Lamartine, Méditât . , 2. —2. A. de Musset
Si un amour heureux entraîne tant de maux, à quelles misères ne sera pas exposée une passion sans espoir ? Il faut donc surveiller son propre cœur, se garder de ces filets d’amour qu’il est plus facile d’éviter que de rompre. Sans doute on pourrait s’échapper du lacs fatal, si on ne prenait plaisir à y rester. L’amoureux se fait volontiers illusion. Les imperfections de l’objet aimé, les défauts corporels, les vices de l’âme devraient lui ouvrir les yeux, mais il se plaît à les tenir fermés. Il saura bien railler un aini qui porte un joug avilissant, sans s’apercevoir que lui-même il est souvent l’esclave d’une passion plus honteuse 1 . Lucrèce fait la guerre à l’imaginatiori qui embellit l’objet aimé, qui ne le voit pas tel qu’il est et se crève agréablement les yeux. Nous rencontrons ici un morceau bien connu où le poète se moque de la facilité avec laquelle les amoureux prêtent à leur idole des perfections imaginaires et transforment des défauts visibles en aimables qualités, morceau plein de grâce et de fi-
I . C’est ici une allusion à des plaisanteries romaines. Je m’étonne que les commentateurs n’aient point rapproché de ces vers ceux d'Horace qui nous dépeint une scène de ce genre. Odes, liv. 1, 27. Dans un festin, des jeunes gens se disputent et en viennent aux mains. Horace les ramène à la paix et à la joie par une proposition enjouée. 11 fera raison aux convives à condition que le plus jeune de la troupe, un adolescent timide, lui dira le nom de sa maîtresse. Celui-ci hésite et finit par se laisser arracher son secret. Comme il était sans doute en proie à une courtisane dangereuse, Horace s’écrie: «Ah! miser! » Cette petite scène de mœurs romaines est un joli commentaire des vers de Lucrèce.
nesse que Molière a librement traduit et dont il a fait son bien dans le Misanthrope .
C’est pour Molière un grand honneur qu'il ne faut pas passer sous silence, d'avoir su admirer le Poème de la nature en un temps où celui-ci était presque universellement ignoré ou méconnu. Au reste, le libre génie de notre grand comique était sur certains points de la littérature latine en avance sur ses contemporains, comme le prouve son estime pour deux auteurs alors dédaignés, Lucrèce et Plaute. On peut dire que Molière a été plus qu’un admirateur de notre poëte, qu’il fut presque un disciple. Dans plus d’une scène de ses comédies on remarque, sinon les maximes, du moins l’esprit d’Épicure. Tandis que tous les grands écrivains du siècle ont été formés à l’école de Descartes, Molière, par un singulier hasard, avait reçu les leçons de Gassendi 1 , qui sans doute lui inspira de l’estime pour la doctrine épicurienne et. l’encouragea à traduire en vers le grand poëte de l’école. De cette traduction, dont la perte est regrettable, il ne reste que quelques vers charmants sur les plaisantes illusions de l’amour, auxquels Molière a su prêter un air si français et qu’il a si bien placés dans la bouche de la sage Éliante donnant une leçon de galanterie au farou-
1. Voir l’excellente Histoire de la philosophie cartésienne, par M. Bouillier, t. I.
che Alceste qui met son honneur à bien injurier les personnes qu’il aime :
L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois,
Et l’on voit les amants vanter toujours leur choix.
Jamais leur passion n’y voit rien de blâmable,
Et, dans l’objet aimé, tout leur devient aimable ;
Ils comptent les défauts pour des perfections Et savent y donner de favorables noms. •
La pâle est au jasmin en blancheur comparable;
La noire à faire peur une brune adorable ;
La maigre a de la taille et de la liberté ;
La grasse est, dans son port, pleine de majesté ;
La malpropre sur soi, de peu d’attraits chargée,
Est mise sous le nom de beauté négligée;
La géante paraît une déesse aux yeux ;
La naine un abrégé des merveilles des cieux ; L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne ;
La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne :
La trop grande parleuse est d’agréable humeur;
Et la muette garde une honnête pudeur.
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime 1 .
On est surpris de rencontrer dans le grave Poème de la nature des vers d’une malice si gracieuse et si légère. Gomme à tous les grands écrivains emportés par la passion, accoutumés à la haute éloquence, comme à Démosthènes ou à Bossuet, il** arrive rarement à Lucrèce de se montrer spirituel. Du reste, sans rien affirmer, nous sommes tenté