IV
qui se plaint '« de sa vive contrainte, du despotisme dont il est la victime, qui jette un long et triste regard sur le temps qui vient de s’écouler sans retour, qui se rappelle les espérances de sa jeunesse, la confiance avec laquelle il croyait autrefois commander à l’avenir, l’aurore de réputation qu’il a vue briller et disparaître, et qui souffre enfin de cette inaction forcée à laquelle le condamne le despotisme d’une passion devenue sans charme. » On pourrait donner pour épigraphe à ce livre navrant ces vers de Lucrèce :
Adde quod alterius sub nutu degitur ætas. . . .
Aut quod conscius ipse animus se forte reraordet
Desidiose agere ætatem lustrisque perire. ...
D’autres mots révèlent une pénétration digne de Racine, cèux, par exemple, qui peignent avec une si heureuse hardiesse la jalousie dont la perspicacité démêle sur un visage impassible non pas seulement un sourire, mais les traces d’un sourire infidèle : in vultuque vidcl vestigia risus.
Enfin il est des vers où l’on croit sentir quelque chose de la mélancolie moderne, de cette vague ambition morale qui ne peut se contenter des joies vulgaires, qui dédaigne le plaisir terrestre et aspire à je ne sais quelle volupté infinie. On dirait le pressentiment et comme l’annonce de cette tristesse généreuse dont René, Obermann, des poètes et des ro-
manciers contemporains, se sont fait si souvent les interprètes et qui a fini par devenir un lieu commun de notre poésie :
Medio de fonte leporum ,
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.
Nous ne prétendons pas que Lucrèce ait été tourmenté, comme on l’a dit quelquefois, par le sentiment de l’infini ; il ne recherche pas
Cet amour idéal que toute âme désire
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour 1 .
Mais nous croyons qu’il sentait vivement et plus que tout autre ancien ce qu’il y a de fragile, d’incomplet, de limité dans la nature humaine. Il y a un mot qui revient souvent dans ses vers, quand il parle ou de puissance ou de plaisir : nequicquam , cest en vain. Il semble voir partout les bornes des choses et s’y heurter avec douleur. On conçoit d’ailleurs qu’une âme ardente et noble, emprisonnée dans une étroite doctrine dont l’austérité indigente ne pouvait ni nourrir ni fortifier le cœur, ait ressenti de ces vagues ennuis qu’elle ne pouvait pas elle-même définir. Lucrèce disait déjà comme un épicurien de nos jours :
Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide
Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir*.