‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 62 sur 104 · I . Article sur Théocrite · texte numérisé non relu

I . Article sur Théocrite

a condensé tout ce que les moralistes anciens et modernes ont pu dire sur ce sujet de plus vrai et de plus triste. J’ose dire que dans aucune littérature on ne trouvera un tableau plus achevé dans sa courte et forte simplicité, d'un sentiment plus profond et où les mots aient plus de poids et de portée. Mais pour le bien comprendre, il faut se figurer les sentiments antiques et romains ; le dédain pour la femme, le mépris pour tout ce que nous appelons galanterie, l’indignation civique contre le luxe et les modes étrangères, grecques ou orientales, le respect pour la fortune paternelle qu’il ne faut point dépenser en folies *, et pour la dignité du citoyen qui se doit à de mâles occupations, tous ces sentiments si divers se pressent dans ce morceau et tour à tour éclatent en traits rapides et perçants.

Ces tourments de l’amour usent le corps et l’âme ;

Ta vie est suspendue au geste d’une femme,

Ton bien croule, l’usure envahit ta maison,

Dans l’oubli des devoirs s’évanouit ton nom,

J . Ce tableau est bien romain, surtout U longue énumération des dépenses. A Rome la trop grande dépense en amour était regardée comme une honte. Voyez , dans les comédies de Plaute , les jeunes amoureux au milieu de leurs transports; au moment de s'engager dans une passion Us n’ont qu’un scrupule : Quoi! compromettre ma fortune, mon crédit, mon bien.' Le seul danger, c’est la dépense ; le seul déshonneur, c’est la dépense. On ne supporterait pas chez nous, sur la scène, un amoureux calculateur. Pour Plaute, ces jeunes gens sont les sages. Ce que le poète nous fait voir avec une vérité vulgaire, Lucrèce nous le montre avec une tristesse amère et une grande élévation poétique. Nous faisons ces remarques parce qu’un lecteur mo erne risque fort de ne pas sentir ce qu’il y a de mépris romain et d’indignation dans ces vers.

Oui, pour qu'un brodequin venu de Sicyone Rie à des pieds mignons, qu’à de beaux doigts rayonne Un grand rubis dans l’or, que les plus fins tissus S’abreuvent chaque jour des sueurs de Vénus.

Ton bien, l’antique fruit des vertus paternelles,

Flotte en mitre, en rubans sur la tête des belles ,

Traîne sur les pavés en robes, en mànteaux Teints des molles couleurs d’Alinde et de Chios.

Puis le vin coule à flots ; aux festins que tu donnes Il faut encor parfums, tapis moelleux, couronnes.

Vain effort du plaisir! du fond de ces douceurs Monte un dégoût amer qui tue au sein des fleurs,

Soit qu'un remords secret avertisse ton âme Que tu perds tes beaux ans dans un repbs infâme,

Soit que par ta maîtresse un mot dit au hasard Ait planté dans ton cœur un soupçon comme un dard,

Qui s’y fixe, y descend, creuse une plaie ardente,

Soit que ton œil jaloux épiant sur l’amante Quelque regard furtif, surprenne avec effroi La trace d’un souris qui ne fut pas pour toi 1 .

Sans épuiser par un long commentaire la plénitude de cette poésie si riche et si ferme, il convient de faire remarquer la profondeur de l’observation psychologique. Aucun ancien parlant de l’amour n’a pénétré plus avant dans le cœur. Tel de ces vers résume en quelques mots les situations les plus dramatiques de nos tragédies et de nos romans.

Pour ne citer qu’un exemple, dans Adolphe, de Benjamin Constant, il est une situation qui remplit tout le livre, celle d’un homme engagé dans des liens qu’il voudrait et qu’il ne peut pas rompre, 1. IV, 1113.

qui se plaint « de sa vive contrainte, du despotisme dont il est la victime, qui jette un long et triste regard sur le temps qui vient de s’écouler sans retour, qui se rappelle les espérances de sa jeunesse, la confiance avec laquelle il croyait autrefois commander à l'avenir, l’aurore de réputation qu'il a vue briller et disparaître, et qui sqpfTre enfin de cette inaction forcée à laquelle le condamne le despotisme d’une passion devenue sans charme. » On pourrait donner pour épigraphe à ce livre navrant ces vers de Lucrèce :

Adde quod alterius sub nulu degitur ætas. . . .

Aut quod conscius ipse animus se forte remordet Desidiose agere setatem lustrisque perire....

D’autres mots révèlent une pénétration digne de Racine, ceux, par exemple, qui peignent avec une si heureuse hardiesse la jalousie dont la perspicacité démôle sur un \isage impassible non pas seulement un sourire, mais les traces d’un sourire infidèle : in vultuque vidcl vestigia risus.

Enfin il est des vers où l’on croit sentir quelque chose de la mélancolie moderne, de cette vague ambition morale qui ne peut se contenter des joies vulgaires, qui dédaigne le plaisir terrestre et aspire à je ne sais quelle volupté infinie. On dirait le pressentiment et comme l'annonce de cette tristesse généreuse dont René, Obermann, des poètes et des ro-

mandera contemporains, se sont fait si souvent les interprètes et qui a fini par devenir un lieu commun de notre poésie :

Medio de foule leporum

Surgit amari aliquid quod in tpsis floribtis angat.

Nous ne prétendons pas que Lucrèce ait été tourmenté, comme on l'a dit quelquefois, par le sentiment de l’infini ; il ne recherche pas

Cet amour idéal que toute Ame désire

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour 1 .

Mais nous croyons qu’il sentait vivement et plus que tout autre ancien ce qu’il y a de fragile, d’incomplet, de limité dans la nature humaine. 11 y a un mot qui revient souvent dans ses vers, quand il parle ou de puissance ou de plaisir : tiequicquam, c'est en vain. Il semble voir partout les bornes des choses et s’y heurter avec douleur. On conçoit d’ailleurs qu’une âme ardente et noble, emprisonnée dans une étroite doctrine dont l’austérité indigente ne pouvait ni nourrir ni fortifier le cœur, ait ressenti de ces vagues ennuis qu elle ne pouvait pas elle-même définir. Lucrèce disait diÿà comine un épicurien de nos jours :

Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide

Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir*.

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