III
et donne à l’esprit une ferme assiette. Nous sommes ici dans les hauteurs morales où se tient Pascal qui, comme Lucrèce, attribue à la légèreté avec laquelle on esquive le problème de la vie les misères, les ennuis, les divertissements, les inconstances et toutes les fuites par lesquelles les hommes cherchent à s’échapper à eux-mêmes*. Pour l’un et pour l’autre, la science morale est le lest qui empêche l’esprit de verser en tous sens et de trop céder à tous les roulis. Chez tous deux un pareil dédain pour les petitesses et les lâchetés de la pensée effrayée d’elle-même, une sorte de pitié irritée pour la frivolité on l’inconsistance humaine et pour les obscurs tourments qui en sont la conséquence. Surprenante conformité de sentiments dans une si grande diversité de doctrines! Lucrèce et Pascal se rapprochent et se rencontrent, si on ose dire, dos à dos. Leur génie voisin, mais tourné en sens opposé, contemple chacun avec de sérvères délices la profondeur mystérieuse qui s’ouvre devant lui. L’un place son espérance dans le néant et l’autre dans l’immortalité, chacun trouve son ivresse dans un infini. Si on oublie leurs principes pour n’écouter que leur pas-
1. Omnis stultitia laborat fastidio sui. Sénèque , lettre 9. — Non coningit tranquillitas, nisi immutabile certumque judicium adeptis. 25. — «0 homme, où courez-vous d’affaire en affaire, de distraction en distraction, de visite en visite, de trouble en trouble? vous vous fuyez vousmême. » Bossuet. « De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement. » Pascal.
LA CRAINTE DE LA MORT. 183
sion égale, on est tenté de croire que leurs voix sont à l’unisson. C'est qu’ils sont tous deux à la poursuite du môme problème, impatients de le résoudre pour leur propre bonheur, tous deux, par un contraste étrange, cherchant la paix avec une avide fureur, méprisant tout le reste et sans autre désir que la vérité où ils ont placé leur intérêt, leur vie, leur éternité.
Cette persistance à rouler son esprit dans ces noires ténèbres peut étonner chez un épicurien. Pourquoi s’arrêter si longtemps dans la contemplation d’une éternité vide? On conçoit que le chrétien tienne les yeux fixés sur un avenir plein de promesses ou de menaces et qu’il redise avec joie ou terreur : Annos æternos in mente habui 1 ; que Socrate se plaise à faire de la philosophie la méditation de la mort, puisqu’il y trouve l’occasion de s’enchanter de belles espérances; que le stoïcien même, bien que sans espoir, se nourrisse de ces tristes réflexions, pour exalter son courage et pour obéir d’un cœur soumis à une loi universelle établie par la Raison suprême; mais on se demande quel intérêt peut avoir un épicurien à tenir sa pensée si longtemps plongée dans ces profondeurs. Ne vaut-il pas mieux , une fois le néant reconnu, en détourner son esprit, pour être tout entier à la vie, qui seule est