre?
Si l’homme, connaissant la nature et ses lois,
Voyait quel est son mal, comme il en sent le poids,
S’il avait pénétré la cause véritable
De tout ce lourd chagrin qui l’oppresse et l’accable,
Tu ne le verrais pas errant comme aujourd’hui,
Le cœur toujours chargé de cet amas d’ennui,
Sans savoir ce qu’il veut, de caprice en caprice,
Toujours changeant de lieu, promener son supplice, Comme s’il espérait, en secouant son corps,
Secouer son fardeau pour le jeter dehors.
Vois ce riche étouffant dans sa vaste demeure;
Il s’en échappe, il fuit, mais il revient sur l’heure;
Son mal n’est point calmé; regarde, le voilà Précipitant son char vers sa belle villa ;
LA CRAINTE DE LA MORT. 181
Eh! ne dirait-on pas, à voir cette furie,
Qu’il court à sa campagne éteindre un incendie?
Il touche au seuil.... Il bâille, et sous ces heureux toits, Déjà dans son sommeil il fond de tout son poids ;
Il cherche à s’oublier, il ne peut, et notre homme S’est déjà relancé sur le chemin de Rome.
Ainsi chacun se fuit et voudrait s’éviter.
On se déteste alors, ne pouvant se quitter;
C’est que de sa souffrance on ignore la cause.
Ah! si tu la voyais, laissant là toute chose,
Tu voudrais tout d’abord, pour calmer ton chagrin,
Des lois de la nature interroger la fin;
Car il ne s’agit pas, homme, de se distraire,
De ne penser qu’au sort de l’heure passagère,
Mais de bien méditer sur le temps éternel Qui doit après la mort recueillir tout mortel 1 .
Voilà la véritable conclusion non-seulement du troisième livre, mais de tout le système, conclusion dont les termes surpassent l’attente :
Temporis æterni quoniam, non unius horæ Ambigitur slatus in quo sit mortalibus omnis Ætas post mortem quæ restât cumque manenda.
Tout laisser, tout quitter pour se livrer à l’étude delà nature, qui est en môme temps celle de l’âme et de notre destinée, qui nous apprend ce que nous sommes, d’où nous venons, où nous allons, qui fixe notre foi, arrête nos erreurs et nos fluctuations