Liv. Il
nous laissent nos terreurs. Ces peintures morales, on le voit, sont toujours des démonstrations philosophiques. Lucrèce ne cesse jamais de raisonner. On ne ferait pas comprendre l’originalité puissante de cette poésie, si on négligeait de faire sentir sous la beauté des formes la solide ossature qui leur sert de soutien :
Peut-être en admettant que l’or et la richesse N’apportent rien au corps, pas plus que la noblesse,
Pas plus que du pouvoir la royale splendeur,
Penseras-tu que l’âme en reçoit le bonheur.
Non, s’il est doux pour toi de voir, grand capitaine,
Tes belles légions mouvantes dans la plaine Simuler un combat immense et sur les eaux,
Dociles à ta voix, flotter tes fiers vaisseaux.
Ah ! crois-tu que devant tes soldats qu’on redoute Tes superstitions, elles, sont en déroute,
Que tes peurs de la mort à leur tour prenant peur N’osent plus habiter l'âme d’un dictateur?
Puisque cet appareil de la toute-puissance N’est qu’un hochet risible, et non une défense,
Que nos vagues terreurs, nos tenaces soucis Bravent javelots, glaive et tout leur cliquetis,
Qu'ils n’ont aucun respect même pour les couronnes,
Qu’ils osent fièrement s’asseoir auprès des trônes,
Et qu’ils n’éprouvent pas comme nous de l'émoi Devant la pourpre et l’or dont resplendit un roi,
Tu n’as pour les chasser d’arme que la science,
C’est la nuit qui nous perd, la nuit de l’ignorance'.