Uv. I, 29-44.— 2. Liv. V
rable dans sa grandeur, ou de l’ambition humiliée, pour repaître ses yeux de misères auxquelles il a eu le bonheur d’échapper. Quoi qu’il en soit, quand on considère la précision de ces tableaux romains, cette éloquence qui éclate parfois au milieu d’une démonstration scientifique, avec un emportement imprévu, quand on sent cette émotion de témoin contristé fré-* mir encore sous la placidité superbe du philosophe contemplateur, on se persuade que Lucrèce n’a pas été un spectateur indifférent des guerres civiles, et que son âme a connu toutes les tristesses du désespoir politique 1 .
On peut soupçonner encore en parcourant la grande peinture qu'il nous a laissée des angoisses de l'amour, que cette âme intempérante a été la victime plus ou moins tragique de ses propres passions. Sans attacher beaucoup d'importance à la tradition qui représente le poète livré à des transports de folie, causés par un philtre d’amour, cette espèce de légende montre que les anciens avaient été si fortement frappés de l’énergie insolite de eps tableaux, qu’ils ont cru devoir les attribuer au délire d’un insensé. 11 faut reconnaître que les invectives de Lucrèce contre l’amour paraissent être les imprécations d’un homme qui en a connu toutes les peines, les hontes et les repentirs. Tandis que le sage et tran-
1. Liv. Il, l-|6; 40-33; 70-78; liv. 111, 993-10ÛU ot pastim.
IA VIE ET LE 3 SENTIMENTS L)E LUCRÈCE. 33 quille Épicure recommandait d’un ton paisible de fuir une passion dangereuse pour le repos de la vie, Lucrèce s’acharne à la détruire avec une sorte de ressentiment, il n’est pas de personnage de tragédie persécuté par Vénus qui laisse échapper de pareils cris de douleur et de dégoût. Le feu de cette éloquence n’a pu jaillir que d’un coeur brûlant encore ou mal éteint. Pour rencontrer, dans l’antiquité, un pareil accent de poignante désillusion, il faut arriver jusqu'à ces premiers chrétiens qui méditaient dans le désert sur leurs égarements passés, sur l’inanité et les misères des passions humaines, en mêlant, il est vrai, aux souvenirs de leur imagination, demeurée païenne, et à ces regrets si cruellement ressentis par le poète, les scrupules plus purs d'une âme régénérée par la pénitence.
Un autre sentiment, qui remplit tout le poème, est la haine des supei stitions antiques. Je croirais volontiers que, dans son enfance et sa jeunesse, Lucrèce, malgré l’incrédulité croissante du temps, a été livré par sa puissante imagination aux croyances sinistres du paganisme. Malebranche, qui connaît si bien les effets funestes de l’imagination, nous fournit dès paroles pour décrire l'aine du poète, quand il dit : « Il n’y a rien de [dus terrible ni qui effraye davantage l'esprit ou qui produise dans le cerveau des vestiges plus profonds, que l’idée d'une puissance invisible qui ne cherche qu’à nous nuire,
et à laquelle on ne peut résister'. » Le philosophe français ne pensait peindre que les rêveries de ces hommes simples qui croient au pouvoir de la sorcellerie, et il nous découvre l ame de Lucrèce. Oui, le poêle latin paraît avoir longtemps vécu dans l’épouvante, au milieu des lugubres images de la religion païenne, comme certains superstitieux du moyen âge étaient sans cesse inquiétés par les visions des démonograplies. On peut supposer , avec quelque vraisemblance, qu’éclairé par la doctrine d’Épicure, et tout frémissant encore de ses terreurs passées, il s’est retourné tout à coup contre des spectres malfaisants. D’où lui viendraient donc ces emportements imprévus contre les dieux au milieu d’une démonstration scientifique? Pourquoi ne lui suffit-il pas de prouver, avec le calme d'une science convaincue et confiante en elle- même, la vanité des croyances païennes ? Pourquoi ces assauts sans cesse répétés contre des idées qui, selon lui, n’ont pas de fondement? Pourquoi cette fureur enfin contre des ennemis qu’il est sur d’avoir jetés par terre à jamais? Ce sont là les cris de soulagement d’une âme qui se sent enfin respirer, qui échappe à d’effravantes ténèbres, dont la vengeance ne se contente pas d’avoir vaincu, qui lient encore à triompher*. A voir cette révolte si tenace, les soulèvements
1 . De la Recherche de la vérité, III* partie, chapitre dernier.