Ciris
sont d’ordinaire les jeunes gens, l’interprète de l’admiration contemporaine.
Voici maintenant le plus grand poëte de Rome, Virgile, déjà parvenu à la gloire, qui se montre aussi humble devant Lucrèce que cet écolier. Il nous dit dans une de ses confidences, qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares, en des vers les plus beaux qu’il ait faits peut-être, ou du moins les plus touchants, parceque rien ne va plus avant dans le cœur que la candeur modeste du génie:
« Puissent les Muses , mes plus chères délices , dont je sers le culte, le cœur rempli d’un ineffable amour, m’accueillir avec bonté, me montrer les routes des astres dans le ciel, d’où viennent les défaillances du soleil, les décroissances de la lune, ce qui fait trembler la terre, par quelle force mytérieuse les mers se gonflent, rompent leurs rivages et de nouveau rentrent dans leurs limites.... Que si je ne puis m’approcher de ces secrets de la nature, si la froideur de mon sang enchaîne mon génie, que du moins la campagne fasse ma joie et les eaux qui courent à travers les vallées. Fleuves, forêts, je vous aimerai sans gloire!... Heureux celui à qui il fut donné de connaître les causes des phénomènes, qui a mis sous ses pieds toutes les craintes, l'inexorable destin et le vain bruit de l’Achéron avare! »
Mc vero primum dulces ante omnia Mnsæ
Quarum sacra fero ingenti percussus amore, Accipiant, cœlique vias et sidéra monstrent. . . . Sin has ne possim naturæ accedere partes, Frigidus obstiterit circum præcordia sanguis, Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes,
Flumina amem et silvas inglorius
Félix qui potuit rerum cognoscere causas Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus strepitumque Acherontis avari 1 !
Il n’est pas de plus bel hommage rendu à la physique nouvelle de Lucrèce que ce soupir poétique d’une émulation pareille qui se déclare impuissante. Virgile a, du reste, plus d’une fois tenté de s’élever à ces hauteurs de la science sur les pas de son devancier. Dans la sixième Églogue, voulant mettre dans la bouche d’un dieu , du dieu même de l’inspiration poétique, un chant digne de lui, il lui fait dérouler en vers précis la cosmogonie de Lucrèce. A la voix divine célébrant la naissance du monde accourent Faunes et bêtes sauvages; les chênes frémissent et inclinent leurs cimes altières, les rochers mêmes sont émus; toute la nature attentive assiste à l’histoire de la nature et tressaille aux accents de celui qui n’est ici, par une fiction flatteuse, que l’interprète du poëte physicien.
Beaucoup d’autres poëtes latins, quoique moins enthousiastes que Virgile, laissent voir pourtant