Essais. III
langage tout plein et gros d’une vigueur naturelle et constante..., une éloquence nerveuse et solide, qui ne plaît pas tant, comme elle remplit et ravit, et ravit les plus forts esprits. » L’exacte justesse des termes, leur simplicité sans fard est en philosophie comme la marque de la droiture et de la probité.
Le Poème de la Nature parut dans la littérature latine à l’heure la plus favorable pour la poésie philosophique. Plus tôt, il n’eut pas été compris par les Romains encore incultes; plus tard, après Cicéron, quand la philosophie était partout répandue, il eût manqué de nouveauté et de prestige.
Il faut en effet que la science soit nouvelle pour exciter l’enthousiasme d’un poëte et l’admiration des lecteurs. Dès que les connaissances sont vulgaires, que la science, de mystérieuse qu elle était, est devenue précise, qu’elle a été fixée, le moindre traité, rédigé avec exactitude, est plus précieux qu’un poëme. Si on ne fait que peindre ce que personne n’ignore, que redire en vers ce qui a été dit cent fois en prose, l’inspiration fait défaut, le poëte n’est pas soutenu par un grand intérêt, il n’éprouve ni ne cause de surprise et il en est réduit à cultiver . laborieusement, comme les poètes alexandrins ou Delille, cet art douteux qui consiste à exprimer avec une aisance apparente les choses difficiles. Lucrèce, sans appartenir à ces temps heureux où la science se confondait encore avec la poésie.
LA SCIENCE DE LUCRÈCE
où les Xénophane, les Parménide, les Empédocle chantaient une physique qu’ils avaient eux-mêmes créée, put ressentir pourtant de ces transports qu’éprouvent les inventeurs. Il s’éprit de vérités qu’il avait conquises sur l’étranger et qu’il rapportait un des premiers à Rome ; il eut cette joie suprême de connaître et d’enseigner des choses peu connues « de cueillir des fleurs nouvelles, »
.... Juvatque novos decerpere flores,
de répandre la lumière poétique sur des sujets obscurs,
Deinde quod obscura de re tam lucida pango
Carmina.
De là vient son admiration pour son système, l’ardeur de ses convictions et la fierté triomphante de son langage. C’est à peu près ainsi que Voltaire, rapportant d’Angleterre les découvertes de Newton,
1 . Chénedollé, l’auteur du Génie de l'homme, pense, au contraire, que pour chanter la science il faut qu’elle soit déjà bien avancée. Il écrivait avec candeur sur un. exemplaire de son livre : « J’avais eu, en faisant cet ouvrage, une grande pensée, c’était d’appliquer la poésie aux sciences; mais je crois que les sciences sont encore trop vertes, trop jeunes pour recevoir un pareil bêtement, etc. » M. Sainte-Beuve relève cette idée si peu juste : « Non, la poésie de la science est bien à l’origine; les Parménide, les Empédocle, les Lucrèce en ont recueilli les premières et vastes moissons. Arrivée à un certain âge, à un certain degré de complication, la science échappe au poète, le rhythme devient impuissant à enserrer la formule et à expliquer les lois. » Chateaubriand, t. IL — Voir Alex, de Humboldt, Cosmos , t. II, Guill. de Humboldt, Fréd. Schlegel.
les célébra avec un enthousiasme si poétique. L’étonnement avait fait tressaillir son génie qu’animait encore l’espoir d’étonner à son tour ses concitoyens et de les ravir par de beaux vers, comme il avait été ravi lui-mème par la révélation subite des plus profonds mystères de la science.
Mais quel que fût le génie de Lucrèce, il n’aurait pu composer un si grand et si difficile poëme, si la Grèce ne lui avait fourni des modèles. Quand on parle de poésie latine, il faut toujours revenir à la Grèce qui, dans tous les genres, a offert à l’inexpérience romaine d’indispensables exemplaires. Lucrèce eut en effet sous les yeux les grands poëmes de Parménide et d’Empédoele; il les a médités, il les imite comme poëte, bien que les doctrines de ces premiers philosophes ressemblent peu à la sienne et qu’il ait souvent à les réfuter. Mais comme il a l’ambition d’embrasser aussi dans un vaste ouvrage les plus hauts problèmes de la science physique, il se fait gloire de marcher sur leurs traces et leur emprunte jusqu’au titre de leur poëme, irep! <pu<7ea>ç, de rerum natura. Celui de ces poëtes philosophes qu’il paraît avoir le plus étudié est Empédocle d’Agrigente, auquel il donne de magnifiques louanges où la reconnaissance se môle à l’admiration h
Quand on connaît le caractère et la vie d’Empédocle, on comprend mieux quel dut être en Grèce le prestige des poëmes philosophiques sur la nature. Il florissait vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère, en un temps où la science n’était pas encore fondée, où la poésie était à peu près l’unique dépositaire des connaissances humaines. Sa vie ressemble à un tissu de fables. Comme citoyen il avait sauvé la république, combattu les tyrans, et refusé le pouvoir suprême. A la fois prêtre, médecin, physicien, ses vers étaient regardés comme de vrais oracles, et lui-même comme un dieu. Les anciens rapportent un grand nombre de faits véritables ou supposés, qui montrent quelle fut la science extraordinaire d’Empédocle ou du moins qu’elle était l’idée merveilleuse qu’on s’en faisait. Il délivra Agrigente d’une peste en fermant une vallée, Sélinonte en détournant deux rivières à travers un marais voisin *. Le bruit s’était, répandu qu’il ressuscitait les morts. Luimême entretenait la multitude dans cette admiration superstitieuse, et semblait vouloir frapper les imaginations par un appareil de théâtre. Il ne paraissait dans les rues que suivi d’un nombreux cortège, en robe de pourpre, chaussé de crépides d’ai-
1. On possède encore aujourd’hui deux médailles frappées à cette occasion , où l’on voit Empédocle debout sur le char d’Apollon et retenant la main du dieu qui s’apprête à lancer ses traits mortels.
rain, portant sur sa longue chevelure une coiffure sacerdotale, et tenant à la main le laurier d’Apollon. Dans un fragment qui nous a été conservé, il célèbre sa propre apothéose : « O mes amis, s’écriet-il.... Je ne suis plus à vos yeux un mortel, oui, je suis un dieu M »
Ce n’est point seulement par des prestiges qu’il obtint une gloire sans pareille dans l’antiquité. Il était le plus grand savant de son siècle. Ses vastes théories, après avoir si vivement frappé les imaginations contemporaines, ont depuis mérité d’être discutées en tout temps par les plus célèbres philosophes, et nous surprennent encore. Et pourtant la perte de ses ouvrages n’a laissé parvenir jusqu’à nous que quelques rayons de son génie. La science moderne plus d’une fois, en s’ouvrant des routes inexplorées, a cru y rencontrer les traces d’Empédocle. Quand il décrit, par exemple, les informes et gigantesques essais de la création, on est tenté de croire qu’il avait sous les yeux des restes fossiles du règne animal antédiluvien. Il enseignait que la croûte solide du globe repose sur le noyau d’un feu central, que les montagnes et les rochers avaient été poussés de bas en haut par ce feu souterrain *;
J. M. Villemain a fait le portrait d’Empédocle en quelques belles pages qu’on ne peut refaire et qu’on n’ose résumer. Essai sur le génie dePindare.
2. « Quant aux rochers et croppes des montagnes, Empédocle estime qu'ils aient es'é poulsez contremont, et soustenus dessouhs par la vio-
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belle et féconde théorie que le voisinage de l’Etna avait sans doute suggérée au philosophe sicilien et qui est devenue depuis la théorie des soulèvements qui occupe une si grande place dans notre science géologique. C’est à Empédocle que paraît avoir été empruntée la pensée de Pascal si justement admirée sur « la sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Empedocles sic Deum de finire fertur : Deus est sphæra, cujus centrum ubique y circumferentia nusquam l . La beauté du langage égalait la sublimité des conceptions chez le philosophe poëte.
C’était le temps où la science animée par de jeunes transports n’avait pas fait encore divorce avec la poésie, où tout en Grèce se chantait, la physique, la morale, même les lois et les codes *. Plutarque nous dit dans la gentille langue que lui prête Amyot : « alors toute histoire, toute doctrine philosophique, toute affection, et brief toute matière qui avoit besoing de plus grave et plus ornée voix, ils la mettoient toute en vers poétiques et en chants de musique. Car ce que peu de gens escoutent maintenant à toute peine, alors tout le monde l’oydit, et
lence d’un certain feu bouillant, qu’il dit estre aux entrailles de la terre. » Plutarque, du Froid, 20.
1. Voir les savantes recherches de M. Havet sur la phrase de Pascal, 2* édit., t. I, p. 18.
2. C’est ce qui ht donner le même nom aux lois et aux chansons,
prenoit grand plaisir à Fouir chanter, et laboureurs et preneurs d’oyseaux, comme dit Pindare 1 . » Aussi la multitude même n’était pas insensible aux vers d’Empédocle, qu’on chantait quelquefois sur les théâtres. La science avait alors un caractère sacré et les philosophes étaient pour le peuple les véritables théologiens 2 3 .
Tel était le pouvoir des poëtes philosophes dans les premiers âges de la science. La doctrine d’Empédocle devait d’ailleurs saisir les âmes par un certain mysticisme qui se trouve mêlé à ses explications physiques de la nature. Il ne s’adresse pas seulement à la raison, comme Lucrèce. Sa philosophie, qui n’a pas rompu avec les fables et les mythes de l’antique religion, se compose souvent d’allégories. On sait aussi qu’il admettait la métempsycose, et qu’à ses îyeux l’homme est un être déchu qui expie dans ce monde une faute qu’il a commise avant de descendre sur la terre : « Triste race de mortels.... De quelle dignité, de quel bonheur je suis tombé parmi les hommes ! »
L’homme est un dieu tombé qui se souvient des eieux*.
On se demande comment ce poëte mystique, qu’on peut appeler, avec Aristote, un naturaliste