‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 59 sur 104 · Dict. phil., Curiosité · texte numérisé non relu

Dict. phil., Curiosité

2. L’image de Lucrèce est peut-être empruntée à Épieu re qui « mettait, dit Plutarque, le souverain bien en un profond repos, comme eu

D’autres ont accusé Lucrèee de trouver sa joie dans une curiosité inhumaine ; ils n’ont pas vu que le poète lui-mêine leur répondait d’avance en disant : « Non, ce n’est pas que je prenne plaisir à l’infortune d'autrui : »

Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas.

On s’est même appuyé quelquefois sur ce début du deuxième livre pour soutenir que Lucrèce est un esprit froid, égoïste, impassible. Rien de moins juste. Il n’est pas de poète ancien, si ce n’est Virgile, qui soit plus prompt à s’émouvoir et qui ait plus laissé voir les tendresses de la virilité. Même quand il ne fait que de la science, qu’il ne se propose que d’être exact, s’il rencontre un sujet où est intéressée la destinée humaine, son génie

un port couvert de tous les vents et de toutes les vagues du inonde. » — üu reste, l'idée du poète est bien simple et chacun a eu l'occasion de l’exprimer. Qui de nous n’a dit comme un poète grec : « Il est doux de contempler la mer du rivage. » La Phèdre de Racine

Pensait toujours du port contempler les orages.

Quand les vents au dehors faisaient rage, le voluptueux Tibulle s’écriait dans son lit :

« Quam juvat immites ventos audire cubantem! •

Bernardin de Saint-Pierre nous dit pour quoi: « Dans le mauvais temps, le sentiment de ma misère humaine se tranquillise en ce que je vois qu’il pleut et que je suis à l'abri.. . . Je jouis alors d'un bonheur négatif. » (12’ Étude de ta nat.) Sans le savoir. Bernardin explique bien le bonheur de Lucrèce, qui est précisément le bonheur négatif recommandé par sa doctrine.

palpite. Qu’il nous suffise de citer comme exemple la description de la peste d’Athènes Bien plus, sa délicate sensibilité ne reste pas même indifférente devant le sort des animaux et des plantes, et son imagination va jusqu’à prêter la vie à l’inerte matière. On a bien peu senti l’originale beauté de son poème, si on ne s’est pas aperçu que la pitié en fait souvent le charme et que de toutes parts s'échappe, souvent malgré le poète et comme à son insu, le flot contenu de son universelle sympathie.

Il continue, et en des vers d’une précision et même d’une sécheresse didactiques, il rappelle les principes épicuriens sur lesquels est fondé le vrai bonheur : la nature demande peu, elle n’a besoin ni de richesse, ni de luxe; la santé du corps et de l’âme suffit à sa félicité : voilà les règles que Lucrèce établit avec une rigueur scolastique; mais peu à peu sa pensée, bien qu’elle reste toujours attachée à ce fond de doctrine, comme la fleur à la

1. Nous désignons h dessein ce morceau parce qu'il a été souvent cité pour prouver au contraire que Lucrèce est insensible. On a même ajouté qu'un poète sans dieu ne pouvait compatir au malheut d'un peuple et devait regarder les hommes comme un vil troupeau. On lui a opposé enfin Virgile, si poétiquement tendre dans sa Peste des animaux. En parlant ainsi, ces critiques ne prouvent qu’une chose, c'est qu’ils ont été insensibles eux-mèmes à la sombre couh ur du tableau de Lucrèce, à son harmonie lugubre, à ses expressions sobrement pathétiques, qui sont telles qu’on doit les attendre d’un philosophe qui ne prétend faire dans le moment que de la physiologie , et qui tient à re montrer, en si grave matière, aussi exact que Thucydide et Hippocrate, A qui sait regarder, cette peinture paraîtra terrible.

graine, s’épanouit en poétique corollaire et se déploie en images.

Eh quoi ! n’entends-lu pas le cri de la nature?

« Un corps sain, sans douleur, une âme libre et pure, Sans souci, sans terreur, voilà l'unique bien,

Voilà ce que je veux, tout le reste n’est rien. •

Peu de chose en effet au corps est nécessaire ;

Pourvu qu’à la douleur il puisse se soustraire,

Et qu’il goûte sans frais quelques simples plaisirs,

Sa nature est contente et n’a plus de désirs !

Si dans un grand palais tu n’as pas ces statues,

Beaux jeunes gens en or, montrant leurs grâces nues, Qui portent des flambeaux dans leurs superbes mains Pour mieux illuminer tes nocturnes festins ;

Et si le bruit des luths ne vient battre à toute heure Les murs d’or ou d’argent de ta riche demeure.

Du moins sur l’herbe molle et sous l’ombrage épais. Sur les bords d’un ruisseau, tu pourras et sans frais Avec tes chers amis, en douce compagnie,

Goûter nonchalamment les charmes de la vie,

Surtout quand la saison sourit, que le printemps A ranimé les fleurs sur les prés renaissants;

Crois-tu que moins longtemps la fièvre bat les veines Si sur la pourpre en feu la nuit tu te démènes,

Sur les tableaux tissés d'un tapis phrygien,

Que s’il te faut rouler sur un lit plébéien*?

Si la richesse et la puissance ne fournissent rien qui soit vraiment utile au bien-être du corps, elles ne peuvent non plus contribuer à la tranquillité de l’âme. Comme elles nous laissent la lièvre, elles

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