‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 17 sur 88 · Lettres à Atticus, I · texte numérisé non relu

Lettres à Atticus, I

frère du mari supplanté. Pour la famille des Lucullus, Memmius fut aussi dangereux ami qu'adversaire incommode au Forum1.

La foi, qui est commune à toute la secte, et le prosélytisme de l'amitié ne suffisent point à expliquer la constante éloquence du poêle. Il est une passion personnelle qui soutient et anime sans relâche son génie. Lucrèce défend l'asile où s'est réfugiée sa raison. Ne le prenez pas pour un de ces disciples récemment éblouis de vérités nouvelles et

1. On a dit finement que Lucrèce lui-même fait une allusion aux bonnes fortunes de son ami, lorsque, dans son Invocation à Vénus, il assure que Memmius a reçu de cette déesse tous les dons :

Memmiadae nostro, quem tu, Dea, tempore in omni Omnibus ornatum voluisti excellere rébus. (I, 26 )

Cela nous parait plus ingénieux que juste. Un si grave poète, ennemi de l'amour et de ses désordres, aurait-il fait une allusion flatteuse à un dérèglement de mœurs? Je propose une explication nouvelle de ces vers sur lesquels on a discuté. Je crois que Lucrèce faisait de Memmius un protégé de Vénus, parce que cette déesse était l'objet d'un culte particulier dans la famille Memmia. En parcourant, en effet, la collection des médailles consulaires, on remarque que la plupart des monnaies au nom de Memmius portent au revers une tête de Vénus que couronne Cupidon. Il y en a cinq de cette espèce et deux autres où Vénus est représentée sur un bige (Descripl. générale des monnaies de la répub., par Cohen . On voit donc que Lucrèce en invoquant Vénus, la mère des Romain-, .F.neadum genitrix, et la divinité protectrice des Memmius, faisait une allusion doublement délicate au culte national des Romains et au culte domestique de son ami. Tout cela est comme entraîné et fondu dans la grande allégorie philosophique qui a été souvent si mal comprise. Voyez la page 64 de ce volume et les pages suivantes.

qui les proclament avec la chaleur légère d'un premier transport, ni pour un de ces poètes épris de la difficulté vaincue, comme on en a vu quelquefois, qui s'amusent à mettre en vers un système en renom, avec l'espoir qu'on admirera leur talent plus encore que leur doctrine. Lui, il tient à la sagesse épicurienne comme à son bien, il s'attache à ces dogmes solidement enchaînés qui l'abritent contre les frayeurs de la vie et de la mort. C'est pourquoi, en exposant la doctrine, il semble lutter pour son propre intérêt et plaider pour lui-même. De là vient qu'une simple exposition de vérités physiques ressemble à une suite de harangues; et s'il est vrai que l'absence d'une conviction véritable se reconnaît au style déclamatoire, on ne peut mettre en doute la sincérité de ce poêle orateur, qui est certainement le moins déclamateur de tous les orateurs romains.

La passion du philosophe se reconnaît encore à la rare obstination qu'il meta dompter une matière qui résiste, à l'intensité sans exemple de l'effort poétique. On peut dire que Lucrèce pèse sans cesse sur son sujet de toute la force, de tout le poids de son génie. Il n'est pas un de ces auteurs complaisants pour eux-mêmes qui, par tiédeur pour leur doctrine, laissent en quelque sorte reposer leurs facultés l'une après l'autre, qui renvoient leur imagination quand ils dissertent et leur raison quand ils chantent. Il est toujours en possession de toute sa vigueur; il y a de la passion dans le détail de

son raisonnement, comme il y a de la logique dans toutes les effusions de son enthousiasme. Ce mélange de dialectique et d'inspiration a frappé les anciens. Stace dit excellemment : Doctifuror arduus Lvcreti1. Tant de patience unie à une fougue qui se contient à peine est le signe certain d'une profonde conviction et aussi le plus sûr moyen de la faire partager aux autres. Si la doctrine d'Épicure n'était pas si discréditée, si nous pouvions encore être trompés par des erreurs évidentes, nous apprendrions, par l'effet que produirait sur nous l'éloquence de Lucrèce, que la plus grande puissance de persuasion tient précisément à cette alliance de la logique et de la poésie. C'est à ces deux forces réunies que la plupart des grands réformateurs ont dû leur triomphe. Quand la dialectique a ébranlé les préjugés, ruiné lentement le fondement des opinions contraires, enfin, quand elle a ouvert la brèche, il est facile à la furie poétique de passer au travers.

Pourquoi tant de passion dans un simple traité de physique? Lucrèce est-il donc à ce point curieux de science que la découverte des moindres mouvements de la matière doive lui causer tant de joie? Non, ce qui le ravit, nous l'avons déjà fait pressentir : ce sont les conclusions implicites de la doctrine. Tout système a un but. avoué ou non, vers lequel tout converge : une grande idée motrice en pousse

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