LA VIF. ET LES SENTIMENTS DE LUCRÈCE
Les anciens, qui admirent Lucrèce et l imitent, ne nous apprennent rien de certain sur sa vie et son caractère. Ce grave et sombre génie ne fut jamais bien populaire, et si les lettrés et des poètes tels que Virgile et Horace ont envié sa gloire et l’ont profondément étudié par une secrète sympathie pour sa doctrine ou pour dérober à son admirable langue de belles expressions, ils ne lui donnaient pas des louanges précises et se contentaient, pour lui faire honneur, de quelques allusions flatteuses*. Seul le léger et libre Ovide a exprimé son
1. Q u ® Virgile ne l'ait pas nommé dans son poème sur l'agriculture, on le comprend .mais qu'Horace dans ses vers familiers, passant en revue tous ses devanciers, n'ait pas prononcé le nom du plus grand de tous,
LA VIE ET LES SENTIMENTS DE LUCRÈCE. 25 admiration en des termes qui ne furent ni trop discrets ni équivoques. Il semble que certaines bienséances se soient opposées à l'éloge bien franc d’un poëte qui célébrait une doctrine hardie et qui passait à bon droit pour un ennemi des dieux 1 . Dans la littérature latine, le poème impie de la Nature , par le mystère qui l’entoure, fait penser à ces bois redoutables touchés par la foudre, que la religion romaine mettait en interdit et entourait de barrières, pour empêcher les simples et les imprudents de poser trop facilement le pied dans un lieu que le ciel avait frappé de réprobation.
T. Lucretius Carus naquit l’an 95 avant notre ère à Rome*. Remarquons qu’il est, avec César, le seul homme de lettres que la ville de Rome ait produit. Tous les écrivains qui ont illustré la littérature latine sont venus plus ou moins tard des provinces, qui envoyaient à la reine du monde leurs hommes de génie, comme elles lui envoyaient leurs trésors. Sans vouloir donner à ce fait plus d’importance qu'il ne convient, on peut croire que le poëte dut au hasard de sa naissance et à l’éducation qu’il reçut dans la grande ville cette singulière liberté
cela est d'autant plus remarquable que Lucrèce est toujours présent i sa pensée, & en juger par de nombreuses imitations.
1. Lucrèce constate lui-même qu’on le soupçonnait d'impiété ; il repousse le soupçon, mais avec une si grande hardiesse de langage qu'il ie confirme. L. I, 80.