‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 61 sur 104 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

Cette ferme éloquence paraîtra plus vivante et plus solide à qui prendra la peine d’y saisir les allusions aux mœurs du temps et de remarquer la trame dogmatique qui porte ces images

On ne saurait trop répéter qu'on ne comprend bien Lucrèce que si on ne perd pas de vue dans sa poésie les réalités historiques et les réalités doctrinales, car ses plus beaux vers doivent leur beauté surtout à son mépris pour les vices contemporains et à la vigueur de sa foi.

Ce qui donne à cette exposition poétique de la

1 . Bien que ces peintures soient toujours très-générales, les allusions y sont sensibles. En écrivant ce vers et les suivants : • Certare ingeuio, contendere nobilitate • (II, 11), le poète pensait évidemment aux luttes de Rome, à la fin de la République, à l’ardente rivalité des hommes nouveaux et des patriciens. — Cet autre vers : a Ad summas emergere opes rerumque potiri» (II, 13). résume l’histoire de Marins et de Sylla, qui sera celle de Pompée et de César et de tant d’autres. Plus loin, cette brillante description : « Si non aurea sunt juvenum simulacre per ædes....» (Il, 23), qui semble au premier abord une description de fantaisie, peint une opulente maison romaine. Ces vers, je le sais, sont traduits d'Homère (Odyssée, VII, 100), mais n’est-il pas naturel de penser que plus d'un amateur romain, en un temps où on était si fort épris du grec, mettait de l’érudition dans son luxe et se plaisait à reproduire dans son appartement les magnificences vantées du palais d’AlcinoûsT On sait jusqu'où l’empereur Adrien poussera ce luxe archaïque et savant. N'avons-nous pas à Paris une maison de Pompéi?

Il est encore plus facile de sentir sous la broderie poétique le tissu de la doctrine. Tout ce magnifique début, «suave mari magno.... » renferme un précepte sur l'impassibilité épicurienne, l’ataraxic. Nous ne parlerons pas des vers purement philosophiques, où chacun peut reconnaître les formules de l’école. Mais la peinture même des plaisirs champêtres a une valeur doctrinale, « allamen inter se prostrali in gramme molli.... > (II, 29). Epicure recommandait la campagne comme le vrai séjour de la sagesse et du bonheur simple (piàoiypif;«tv), Diogène, liv. X, 120. De là ces mots : • Non magnis opibus. ■ Les commentateurs ne remarquent pas nue les mots « inter se » sont une allusion aux douceurs de l’amitié dont Ëpicure faisait une des principales joies de la vie.

doctrine un intérêt plus touchant, c’est l’accent personnel de l’auteur. Il semble qu’il ait décrit ses propres joies et les délices de son calme philosophique. On ne connaît pas assez sa vie pour savoir s’il a été mêlé un moment au conflit des passions contemporaines, et s’il a rempli des charges publiques auxquelles la noblesse de sa famille et ses talents lui permettaient d’aspirer. Cependant l’amertume de certaines réflexions donne à penser qu’il n’est pas un spectateur désintéressé de la vie humaine et qu’il n’a pas toujours habité le séjour tranquille de la sagesse, lempla serena, d’où l’on contemple sans péril, comme sans trouble, les orages de la vie. On ne célèbre pas les douceurs du rivage et du port avec une joie si vive et un transport si naturel, quand on n’a pas été soi-même le jouet de la tempête et tout près du naufrage. Il faut avoir souffert de ses propres passions ou des passions d’autrui pour les détester avec cette vigueur, et une haine si profonde suppose moins peut-être l’indignation de la vertu étonnée que le regret encore présent d’une ambition déçue. Quoi qu’il en soit, que Lucrèce ait été simplement le témoin indigné d'une époque abominable, ou qu’il ait été la victime de ses propres erreurs, on comprendra egalement qu'il ait embrassé avec amour une doctrine qui recommandait avant tout la modération, la douceur des mœurs et le bonheur d’une sage in-

différence. Il est arrivé plus d’une fois dans l’antiquité que de grands esprits dégoûtés du monde et d’eux- mêmes se sont jetés dans la philosophie, à peu près, comme dans les temps modernes, des âmes blessées vont cacher et guérir leurs peines dans les asiles de la religion.

La doctrine d’Épicure ne devait pas épargner l’amour. Aussi bien que la cupidité, l’ambition et les terreurs superstitieuses, il peut troubler la tranquillité de lame, qui est le dernier terme de la sagesse. Sans doute, l’amour ne pouvait pas être absolument condamné dans un système qui le regardait comme la grande loi de la nature, et dans un poëme qui s’ouvre par un hymne à l'universelle Vénus. Cependant on signalait avec force et insistance tous les périls de la passion, on en redoutait les orages. Ce n’est pas au nom de la pureté des mœurs qu’on recommandait au sage d’en éviter les dangers, mais au nom d’une certaine prudence philosophique, pour ne pas compromettre le paisible bonheur de l’impassibilité épicurienne. L’amour est redoutable, selon Lucrèce, parce qu’il s’empare de notre esprit et le tourmente en lui présentant sans cesse les perfections chimériques de l’objet aimé. Il faut donc surveiller son imagination et l’empêcher surtout de se fixer sur une seule personne. A défaut de la vertu,

l’inconstance est encore le moyen le plus efficace d’échapper à la tyrannie de la passion 1 2 . Ces recommandations peuvent paraître aujourd’hui peu nobles et choquantes, venant d'un philosophe sérieux, mais il ne faut pas les juger avec nos idées modernes. C’était de la sagesse aux yeux des anciens qui n’avaient pas, sur ce point, une grande délicatesse, qui ne connaissaient guère les scrupules de la pureté et n’avaient pas non plus ce que nous appellerions volontiers le respect de l’amour. Un rigide stoïcien, Sénèque même, qui pourtant semble avoir des pressentiments de morale moderne, n’aurait point blâmé cette espèce de prudence.

Lucrèce ne fait que reproduire les prescriptions de l’école, mais avec quel accent personnel et quelle furie dans les peintures physiologiques et morales de l’amour! Tandis que le tranquille Épicure* avec

1. Nous ne croyons pas devoir exposer longuement la trop simple et bizarre psychologie d’Épicure. Selon lui, toutes nos idées nous viennent du dehors. Les objets extérieurs laissent échapper des simulacres , des images, des enveloppes légères qui parcourent les airs avec une rapidité merveilleuse et pénètrent en nous par la porte des sens. L’atmosphère est remplie de ces simulacres qui assiègent nos organes, voltigent autour de nous, entrent en nous et produisent toutes les opérations de notre esprit. Dans U veille ils nous font voir les objets, dans le sommeil ils se glissent en nous à notre insu et en se mêlant font naître des visions fantastiques C’est alors, pourrions-nous dire aujourd'hui, le pêle-mêle d'un kaléidoscope. Ce sont de pareilles images de beauté et de fraîcheur qui excitent en nous l'amour et que l’on fait bien de brouiller par une savante inconstance pour qu’elles ne s'impriment pas en nous. La même théorie explique l’origine des idées, les effets de l’imagination et les troubles du sentiment. Liv. IV, 1063.

2. Chrysippe, pour se moquer d'Ëpicure, disait qu’il était insensible, ivaffféijvoç.

une douceur persuasive et par l’autorité de son propre exemple, recommandait de fuir une passion funeste au repos, le poète s’exprime avec une sorte de dégoût et d’horreur; on peut dire avec M. Sainte- Beuve « qu’il dépeint l’amour en effrayants caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d’autres fléaux *. » On est tenté de croire que le fougueux moraliste a été lui-même la victime d’une passion qu’il déteste si fort, que sa blessure n’était pas encore fermée, ou du moins qu’il avait chèrement acheté une tardive sagesse. Car il parle avec un accent tragique, qu’on ne retrouve que dans la bouche de certains héros du théâtre, mais qui loin de faire penser, par exemple, au chaste effroi d’un Hippolyte, reproduit bien plutôt la honteuse douleur d’une Phèdre repentante et désenchantée. Quoi qu’il en soit de cette supposition à laquelle certains récits de l'antiquité viennent donner quelque crédit et en admettant même que la folie du poète et l’histoire du philtre amoureux donné par une femme jalouse ne soit qu’une fable, il faut reconnaître du moins que ces peintures émues et la sombre tristesse qui se mêlent aux conseils attestent une expérience douloureuse.

Lucrèce nous inet sous les yeux les misères et les hontes de l’amour en un petit nombre de vers où il

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