‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 65 sur 104 · I. Juvénal, VI · texte numérisé non relu

I. Juvénal, VI

i.a morale de Lucrèce.

ridicule parce qu’il est précieux et parce qu il est étranger C’est la raillerie d'un philosophe observateur et d'un vieux KoiuainV

Tout dans ces peintures de l’amour n'est pas d’une grâce si exquise, et le poëte d’ordinaire n’a pas recours aux euphémismes. Un moraliste si fort ennemi de la passion devait déparer l’idole, la dépouiller de son prestige et montrer, par exemple, ce que les soins de la toilette et les parfums déguisent souvent de réalités repoussantes, dévoiler enfin ce qu'il appelle les coulisses de la vie, postscenia vi'æ. Il importe au dessein du poète de n’être pas scrupuleux pour mieux produire la désillusion, et la grossièreté antique est ici au service de la morale.

Si cette morale, en général, n est ni bien pure, ni bien noble, si les prescriptions qui recommandent une inconstance prudente choquent 1p cœur et les oreilles modernes, si enfin, à force de vouloir ren-

I. On pourrait faire l’histoire do cette idée : « Ne ditea-voui pas du ne/ camus qu’il est joli, de i’aquihn, que c’est le nez royal? et quel autre qu un amant aurait compare la pâleur à couleur du miel?» Platon. Républ., liv. V. Horace qui p irali s** rappeler les vers de Lucrèce, voudrait qu’on s'abusât de mârne dans l'amitié et qu’on donnAt un nom honnête aux défauts de ses amis. Il recommande ce-* euphémismes qui parient d’un bon cœur et qui rendent plus doux et [dus aimable le commerce de la vie Satires. I. 3. 'i* — Ovide. < n rusé corrupteur, enseigne comment o • peu» fane son profit de ces mensonges pour obienu des faveurs, jlr* am.. I*. 6fiU. Le simple la Fontaine, qui ne voit pan même le mal. écrit lonnement et sa» s façon : « Pour peu que j’aime, je ne vois dois les défauts des personnes non plus qu’une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle. - Lettres.

dre l'amour odieux, le poëte rend odieux ses conseils mêmes, il faut reconnaître pourtant qu’il ne reste pas étranger à l’idée d’une union honnête et constante, et qu’il décrit, non sans charme, l’amour dans le mariage. Ainsi dans son vaste tableau des sociétés primitives le mariage est pour lui le fondement du premier contrat social. Les hommes, avant même d’avoir un langage parlé, convinrent par des gestes et des cris inarticulés de respecter la faiblesse du sexe et de l’âge, les femmes et les enfants. Le mariage, les chastes et tendres sentiments qu’il inspire, adoucirent, dit Lucrèce, l’humeur sauvage des premiers humains.

(Jastaque privât® veneris connubia iæta. . . .

Tum geuus humanum primum mollescere cœpit. (V, 1001.)

Si bien que la première civilisation a pour point de départ la famille. De même, dans le quatrième livre qui nous occupe, Lucrèce repose l’esprit du lecteur par le tableau d’un amour légitime, et sans donner sur ce point des préceptes positifs, il laisse voir qu’il est sensible aux charmes tranquilles d’une union régulière. Il semble que la vieille morale romaine s’impose ici au poëte et corrige les trop libres principes d’Épicure, ou du moins lui fasse choisir parmi les préceptes du maître les plus honnêtes. L’ennemi de toutes les superstitions protestant

contre le préjugé antique célébré par les poètes', qui regardait l’amour comme un sentiment surnaturel envoyé par les dieux, qui voulait surtout que l’amour ressenti pour une femme sans beauté fût une folie divine, est amené à prouver que rien n'est moins surnatux-el qu’un pareil amour qui s’explique par les qualités morales de la femme aimée. Ce n’est pas sans une certaine grâce attendrie qu’il peint le paisible bonheur de l’union conjugale :

Si parfois nous aimons la femme sans beauté,

Ce n'est pas, comme on dit, qu’un coup nous soit porté Par un dieu, que Vénus lance un trait dans notre âme, Non, ce qu’on aime alors, c’est le cœur de la femme.

Une douceur modeste, un complaisant esprit,

La belle propreté par quoi tout resplendit,

Font que l’homme entouré de bonne grâce amie Auprès d’une compagne aime â passer sa vie.

Et puis vient resserrant l’union chaque jour La lente accoutumance, ouvrière d’amour.

I . On sait que Lucrèce fait la guerre aux poètes et aux superstitions qu'ils répandent dans le mond~. 11 pense à Furipide, aux tragiques et à leurs peintures de passions prétendues fatales : « O hainede Vénus!... Je reconnus Vénus et ses feux redoutables. — C'est Vénus tout entière d sa proie attachée. » Racine. — Lucrèce repousse tous ces préjugés à la fois commodes et pieux qui sont contraires à la liberté morale, il développe le mot d’Epicure : « OOJi Btoxepirtèv e'.vcxi rôv Ipwia. Diog. Laërce, X, 118.

Virgile a exprimé en un beau vers devenu proverbe la croyance des anciens qui regardaient les passions, même les plus coupables, comme divines: « Sua cuiquo deus fit dira cupido. » Hélène, dans Homère , reproche à Vénus de l’avoir séduite, et dès lors elle a la conscience tranquille. Ce qui est plus étonnant. Ménélas, dans Euripide, est persuadé que son épouse ne lui a été infidèle que pour obéir aux dienx. Cette croyance avait du moins l’avantage de consoler l’amour-propre des maris malheureux. Lucrèce veut que l’homme soit seul responsable de ses actes et repousse ce surnaturel corrupteur et contraire à la liberté.

Tel sous un faible coup, niais qui se renouvelle. ,

Le corps le plus solide avec le temps chancelle:

Ne vois-tu pas que l'eau, si molle dans son choc,

Goutte à goutte tombant, creuse même le roc *?

L’effrayant tableau des misères de l’amour se termine par ces vers cléments où Lucrèce, en montrant un sentiment sans illusion et sans orages, semble avoir voulu tracer son idéal de sagesse et de bonheur.

Telle est dans ses traits principaux cette grande peinture de l’amour dont il ne convient pas de faire ressortir l’horrible beauté ni l’indiscrète énergie, mais où il doit être permis de remarquer un profond sentiment moral. 11 n’y manque que la délicatesse dont les anciens en général ne se mettent pas en peine. Il importe d’ailleurs à Lucrèce de déprécier l’amour, de le rabaisser, de l’avilir et non de le rendre noble ou aimable. Il T accable, il en triomphe, comme pourrait le faire un philosophe prêchant une doctrine plus pure. Les Pères de l’Iiglise tout en ménageant davantage les oreilles, tout en repoussant certains préceptes de sagesse vulgaire, ne par laient pas autrement de ces fureurs insensées. Tant de vigueur, de haine, de mépris peut d’abord étonner chez un épicurien, mais pourtant s’explique. Lucrèce défend la paix de son âme et s’irrite contre

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