Discours contre Pison, xvm
ÉPICURE
vincialcs, plaisante collusion de la grossièreté romaine eî de la servilité grecque! Plus d’un philosophe directeur, attaché, selon l’usage d’alors, à quelque grande maison, a du faire ainsi fléchir les principes, et par politesse, par égard, n’a pas repoussé trop rudement des interprétations de la doctrine qui faisaient tant de plaisir à son* riche protecteur.
C’est précisément pour avoir bien démêlé cette disposition des esprits que Cicéron a si souvent réfuté et même insulté Épieure. A voir la vivacité, la persistance de ses attaques, quelquefois l’injustice et la mauvaise foi de ses reproches, on est tenté de croire qu’il ne parle pas seulement en philosophe qui discute des opinions, mais en homme d'Etat qui • veut épargner à sa patrie de dangereuses nouveautés. En effet, l’épicurisme, en prêchant la volupté, en ruinant la croyance à des dieux bienfaisants ou terribles, menaçait la morale publique, qui, à Rome surtout, reposait sur la religion. Aussi, les politiques, qui avaient besoin des suffrages du peuple et qui devaient ménager l’opinion, n’osaient pas toujours avouer qu’ils étaient disciples d’Épicure, et Cicéron laisse voir quelles étaient alors les préventions contre cette doctrine mal famée, quand il dit à un de ses interlocuteurs épicuriens que de pareils paradoxes peuvent à la rigueur se soutenir dans le huis clos, mais qu’il le mettait au défi de les professer en
plein sénat’. Ces opinions paraissaient d’autant plus menaçantes qu’elles étaient, sous une forme ou sous une autre, partagées par la plupart des hommes cultivés, même par ceux qui ne relevaient pas d'Épicure. L’incrédulité était dans tous les esprits, dans ceux-là mêmes qui veillaient sur la religion. L’académicien Cotla, le grand pontife, disait : « Il est difficile de nier qu’il y ait des dieux; oui, cela n’est pas aisé en public, mais en particulier, discourant comme nous faisons ici, rien n’est plus facile. Pour moi, tout grand pontife que je suis je suis pres-
que tenté de rejeter cette opinion. » L’état général . des esprits et des mœurs, l’incrédulité croissante, la mollesse, l’immoralité devenue élégante et prête à bien accueillir des principes commodes, tout cela explique la rapide fortune de l’épicurisme à Rome, et fait comprendre aussi pourquoi de graves politiques se sont fait un devoir de le discréditer.
On répète sans cesse, sur la foi de Montesquieu, que c'est la secte d’Épicure qui corrompit Rome. Non, les mœurs romaines n’ont pas été ruinées par une doctrine, mais par la conquête. Elles furent submergées tout à coup par un torrent formé de tous les vices de l’univers*. Après les victoires de Macédoine et de Syrie-, après la prise de Carthage