Dict. phil Curiosité
2. L'image de Lucrèce est peut-être empruntée à Ëpicure qui « mettait, dit Plutarque, le souverain bien en un profond repos, comme en
D’autres ont accusé Lucrèee de trouver • sa joie dans une curiosité inhumaine ; ils n’ont pas vu que le poëte lui-même leur répondait d’avance en disant : « Non, ce n’est pas que je prenne plaisir à l’infortune d’autrui : »
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas.
On s’est même appuyé quelquefois sur ce début du deuxième livre pour soutenir que Lucrèce est un esprit froid, égoïste, impassible. Rien de moins juste. Il n’est; pas de poëte ancien, si ce n’est Virgile, qui soit plus prompt à s’émouvoir et qui ait plus laissé voir les tendresses de la virilité. Même quand il ne fait que de la science, qu’il ne se propose que d’être exact, s’il rencontre un sujet où est intéressée la destinée humaine, son génie
un port couvert de tous les vents et de toutes les vagues du monde. » — Du reste, l’idée du poëte est bien simple et chacun a eu l’occasion de l’exprimer. Qui de nous n’a dit comme un poète grec : « Il est doux de contempler la mer du rivage. » La Phèdre de Racine
' ‘ ; Pensait toujours du port contempler les orages.
Quand les vents au dehors faisaient rage, le voluptueux Tibulle s’écriait dans son lit :
« Quam juvat immites ventos audire cubantem! »
Bernardin de Saint-Pierre nous dit pour quoi : « Dans le mauvais temps , le sentiment de ma misère humaine se tranquillise en ce que je vois qu’il pleut et que je suis à l’abri.. . Je jouis alors d’un bonheur négatif. » (12* Étude de la nat.) Sans le savoir, Bernardin explique bien le bonheur de Lucrèce, qui est précisément le bonheur négatif recommandé par sa doctrine.' *
palpite. Qu’il nous suffise de citer comme exemple la description de la peste d’Athènes *. Bien plus, sa délicate sensibilité ne reste pas même indifférente devant le sort des animaux et des plantes, et son imagination va jusqu’à prêter la vie à l’inerte matière. On a bien peu senti l’originale beauté de son poème, si on ne s’est pas aperçu que la pitié en fait souvent le charme et que de toutes parts s’échappe, souvent malgré le poète et comme à son insu, le flot contenu de son universelle sympathie.
Il continue, et en des vers d’une précision et même d’une sécheresse didactiques, il rappelle les principes épicuriens sur lesquels est fondé le vrai bonheur : la nature demande peu, elle n’a besoin ni de richesse, ni de luxe; la santé du corps et de l’âme suffit à sa félicité : voilà les règles que Lucrèce établit avec une rigueur scolastique; mais peu à peu sa pensée, bien qu’elle reste toujours attachée à ce fond de doctrine, comme la fleur à la
1. Nous désignons à dessein ce morceau parce qu'il a été souvent cité pour prouver au contraire que Lucrèce est insensible. On a même ajouté qu’un poète sans dieu ne pouvait compatir au malheur d’un peuple et devait regarder les hommes comme un vil troupeau. On lui a opposé enfin Virgile, si poétiquement tendre dans sa Peste des animaux. En parlant ainsi, ces critiques ne prouvent qu’une chose, c’est qu’ils ont été insensibles eux-mèmes à la sombre couleur du tableau de Lucrèce, à son harmonie lugubre, à ses expressions sobrement pathétiques, qui sont telles qu’on doit les attendre d’un philosophe qui ne prétend faire dans le moment que de la physiologie , et qui tient à se montrer, en si grave matière, aussi exact que Thucydide et Hippocrate. A qui sait regarder, cette peinture paraîtra terrible.
graine, s’épanouit en poétique corollaire et se déploie en images.
Eh quoi ! n’entends-tu pas le cri de la nature ?
« Un corps sain, sans douleur, une âme libre et pure,
Sans souci, sans terreur, voilà l’unique bien,
Voilà ce que je veux, tout le reste n’est rien. »
Peu de chose en effet au corps est nécessaire ;
Pourvu qu’à la douleur il puisse se soustraire,
Et qu’il goûte sans frais quelques simples plaisirs,
Sa nature est contente et n’a plus de désirs !
Si dans un grand palais tu n’as pas ces statues,
Beaux jeunes gens en or, montrant leurs grâces nues,
Qui portent des flambeaux dans leurs superbes mains Pour mieux illuminer tes nocturnes festins;
Et si le bruit des luths ne vient battre à toute heure Les murs d’or ou d’argent de ta riche demeure,
Du moins sur l’herbe molle et sous l’ombrage épais,
Sur les bords d’un ruisseau, tu pourras et sans frais Avec tes chers amis, en douce compagnie,
Goûter nonchalamment les charmes de la vie,
Surtout quand la saison sourit, que le printemps A ranimé les fleurs sur les prés renaissants;
Crois-tu que moins longtemps la fièvre bat les veines Si sur la pourpre en feu la nuit tu te démènes ,
Sur les tableaux tissés d’un tapis phrygien,
Que s’il te faut rouler sur un lit plébéien ‘ ?
Si la richesse et la puissance ne fournissent rien
qui soit vraiment utile au bien-être du corps, elles ne peuvent non plus contribuer à la tranquillité de l’âme. Comme elles nous laissent la fièvre, elles
t. Liv. Il, 16
nous laissent nos terreurs. Ces peintures morales, on le voit, sont toujours des démonstrations philosophiques. Lucrèce ne cesse jamais de raisonner. On ne ferait pas comprendre l’originalité puissante de cette poésie, si on négligeait de faire sentir sous la beauté des formes la solide ossature qui leur sert de soutien :
Peut-être en admettant que l’or et la richesse N’apportent rien au corps, pas plus que la noblesse,
Pas plus que du pouvoir la royale splendeur,
Penseras-tu que l’âme en reçoit le bonheur.
Non, s’il est doux pour toi de voir, grand capitaine,
Tes belles légions mouvantes dans la plaine Simuler un combat immense et sur les eaux,
Dociles à ta voix, flotter tes fiers vaisseaux,
Ah ! crois-tu que devant tes soldats qu’on redoute Tes superstitions, elles, sont en déroute,
Que tes peurs de la mort à leur tour prenant peur N’osent plus habiter l’âme d’un dictateur?
Puisque cet appareil de la toute-puissance N’est qu’un hochet risible, et non une défense,
Que nos vagues terreurs, nos tenaces soucis Bravent javelots, glaive et tout leur cliquetis,
Qu’ils n’ont aucun respect même pour les couronnes,
Qu’ils osent fièrement s’asseoir auprès des trônes,
Et qu’ils n’éprouvent pas comme nous de l’émoi Devant la pourpre et l’or dont resplendit un roi,
Tu n’as pour les chasser d’arme que la science,
C’est la nuit qui nous perd, la nuit de l’ignorance.'.
Cette ferme éloquence paraîtra plus vivante et plus solide à qui prendra la peine d’y saisir les allusions aux mœurs du temps et de remarquer la trame dogmatique qui porte ces images \
On ne saurait trop répéter qu’on ne comprend bien Lucrèce que si on ne perd pas de vue dans sa poésie les réalités historiques et les réalités doctrinales, car ses plus beaux vers doivent leur beauté surtout à son mépris pour les vices contemporains et à la vigueur de sa foi.
Ce qui donne à cette exposition poétique de la
1 . Bien que ces peintures soient toujours très-générales, les allusions y sont sensibles. En écrivant ce vers et les suivants : « Certare ingenio, contendere nobilitate » (II, 11), le poète pensait évidemment aux luttes de Rome, à la fin de la République, à l’ardente rivalité des hommes nouveaux et des patriciens. — Cet autre vers : a Ad summas emergere opes rerumque potiri» (II, 13), résume l’histoire de Mariuset de Sylla, qui sera celle de Pompée et de César et de tant d’autres. Plus loin, celte brillante description : « Si non aurea sunt juvenum simulacra per ædes....» (II, 23), qui semble au premier abord une description de fantaisie, peint une opulente maison romaine. Ces vers, je le sais, sont traduits d’Homère (Odyssée, VII, 100), mais n’est-il pas naturel de penser que plus d‘un amateur romain, en un temps où on était si fort épris du grec, mettait de l’érudition dans son luxe et se plaisait à reproduire dans son appartement les magnificences vantées du palais d’Alcinoüs? On sait jusqu'où l’empereur Adrien poussera ce luxe archaïque et savant. N’avons-nous pas à Paris une maison de Pompéi?
Il est encore plus facile de sentir sous la broderie poétique le tissu de la doctrine. Tout ce magnifique début, « suave mari magno.... » renferme un précepte sur l’impassibilité épicurienne, Yataraxie. Nous ne parlerons pas des vers purement philosophiques, où chacun peut reconnaître les formules de l’école. Mais la peinture même des plaisirs champêtres a une valeur doctrinale, « attamen inter se prostrati in gramine molli.... » (II, 29). Êpicure recommandait la campagne comme le vrai séjour de la sagesse et du bonheur simple (çtXaYpn<reiv), Diogène, liv. X, 120. De là ces mots : a Non raagnis opibus. » Les commentateurs ne remarquent pas que les mots « inter se » sont une allusion aux douceurs de l’amitié dont Êpicure faisait une des principales joies de la vie.
doctrine un intérêt plus touchant, c’est l’accent personnel de l’auteur. Il semble qu’il ait décrit ses propres joies et les délices de son calme philosophique. On ne connaît pas assez sa vie pour savoir s’il a été mêlé un moment au conflit des passions contemporaines, et s’il a rempli des charges publiques auxquelles la noblesse de sa famille et ses talents lui permettaient d’aspirer. Cependant l’amertume de certaines réflexions donne à penser qu’il n’est pas un spectateur désintéressé de la vie humaine et qu’il n’a pas toujours habité le séjour tranquille de la sagesse, templa serena, d’où l’on contemple sans péril, comme sans trouble, les orages de la vie. On ne célèbre pas les douceurs du rivage et du port avec une joie si vive et un transport si naturel, quand on n’a pas été soi-même le jouet de la tempête et tout près du naufrage. Il faut avoir souffert de ses propres passions ou des passions d’autrui pour les détester avec cette vigueur, et une haine si profonde suppose moins peut-être l’indignation de la vertu étonnée que le regret encore présent d’une ambition déçue. Quoi qu’il en soit, que Lucrèce ait été simplement le témoin indigné d’une époque abominable, ou qu’il ait été la victime de ses propres erreurs, on comprendra également qu’il ait embrassé avec amour une doctrine qui recommandait avant tout la modération, la douceur des mœurs et le bonheur d’une sage in-
différence. Il est arrivé plus d’une fois dans l’antiquité que de grands esprits dégoûtés du monde et d’eux- memes se sont jetés dans la philosophie, à peu près, comme dans les temps modernes, des âmes blessées vont cacher et guérir leurs peines dans les asiles de la religion.
La doctrine d’Épicure ne devait pas épargner l’amour. Aussi bien que la cupidité, l’ambition et les terreurs superstitieuses, il peut troubler la tranquillité de l’âme, qui est le dernier terme de la sagesse. Sans doute, l’amour ne pouvait pas être absolument condamné dans un système qui le regardait comme la grande loi de la nature, et dans un poëme qui s’ouvre par un hymne à l’universelle Vénus. Cependant on signalait avec force et insistance tous les périls de la passion, on en redoutait les orages. Ce n’est pas au nom de la pureté des mœurs qu’on recommandait au sage d’en éviter les dangers, mais au nom d’une certaine prudence philosophique, pour ne pas compromettre le paisible bonheur de l’impassibilité épicurienne. L’amour est redoutable, selon Lucrèce, parce qu’il s’empare de notre esprit et le tourmente en lui présentant sans cesse les perfections chimériques de l’objet aimé. Il faut donc surveiller son imagination et l’empêcher surtout de se fixer sur une seule personne. A défaut de la vertu.
l’inconstance est encore le moyen le plus efficace d’échapper à la tyrannie de la passion 1 2 . Ces recom-
bles et choquantes, venant d’un philosophe sérieux, mais il ne faut pas les juger avec nos idées modernes. C’était de la sagesse aux yeux des anciens qui n’avaient pas, sur ce point, une grande délicatesse, qui ne connaissaient guère les scrupules de la pureté et n’avaient pas non plus ce que nous appellerions volontiers le respect de l’amour. Un rigide stoïcien, Sénèque même, qui pourtant semble avoir des pressentiments de morale moderne, n’aurait point blâmé cette espèce de prudence.
Lucrèce ne fait que reproduire les prescriptions de l’école, mais avec quel accent personnel et quelle furie dans les peintures physiologiques et morales de l’amour! Tandis que le tranquille Épicure 1 avec
1. Nous ne croyons pas devoir exposer longuement la trop simple et bizarre psychologie d’Épicure. Selon lui, toutes nos idées nous viennent du dehors. Les objets extérieurs laissent échapper des simulacres , des images, des enveloppes légères qui parcourent les airs avec une rapidité merveilleuse et pénètrent en nous par la porte des sens. L’atmosphère est remplie de ces simulacres qui assiègent nos organes, voltigent autour de nous, entrent en nous et produisent toutes les opérations de notre esprit. Dans la veille ils nous font voir les objets, dans le sommeil ils se glissent en nous à notre insu et en se mêlant font naître des visions fantastiques C’est alors, pourrions-nous dire aujourd'hui, le pêle-mêle d’un kaléidoscope. Ce sont de pareilles images de beauté et de fraîcheur qui excitent en nous l’amour et que Ton fait bien de brouiller par une savante inconstance pour qu’elles ne s’impriment pas en nous. La même théorie explique l’origine des idées, les effets de l’imagination et les troubles du sentiment. Liv. IV, 1063.
2. Chrysippe, pour se moquer d’Épicure, disait qu’il était insensible , àvai<r6ir)TOi;.
mandations peuvent paraître
une douceur persuasive et par l’autorité de son propre exemple, recommandait de fuir une passion funeste au repos, le poëte s’exprime avec une sorte de dégoût et d’horreur; on peut dire avec M. Sainte- Beuve « qu’il dépeint l’amour en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d’autres fléaux 1 . » On est tenté de croire que le fougueux moraliste a été lui-même la victime d’une passion qu’il déteste si fort, que sa blessure n’était pas encore fermée, ou du moins qu’il avait chèrement acheté une tardive sagesse. Car il parle avec un accent tragique, qu’on ne retrouve que dans la bouche de certains héros du théâtre, mais qui loin de faire penser, par exemple, au chaste effroi d’un Hippolyte, reproduit bien plutôt la honteuse douleur d’une Phèdre repentante et désenchantée. Quoi, qu’il en soit de cette supposition à laquelle certains récits de l’antiquité viennent donner quelque crédit et en admettant même que la folie du poète et Phistoire du philtre amoureux donné par une femme jalouse ne soit qu’une fable, il faut reconnaître du moins que ces peintures émues et la sombre tristesse qui se mêlent aux conseils attestent une expérience douloureuse.
Lucrèce nous met sous les yeux les misères et les hontes de l’amour en un petit nombre de vers où il