‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 9 sur 104 · De Finibus , Il · texte numérisé non relu

De Finibus , Il

2. • Majorum mores non paulatim ut antea, sed torrenlis modo pr;nt ip! tari . » Salluslc, l'ragmentt. — » Non gradu, sed pracipili cursu a virtute dcscitum. » Velleius Raterculus, II, 1.

ÉPICURE

et de Corinthe, les Romains se crurent tout permis, selon le mot de Polybe, et de plus apprirent en Grèce et en Asie ce que la philosophie la plus dépravée n’aurait pu leur apprendre. L'abondance des richesses, l’or qui corrompt, surtout quand il est pillé, la victoire qui ose tout, le goût nouveau des voluptés étrangères et monstrueuses, le luxe dont on pouvait épuiser tous les raffinements sans épuiser sa fortune, la cupidité féroce des chefs et des soldats, qui finit par vouloir conquérir les biens mômes des citoyens par le meurtre et les proscriptions, voilà les vrais corrupteurs du peuple romain. 11 s’agit bien de la fine et paisible morale d’Épicure. Môme mal comprise, grossièrement pratiquée, elle était encore au-dessus des mœurs générales. Dirat-on que l’épicurisme a ûté aux Romains le frein de la religion? Mais dans ce déchaînement des passions, les dieux, les trente mille dieux dont Yarron nous a laissé le compte, n’auraient pas empêché un dévot païen de piller une province. Si on peut reprocher à la doctrine d’avoir fourni à l’incrédulité des arguments scientifiques, aux passions des prétextes honnêtes, du moins elle a obligé ces débauchés farouches et brutaux de prendre quelques grâces de l’humanité grecque et de donner à leurs A ires des apparences plus décentes.

Parmi ces disciples romains si divers, dont les uns profanaient l’épicurisme par des interpréta-

lions honteuses, dont les autres y cherchaient des leçons de prudence, il se rencontra, vers la fin de la république, un poêle de génie, personnage mystérieux, dont l’histoire ne nous a conservé que le nomet l'oeuvre, etqui a compris le système avec une grandeur inattendue. L’auteur du Poëme de la nature , tout en restant fidèle à la lettre de la doctrine, lui prête l’éclat de son imagination et y verse la chaleur de son âme. La vieille physique de Démocrite, nonchalamment exposée par Épicure, apparaît comme une nouveauté sublime à son inexpérience romaine qui vient seulement d’ouvrir les yeux aux grands mystères de la philosophie. Sa surprise et sa candeur enthousiaste le rendent, pour ainsi dire, le contemporain de ces premiers interprètes de la nature, des Parménide et des Empédocle, qui chantaient, avec les transports d’un jeune étonnement, un univers non encore défiguré par les investigations humaines. Cequ’Épicure enseignait, Lucrèce le voit, il s’en fait le tableau avec les yeux de la foi. Les mystères les plus reculés de la création, les abîmes de l’espace et du temps, les évolutions des atomes à 1 origine des choses sont pour lui aussi visibles que s’ils étaient éclairés par un soleil; ou, pour parler plus justement, sa raison est si bien entrée dans le système, elle s'en est si bien revêtue, elle s’est si profondément insinuée dans toutes les parties de cet univers, qu elle en devient comme la puissance

ÉPICÜRE.

ordonnatrice. Celte physique conjecturale et froide paraît vivante; elle est échauffée, rajeunie par le sentiment poétique, agrandie par la majesté des pensées, et prend les apparences de la réalité, grâce à la vivacité des couleurs et à la ferme précision du dessin. De même, la morale d’Épicure, oeuvre du découragement et de la désillusion, cette morale équivoque, qui flottait un peu incertaine entre le bien et le mal, prend une fierté toute romaine et fixe les devoirs avec une décision impérieuse. Enfin, l'irréligion si discrète du maître et si douce qu’elle a pu être soupçonnée d’hypocrisie, éclate dans le poème en accents irrités, comme une revendication tribunitienne contre des dieux oppresseurs. En un mot, l’inerte système d’Épicure, célébré par Lucrèce, vous produit l’effet d’une pièce languissante qui serait tout à coup ranimée par le génie d’un grand acteur. Si nous nous donnons aujourd’hui la peine d’étudier ces visions philosophiques, ce n’est pas pour faire estimer une science qui est fausse, une sagesse qui est suspecte, mais pour contempler sous toutes ses faces une grande âme qui, jusque dans ses erreurs et ses égarements , offre un spectacle poétique et moral d’un intérêt immortel.

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