‹ Le poeme de Lucrèce morale, religion, science (volume 3)Chapitre 93 sur 104 · I. Cicéron, de Nat. de r.. Il, !>ô · texte numérisé non relu

I. Cicéron, de Nat. de r.. Il, !>ô

décousue, traversée par l’irrationnelle intervention de mille divinités capricieuses, se présenta dans la claire et majestueuse simplicité de ses lois précises. Au plaisir de connaître, à l’orgueil de savoir, peutêtre à la satisfaction de voir diminuer le pouvoir de dieux plus craints que respectés, s’ajoutait l’admiration pour une œuvre poétique qui surpassait en grandeur et en éclat tout ce qu’avait produit la littérature nationale. Aussi voit-on que presque tous les poètes, venus depuis, déposent un hommage aux pieds de Lucrèce. S’ils n’osent prononcer son nom par une sorte de bienséance religieuse ou morale, ils lui apportent le tribut de leur reconnaissance discrète et presque clandestine. Ils lui disent à mots couverts ce que Lucrèce dans un beau transport disait à Kpicure : « O toi qui le premier levas sur nos profondes ténèbres le clair flambeau de la science, nous montrant le vrai chemin de la vie, je veux marcher sur tes pas,

E tenebris tantis tam clarutn extollere lumen Qui primus potuisti, illustrant) cotnnioda vilæ,

Te sequor. . . . (III, 1.)

Ils veulent le suivre, ils ne peuvent et déclarent ingénument leur impuissance. Ils vont prendre leur élan pour pénétrer dans les mystères de la nature, mais ils se sentent retenus par leur faiblesse et se renferment dans une modestie nécessaire.

Faute de pouvoir imiter Lucrèce, ils s’inclinent devant lui :

Leur génie étonné tremble devant le sien.

Recueillons d’abord les naïfs aveux d’un jeune poète inconnu , qui est peut-être Cornélius Gallus, le contemporain et l’ami de Virgile, l’auteur présumé d’un petit poëme intitulé Ciris. Il n’a point encore trouvé sa voie ni en philosophie, ni en poésie, et fait part de ses hésitations à son protecteur Messala. Il étudie dans Athènes où il respire, dit-il, les doux parfums des jardins d’Epicure. Sa muse a déjà osé lever les yeux vers les astres et suivre sur des hauteurs peu fréquentées le sentier de la science. Il voudrait, comme Lucrèce, qu’il ne nomme pas, mais qu’il désigne, contempler de haut sur la terre les égarements des hommes, et mêler le nom de son protecteur aux grands spectacles de la nature; mais sa jeunesse ne fait que de naître à de si hautes spéculations et ses forces le trahissent,

Altius ad magni suspexit sidéra mundi,

Et licitum paucis ausa est adscendere collem . . .

Unde hominum errores longe lateque per orbem

Despicere atque humiles possem contemnere curas. . . .

Sed quoniam ad tantas nunc primum nasciinur artes,

Nunc primum teneros tlnnamus robore nervos . . . '.

Ce jeune étudiant d’Athènes est ici, comme le

t. Cirit, 1-43.

sont d’ordinaire les jeunes gens, l’interprète de l’admiration contemporaine.

Voici maintenant le plus grand poète de Rome, Virgile, déjà parvenu à la gloire, qui se montre aussi humble devant Lucrèce que cet écolier. Il nous dit dans une de ses confidences, qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont plus rares , en des vers les plus beaux qu’il ait faits peut-être, ou du moins les plus touchants, parce que rien ne va plus avant dans le cœur que la candeur modeste du génie:

« Puissent les Muses, mes plus chères délices, dont je sers le culte, le cœur rempli d’un ineffable amour, m’accueillir avec bonté, me montrer les routes des astres dans le ciel, d’où viennent les défaillances du soleil , les décroissances de la lune, ce qui fait trembler la terre, par quelle force mytérieuse les mers se gonflent, rompent leurs rivages et de

nouveau rentrent dans leurs limites Que si je ne

puis m’approcher de ces secrets de la nature, si la froideur de mon sang enchaîne mon génie, que du moins la campagne fasse ma joie et les eaux qui courent à travers les vallées. Fleuves, forêts, je vous aimerai sans gloire!... Heureux celui à qui il fut donné de connaître les causes des phénomènes, qui a mis sous ses pieds toutes les craintes, l inexorable destin et le vain bruit de l’Achéron avare! »

Me vero primum dulces ante oninia Mos.t

Qnartim sacra fero ingenti percussus amore, Accipiant, cælique vias el sidéra monstrent..

Sin has ne possim naturæ accedere partes, Frigidus obstiterit circum præcordia sanguis, Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes, P'iumina amem et silvas inglorius. .. .

Félix qui potuit rerunv cognoscere causas Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus strepitumque Acherontis avari 1 !

Il n’est pas de plus bel hommage rendu à la physique nouvelle de Lucrèce que ce soupir poétique d’une émulation pareille qui se déclare impuissante. Virgile a, du reste, plus d’une fois tenté de s’élever à ces hauteurs de la science sur les pas de son devancier. Dans la sixième Églogue, voulant mettre dans la bouche d’un dieu , du dieu même de l’inspiration poétique, un chant digne de lui, il lui fait dérouler en vers précis la cosmogonie de Lucrèce. A la voix divine célébrant la naissance du monde accourent Faunes et bêtes sauvages; les chênes frémissent et inclinent leurs cimes altières, les rochers mêmes sont émus; toute la nature attentive assiste à l’histoire de la nature et tressaille aux accents de celui qui n’est ici, par une fiction flatteuse, que l’interprète du poète physicien.

Beaucoup d’autres poètes latins, quoique moins enthousiastes que Virgile, laissent voir pourtant

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