‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 18 sur 88 · Silves, II · texte numérisé non relu

Silves, II

tous les ressorts. Ainsi, toute la science épicurienne, même dans ses principes les plus lointains, prépare, accumule des arguments contre la religion païenne, qui repose sur celte croyance que rien n'est réglé d'avance dans la nature, que tout marche selon le caprice de dieux terribles. Toute explication raisonnable et scientifique d'un phénomène naturel sera donc une conquête précieuse et comme une prise sur la superstition. En assistant au concours des atomes, au vaste et sourd travail de Punivers se formant de lui-même, le poëte s'assure que l'intervention des dieux est inutile. Dès lors, plus de vengeances célestes, plus de craintes religieuses, plus de troubles d'esprit. La paix est rendue à la superstition tremblante. Voilà ce qui enflamme et soutient Lucrèce dans son étonnant labeur, voilà le secret de son enthousiasme, de son obstination, de son prosélytisme véhément, secret qu'il ne tarde pas à laisser échapper, nous Talions voir, dès le début de son poëme.

Nous sommes à l'aise pour parler de l'incrédulité agressive de Lucrèce, et nous ne nous croyons pas tenu de flétrir d'avance le poëte par cela qu'il est un impie. Que nous importe l'impiété envers les croyances païennes? Ce n'est pas à nous à prendre leur défense. Je sais bien que le système de Lucrèce, dans ses principes généraux, enveloppe tous les cultes dans une égale réprobation; mais n'est-il pas évident que dans ses intentions le paganisme seul est l'objet de ses attaques et que tout le système n'est qu'une machine de guerre mise en mouvement par la haine des superstitions antiques? Il ne s'en prend qu'à la mythologie ; dès le début il le déclare lui-même, et plus d'une fois. Son poëmeest destiné à rassurer les hommes contrôles effrayantes fictions que les poètes ont répandues dans le monde : Vaium terriloquis diclis 1.

Relligionibus atque minis obsislere valum. (I, 110;) 1. I, 102.

Dans cet assaut l'intérêt est du côté de Lucrèce, non pas qu'il oppose à des erreurs religieuses des vérités philosophiques plus incontestables : il combat souvent l'erreur par l'erreur; mais dans ce conflit la cause du poëte vaut l'autre. Son explication matérialiste de l'origine des choses n'est pas plus chimérique que la plupart des anciennes cosmogonies, sa morale n'est pas plus corruptrice que celle de la mythologie. Dans cette lutte de l'erreur contre l'erreur nous n'avons donc pas à prendre parti pour l'une ou pour l'autre, mais nous pouvons, sans scrupule, nous intéresser à la belle furie de l'assaillant.

Selon nous, l'entreprise d'Épicure n'est pas, comme on se le figure et comme on le répète souvent, une attaque contre ce que nous appelons les doctrines spiritualistes. II ne les a pas attaquées, par la bonne raison qu'il les ignorait ou ne s'en inquiétait pas. Il connaît peu les grands systèmes qui ont précédé le sien et se pique même de ne pas les connaître. Sa nonchalance recule devant toutes les spéculations métaphysiques, et pour se mettre l'esprit en repos, il affecte de dédaigner tout ce qui lui coûterait de la peine à étudier. Qu'il se soit rencontré un Anaxagore reconnaissant dans le monde une cause première etdivine, c'est ce dontÉpicure ne se soucie point; que Platon adore dans l'univers la main d'un suprême ouvrier, Épicure n'en sait rien et ne songe pas à le contredire; que Socrate ait entrevu et proclamé l'immortalité de l'âme et une

autre vie où s'exercera la justice divine, Épicure n'y pense pas, ou du moins il ne s'en met pas en peine. 11 demeure bien au-dessous de ces doctrines; il n'a pas de si grandes visées philosophiques : ni son ignorance volontaire, ni son dédain n'auraient pu monter si haut. II n'est, à vrai dire, qu'un païen désabusé qui fait la guerre à la religion païenne et qui au matérialisme des religions oppose son matérialisme scientifique. Sans doute quelques-uns de ses principes peuvent, par hasard, servir encore aujourd'hui d'objections à nos croyances, mais le vieux philosophe ne leur donnait point cette portée. Y a-t-il un dieu unique, créateur et soutien du monde, y a-t-il une Providence, voilà une question qu'Épicure ne s'est pas même posée, et nous sommes, nous autres, chrétiens ou déistes, tout à fait désintéressés dans ce débat. Tout l'effort de l'épicurisme est dirigé contre ces dieux malfaisants, sans justice comme sans bonté, dont l'intervention perpétuelle, inique et fantasque empoisonnait la vie humaine et dégradait les âmes. A la place de ces dieux armés de leurs terribles caprices, Épicure en imagina d'autres qui ne sont pas redoutables, qui vivent étrangers au inonde, laissent le gouvernement de la nature à la nature elle-même, se renferment dans leur béatitude inoffensive, et qui, s'ils n'ont pas le mérite de travailler au bonheur des hommes, ont du moins celui de ne pas les tourmenter. Il ne supprime pas la Divinité, il la désarme; il la désarme de ces odieuses fantaisies que lui prêtait la superstition

antique. L'épicurisme n'est qu'une révolte de libres esprits, plus libres que savants, contre la tyrannie céleste, et si l'intervention de ces dieux nouveaux imaginés par Épicnren'estqu'un expédient pitoyable, qui oserait dire que du moins la révolte contre les anciens dieux n'est pas juste?

Mais comment se fait-il que le poëme de Lucrèce, de cet ardent incrédule, s'ouvre par un hymne adressé à une divinité? L'invocation à Vénus n'estelle donc qu'un de ces ornements convenus qui, dans l'antiquité , décorent le fronton des grands monuments poétiques? S'agit- il ici d'une de ces prières banales imposées par un usage littéraire, et que le poëte prononce au plus vite, comme pour s'acquitter d'une obligation gênante? Non, Virgile dans son épopée nationale, Horace dans ses transports lyriques , n'ont jamais été entraînés par une inspiration si puissante et si naturelle. C'est avec toute la fougue et la grâce du génie amoureux de son entreprise que Lucrèce entonne cet hymne, le plus beau qui soit sorti de la bouche d'un païen.

On s'est étonné plus d'une fois qu'un philosophe qui n'écrit que pour renverser les croyances établies ait placé au commencement de son hardi poëme une prière qu'on ne peut concilier avec son impiété. Les uns y ont vu une contradiction, d'autres une concession habile faite aux superstitions populaires, d'autres enfin une défaillance de l'incrédulité. Ce serait, selon nous, méconnaître la grandeur simple

de celte poésie que d'y voir une inconséquence, une ruse ou une faiblesse.

Lucrèce pouvait, sans être infidèle à sa doctrine, invoquer poétiquement Vénus, puisqu'elle représente à ses yeux la grande loi de la génération, la puissance féconde de la nature, qui propage et conserve la vie dans le monde. Cette Vénus universelle, Lucrèce pouvait la chanter sans se démentir, puisque dans tout le poëme elle sera l'objet de son culte philosophique. Le poëte physicien ne faisait que proclamer, en commençant, un des principes les plus importants de son système, et pour peu qu'on veuille soulever le voile de l'allégorie et chercher le sens caché de cette personnification divine, on verra que ces belles images empruntées au culte national recouvrent une profession de foi et un dogme fondamental de la philosophie épicurienne. Lucrèce croit véritablement à cette puissance souveraine, la seule, selon lui, qui gouverne l'univers:

Quœ quoniam rerum naturam sola gubernas... (I, 21.)

Aussi, avec quelle admiration et quel saint transport il l'invoque et la célèbre ! A son approche l'univers est en fête, le peuple infini des êtres tressaille, l'insensible matière elle-même sépare en son honneur, et le poêle enthousiaste, comme s'il voulait, lui aussi, remplir dignement un rôle dans la célébration de celte fête universelle et mêler aux fleurs, aux parfums et aux muets hommages de la nature inintelligente les plus belles offrandes de l'humaine

raison, verse aux pieds de cette puissance divinisée tous les trésors de son génie. Mais quelle traduction donnera l'idée de cette simple magnificence? C'est le moment de nous rappeler les mots de Lucrèce lui-même disant à son maître :

« Si je m'attache à tes traces, ce n'est pas pour lutter avec toi, mais par amour et par le désir de f imiter. Eli quoi! l'hirondelle pourrait- elle se mesurer avec le cygne, roi des airs? »

Non ita certandi cupidus quam propter amorem, Quod te imitari aveo : quid enim contendat hirundo Cycnis? (III, 5.)

Puisque la prose serait encore plus impuissante et plus empruntée dans ces hautes régions de l'enthousiasme philosophique, il faut hien prendre son parti de tous les hasards d'un langage plus aventureux, au risque de tomber de plus haut.

Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,

Suprême volupté des dieux et des humains,

Qui, sous la voûte immense où tournent les étoiles,

Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles;

Par toi tout vit, respire éclos sous ton amour

Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.

Aussi devant tes pas le vent fuit, les nuages

A ta divine approche emportent les orages,

Pour toi la terre épand ses parfums et ses fleurs,

Pour toi la mer sourit retenant ses fureurs,

Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.

Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière

Et que par les hivers le zéphyr arrêté

Reprend enfin sa course et sa fécondité,

Les oiseaux, les premiers, frappés par ta puissance,

0 charmante déesse, annoncent ta présence,

Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants

Et, plein de toi, se jette à travers les torrents ;

Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces,

Ainsi des animaux les innombrables races,

Dans le transport errant des amoureux ébats,

Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.

Enfin au fond des mers, sur les rudes montagnes,

Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,

Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts,

Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,

Le cœur blessé d'amour, frissonnant de caresses,

Brûlent de propager leur race et leurs espèces.

Puis donc que la nature est toute sous ta loi,

Qu'aux douceurs du soleil rien n'arrive sans toi,

Oue sans toi rien n'est beau, rien n'est aimable, inspire,

Unie à mes travaux, les vers que je vais dire.

J'explique la nature à mon cher Memmius,

Et comme tu l'ornas de toutes tes vertus,

Répands en sa faveur, sur une œuvre si belle,

Déesse de la grâce, une grâce immortelle1. (I, 1-28.)

1. iEneadum genetrix, hominum divomque voluptas, Aima Venus, cœli subter labentia signa Quae mare navigorum, quœ terras frugiferentes Concélébras; per te quoniam genus omue animantum Concipitur, visitque exortum lumina solis : Te, Dea, te fugiunt venti, te nubila cœli, Advcnttimque tuum; tibi suaves daedala tellus Summittit flores; tibi rident sequora ponti, Placatumque nitet diffuso lumine ccelum.

Nam simul ac species patefacta est verna diei, Et reserata viget genitabilis aura favonî, Aeriœ primum volucres te, Diva, tuumquc

La suite de cette invocation était bien faite pour toucher le cœur des Romains, quand Lucrèce, confondant de plus en plus la Vénus universelle avec la mère vénérée de la race romaine, et parlant celte fois en citoyen attristé par le spectacle sanglant des guerres civiles qui déchiraient alors la république, supplie la déesse de l'amour , de la concorde, de l'harmonie, d'exercer sa puissance sur le dieu des batailles, de l'entourer de ses divines caresses et de demander la paix pour Rome et pour le monde. Les vœux les plus patriotiques viennent donner un intérêt présent à la prière du philosophe.

Fais aussi que la guerre et ses affreux travaux S'arrêtent endormis sur la terre et les flots ; Seule tu peux fléchir par ton charme paisible Mars le dieu des combats, puisque ce cœur terrible,

Significant initum, perculsce corda tua vi. Inde ferae pecudes persultant pabula lseta, Et rapidos tranaut amnes ; ita capta lepore Illecebrisque tuis, omnis natura animantum Te sequitur cupide, quo quamque inducere pergis. Denique per maria ac montes, fluviosque rapaces, Froudiferasque domos avium, camposque virentes, Omnibus incutiens blandum per pectora amorem Efficis ut cupide generatim secla propagent.

Quae quoniam rerum naturam sola gubernas, Nec sine te quicquam dias in luminis oras Exoritur, neque fit laetum neque amabile quicquam, Te sociam studeo scribendis versibus esse, Quos ego de Kerum Natura pangerc conor Memmiadae nostro, quem tu, Dea, tempore in omni Omnibus ornatum voluisti excellere rébus : Quo magis seternum da dictis, Diva, leporem.

Vaincu par toi. revient sur ton sein chaque jour

Reposer sa blessure éternelle d'amour.

Ah ! lorsque renversé sur ta sainte poitrine,

Les yeux levés vers toi. de ta beauté divine

Il repait lentement son regard éperdu,

Qu'à tes lèvres enûn l'amour l'a suspendu,

Penche sur iui ton front, et tes mains adorées

Enveloppant le dieu de caresses sacrées,

Fais couler dans son cœur de ces mots souverains

Qui demandent la paix pour tes fils les Romains;

Car je ne puis, à l'heure où souffre ma patrie,

Célébrer les douceurs de la philosophie,

Et le grand Memmius, défenseur de l'État,

Ne peut, pour m'écouter, déserter le combat1. (I, 29.)

Ce tableau plein de grâce voluptueuse est en même temps d'une gravité chaste qui remplit L'âme comme d'un saint respect pour ces amours divines. Et pourtant on ne peut y voir de la part de Lucrèce qu'un simple jeu d'imagination et non un retour à la crédulité. Mais la vénération du poète pour la puissance

1. Efrïce ut interea fera uiœnera militiaï Per maria ac terras omnes sopita quiescant. Kam tu sola potes tranquilla pace juvare Momies, quoniam belli fera mœnera Mavors Armipotens régit, in gremium qui sœpe tuum se Rejicit, seb ;rno devictus volnere amoris : Atque ita, suspiciens tereti cervice reposta, Pascit amore avidos, inhians in te, Dea, visus, Eque tuo pendet resupini spiritus ore.

Hune tu, Diva, tuo recubantem corpore sancto Qrcumfusa super, suaves ex ore loquelas Funde, petens placidam Romanis, incluta, pacem; Nain neque nos agere hoc patriaï tempore iniquo Possumus aequo animo, nec Memmi clara propago Talibus in rébus cuuimuni déesse saluti.

féconde de la nature qu'il se figure un moment sous les traits consacrés de la divinité romaine, son émotion à la vue des malheurs de sa patrie, ses sentiments civiques qui se mêlent ici aux plus hautes conceptions de la science, donnent à cette peinture de l'amour une grandeur pure qu'on ne trouverait pas ailleurs en un si gracieux sujet.

Ainsi, comme dans toutes les allégories antiques où la science emprunte les formes de la religion, il y a dans ce morceau souvent mal expliqué deux sens, l'un scientifique, l'autre religieux. Ne parlons pas ici de calcul, de prudence, d'hypocrisie ou de piété. Ne voyons qu'un art exquis et légitime qui, pour être compris de tout le monde, contente à la fois les imaginations imbues de superstitions païennes et les esprits philosophiques. Là où le peuple ne verra que la peinture enchantée d'une histoire fabuleuse, les plus savants saisiront un symbole et un point de doctrine. Sans vouloir comparer un art si noble à un objet de vulgaire industrie, nous croyons pouvoir dire que cette peinture à deux faces rappelle ces tableaux populaires qui, par un arrangement ingénieux de perspective, présentent des figures différentes selon la place qu'occupe le spectateur. D'ici vous voyez la Vénus de la fable, la mère des Romains, l'amante de Mars; de là vous contemplez la mère de tous les êtres, la puissance créatrice qui répare sans cesse la destruction et qui tient toute la nature sous le charme de ses lois.

Cette invocation, malgré les apparences contraires,

a donc une valeur doctrinale. L'épicurien Lucrèce célèbre Vénus, comme le stoïcien Gléanthc célébrait Jupiter dans un hymne inoins brillant de poésie, mais non moins sublime, où, sous le nom du maître de l'Olympe, il rendait cet hommage à la Raison souveraine et à la Providence divine :

« 0 le plus glorieux des immortels... Jupiter, principe de la nature, gouvernant tout avec justice, salut!... Il ne se fait pas sur terre une œuvre en dehors de toi, ni dans le cercle immense de l'éther divin, ni sur la mer, hormis ce que font les méchants dans l'égarement de leurs âmes... 0 Jupiter, dispensateur suprême... délivre les hommes de leur funeste ignorance... et donne-leur d'atteindre à la pensée sur laquelle tu t'appuies, pourtout régir avec justice ; afin qu'ainsi nous-mêmes honorés, nous te rendions honneur en retour, célébrant tes œuvres, dans nos hymnes sans interruption, comme il convient à l'être mortel ; puisqu'il n'y a pas pour les humains, ni même pour les dieux, autre emploi plus grand que de célébrer, en esprit de justice, la loi générale du monde l. » Voilà dans leur contraste les deux professions de foi les plus graves et les plus belles de la philosophie antique. Car Lucrèce, lui aussi, n'imagine rien de plus grand que de célébrer la loi générale du monde. Seulement les deux poètes philosophes ne la comprennent pas de même. L'un adresse son hymne à l'aveugle et sourde matière,

1. Traduction de M. Villcmain, Essai sur le génie de Pindare.

l'autre à l'intelligence suprême. Si la prière du stoïcien, qu'anime ici un souffle de Platon, est d'un sentiment plus pur et d'une raison plus haute, le chant de l'épicurien est plus magnifique. Chose digue de remarque! c'est le matérialisme, auquel on reproche justement de dessécher l'imagination, qui rencontre les couleurs les plus éclatantes, tant le génie de Lucrèce est au-dessus de sa doctrine. Ces deux invocations seront éternellement les hymnes de la philosophie et, comme on le voit de plus en plus de notre temps, où les systèmes intermédiaires tendent à disparaître, la raison humaine n'a que le choix entre la prière de Cléanthe et l'hymne de Lucrèce.

Si le sens de ^invocation à Venus peut au premier ahord paraître douteux et si même un certain accent religieux fait un moment illusion, on ne tarde pas à rencontrer une profession de foi explicite où l'impiété du poëte se déclare avec la sincérité la plus audacieuse. Il est si pressé de courir où l'entraîne sa véritable passion et d'attaquer la religion, qui est à ses yeux la plus grande ennemie du genre humain, qu'il ne prend que le temps d'annoncer à Memmius le sujet de son poëme en ces vers sèchement précis :

Puisses-tu, noble ami, délivré de ces peines, fréter ton libre esprit à nos leçons certaines, Et ne pas rejeter, sans les approfondir, Ces fidèles leçons que j'ose ici t'offrir ; Car du ciel et des dieux je découvre l'essence,

Je dis les éléments par lesquels tout commence,

Et par quoi la nature accroît, forme et nourrit

Et puis on quoi résout l'être quand il périt ;

Corps subtils, de la vie impalpable poussière,

Qu'on appelle semence, atomes ou matière,

Ou plutôt corps premiers, et qui sont bien nommés,

Puisque de ces corps seuls les êtres sont formés1. (I, 50.)

Aussitôt les sentiments irréligieux du poète éclatent clans un magnifique éloge d'Épicure, qui le premier a osé braver le monstre de la superstition. Le disciple célèbre son maître avec une admiration et une reconnaissance dont il convient d'expliquer d'abord le généreux emportement.

Pour comprendre ce qu'il y avait de légitime dans l'entreprise d'Épicure renouvelée par Lucrèce, il faut se rappeler combien la superstition antique était accablante et ce qu'elle inspirait de viles terreurs. A la distance où nous nous trouvons placés, nous modernes, dans cet éloignement favorable à la poésie, nous ne jugeons plus assez sévèrement la mythologie, accoutumés que nous sommes à la con-

1. Quod superest, vacuas aures mihi, animumquc sagacem Semotum a curis, adhibe vcram ad rationem, Ne mca dona, tibi studio disposta fldeli, Intcllecta prius quam sint, contempta relinquas. Nain tibi de summa cœli ratione Deùmquc Disscrere incipiam, et rerum primordia pandam, Unde omnes ratura crcct res, auctet alatquc, Quoque cadem rursum natura perempta rcsolvat; Quse nos materiem et genitalia corpora rébus Reddunda in ratione vocare, et semina rerum Appellare suëmus, et hœc eadem usurpare Corpora prima, quod ex il lis sunt onuiia primis.

sidérer de loin comme un charmant décor d'opéra composé tout exprès pour le plaisir des yeux et de l'esprit. Mais que notre imagination se replace dans l'antiquité, qu'on veuille se représenter un moment la peur confuse et éperdue de la dévotion païenne entourée et comme harcelée par des dieux innombrables, envieux, vindicatifs et cruels, par des dieux, non-seulement sans justice, sans miséricorde, mais sans loyauté, prenant plaisir à tourmenter l'homme, à l'abuser, à déconcerter sa prudence et sa piété par des fantaisies bizarres et même par de formidables espiègleries. L'homme ne peut faire un pas sans risquer de mettre le pied sur un piège divin. Pour lui toutes choses sont à craindre, la terre, la mer, l'air, le ciel, les ténèbres, la lumière, le bruit, le silence. Il ne peut ni parler, ni penser, ni même éternuer, sans s'exposer à une céleste vengeance. S'il cherche du moins un refuge dans l'innocence du sommeil, des dieux acharnés ou cruellement badins se hâtent de lui envoyer des songes pénibles et, qui pis est, des songes trompeurs. Il se lève pour les fléchir; mais la prière elle-même peut avoir ses manquements fortuits et renferme des embûches. Il court au temple pour offrir un sacrifice, mais il pâlit sous sa couronne de fleurs, il met l'encens sur le feu, mais d'une main branlante, et, selon le mot du religieux Plutarque, il entre dans le sanctuaire comme si c'était une caverne dours ou le trou d'un dragon. Aussi vit-on plus d'une fois un dévot, ne sachant comment vivre en paix avec ces dieux impi-

toyables et changeants, exaspéré dans sa religion, ne supportant plus les angoisses de sa piété, prendre un parti absurde et extrême, nier résolument l'existence de la Divinité pour n'avoir plus à redouter que le poids d'une seule colère et se ruer les yeux fermés, avec le courage de la peur, dans l'athéisme. Cette peur honteuse qui insultait les dieux et dégradait les hommes, Épicure est venu la rassurer, en dissipant ces obscurités mystérieuses peuplées de dieux sans nombre. Car, pour emprunter le langage de Lucrèce,

De même que l'enfant se sent pris de frissons Marchant dans un lieu sombre, ainsi nous frémissons En plein jour, nous formant mille spectres funèbres Comme ceux que croit voir l'enfant dans les ténèbres. Ce n'est pas le soleil avec tous ses rayons Qui chassera la nuit terrible où nous vivons, Mais le clair examen de la nature môme Dont je vais à tes yeux dérouler le système l. (II, 55.)

Ce système, qui ne manque pas de grandeur, consiste à montrer que la nature n'est pas soumise à une tyrannie puérile, à un gouvernement de bon plaisir, qu'il y a dans l'univers des lois stables et qui se soutiennent par elles-mêmes. Épicure est le

1. Lucrèce répète ces vers trois fois, liv. II, 55; III, 87; VI, 35. Nam veluti pueri trépidant, atque omnia cœcis In tenebris metuunt, sic nos in luce timemus Interdum, niliilo quœ sunt metuenda magis, quam Quœ pucri in tenebris pavitant, Bngantque futura. Hune igitur terrorem aninii teneltrasque necesse est Non radii solis, ncque lucida tela diei Discutiant, sed natiira: species ratioque.

premier qui ait fait entrer l'idée de loi, je ne dis pas dans la philosophie spéculative, où elle régnait déjà depuis longtemps, mais dans les imaginations populaires. Selon les religions antiques , il n'y a point de loi, tout dans la nature est arbitraire et décousu, les phénomènes dépendent d'un caprice divin, la foudre, les éclipses, les mouvements célestes, les plus simples choses, le vol d'un oiseau, le ruisseau qui eoule, adeo minimls eliam rébus prava religio inserit deos1. 11 n'y a pas de science physique, il n'y a qu'un art utile, celui des aruspices et des devins, puisqu'il chaque instant tout peut être dérangé par la mauvaise humeur, la bienveillance, ou même la distraction de la divinité compétente. L'histoire ancienne est souvent sur ce point d'accord avec la fable. Si la grêle a ravagé les oliviers des Athéniens, c'est qu'un dieu, ce jour-là, a voulu faire plaisir aux Spartiates. Si le monde tout à coup semble péricliter, s'il y a du trouble dans la nature et les affaires humaines, c'est que le roi de l'Olympe est allé dîner pendant douze jours chez les Éthiopiens, et tout va de travers parce que la Providence est en voyage. Dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, tout s'explique de la même façon. Si un matin le jour tarde à paraître, c'est que, selon la réflexion de l'impatient Sosie, le blond Phébus a de la peine à se lever pour avoir bu la veille plus que de coutume. On peut dire qu'aux yeux de la

i. Tite-Live, XXVII, 23.

crédulité païenne, non-seulement il n'existe pas de lois physiques, mais il n'y a pas de lois politiques et morales. Quand Rome et Cartilage sont aux prises, que leurs flottes vont s'entre-choquer, les peuples en suspens ne se demandent pas de quel côté est le droit et la justice, de quel côté sont les meilleurs généraux, les plus vaillants soldats; en un mot, de quel côté est la vertu, mais si les poulets sacrés consentiront à manger. C'est l'appétit d'un oiseau qui doit décider à qui appartiendra l'empire du monde. Il n'est pas besoin de dire à quelles aberrations naïves, à quelles duperies méditées devait dès lors donner lieu l'art de prévoir, de conjurer, d'esquiver la volonté si peu immuable de divinités uniquement occupées à tout brouiller dans la nature-, à quels renversements de la raison et de la conscience, à quelles frayeurs insensées. Quelles que soient les erreurs d'Épicure, il a eu le bon sens et le courage de montrer qu'il y a dans le monde un ordre naturel, un rapport explicable entre les effets et les causes, et des lois permanentes. Qu'il ait parlé au nom d'une science, d'une physique erronée, qu'importe, si aujourd'hui encore, à quelque doctrine que nous appartenions, nous nous accordons pour reconnaître que l'univers obéit à des lois. Le flambeau sauveur de sa philosophie, selon Lucrèce, a mis en déroute tous les fantômes de ces divinités brouillonnes qui troublaient à la fois la nature et l'homme. Il rendit à la nature l'ordre et la paix, aux imaginations le calme. Entreprise qui nous

paraît aujourd'hui bien simple, mais qui fut pour les païens une révélation et une délivrance, et qui fit jeter à Virgile ce cri, non d'impiété, mais de soulagement :

Félix qui potuit rerum cognoscere causas...

Voilà pourquoi Lucrèce, en des vers célèbres, que nous venons ainsi d'expliquer d'avance, entonne en l'honneur d'Épicure comme un chant de triomphe, dont la traduction ne peut rendre ni la sombre fureur, ni le frémissement d'orgueil, ni l'harmonie lugubre.

Le genre humain, frappé d'une divine horreur,

Traînait honteusement le joug de sa terreur,

Et la religion aux mortels qu'elle accable

Montrait du haut du ciel sa tête épouvantable,

Quand un Grec, le premier, sur des spectres affreux

Leva son œil mortel sans plier devant eux.

Ni le pouvoir vanté des dieux, ni le tonnerre,

Ce grondement du ciel qu'on nomme leur colère,

Ne purent incliner le front du combattant;

Tout ce vain bruit l'irrite, et son emportement

Veut être le premier à forcer la barrière

Où la sombre nature enferma son mystère.

Sa science vaillante est passée au travers

De ces murs enflammés qui couvrent l'univers,

Et dans l'immensité du grand Tout élancée

Longtemps se promena son âme et sa pensée.

Il revint en vainqueur, enseignant aux humains

Qu'il est dans l'univers des principes certains,

Comment tout naît, tout meurt, comment à chaque chose

Telle force préside et telle loi s'impose :

Voilà donc sous nos pieds le vain culte des dieux, C'est nous que la victoire a fait monter aux deux1 ! (I, 56.)

Ces vers où Lucrèce peint à grands traits et avec une énergie sans pareille l'entreprise hardie d'Épicure sont-ils bien conformes à la vérité de l'histoire ? Le poëte n'a-t-il pas prêté à son maître la fureur dont il était lui-même animé? Ces cris belliqueux, cette marche impétueuse, cette ardeur guerrière, cette joie du triomphe, tous ces emportements nous représentent plutôt les sentiments habituels de Lucrèce. Le maître n'avait point cette allure de Titan révolté contre le ciel. On peut croire qu'il attaquait la superstition avec moins de furie, et qu'il avait marché à la conquête de la science avec une audace plus tranquille. En Grèce, on pouvait se

1. Humana ante oculos fœde cum viia jaceret lu terris, oppressa gravi sub Relligione, Quoe caput a cœli regionibus ostendebat, Horribili super aspectu mortalibus instans, Primum Graius homo mortales toi 1ère contra Est oculos ausus, primusque obsistere contra : Quem neque fama Deùm, nec fulmina, nec minitanti Murmure compressit coelum; sed eo magis acrem Irritât animi virtutem, effringere ut arcta Natarœ primus portarum claustra cupiret.

Ergo vivida vis animi pervicit, et extra Processit longe flammantia mœnia mundi, Atque omne immensum peragravit mente animoque : Unde refert nobis victor, quid possit oriri, Quid nequeat; fiuita potestas denique cuique Quanam sit ratione, atque alte terminus haerens. Quare Helligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos exoequat Victoria ccelo.

moquer des histoires fabuleuses sur l'origine des dieux, des opinions philosophiques sur leur nature, pourvu qu'on ne niât pas leur existence, qu'on ne brisât pas leurs statues ou qu'on ne révélât pas leurs mystères. On sait, en effet, qu'Épicure n'avait pas une incrédulité provocante, que tout en ruinant les croyances établies et les préjugés populaires, il conservait, au milieu de ses luttes contre l'opinion, la sérénité d'un sage; que son impiété était si débonnaire qu'elle ressemblait parfois à un culte épuré; qu'en niant la providence des dieux, en les plaçant loin du monde, il ne se croyait pas dispensé de leur rendre des hommages, et qu'enfin il avait écrit sur la sainteté un livre qui paraissait à Cicéron digne de la main d'un prêtre.

Cette différence de sentiments chez le maître et le disciple, la clémence de l'un, la colère de l'autre, tient non-seulement à la différence de leur caractère et de leur génie, mais encore à celle des religions qu'ils avaient à combattre. En Grèce, la religion était bien plus raisonnable, plus commode, et son joug était plus léger. La mythologie grecque, formée par des poètes, a quelque chose de gracieux qui pouvait plaire même à l'imagination d'un incrédule. Les symboles vivants des forces de la nature ou des passions humaines représentent une grande philosophie égayée par de riantes fictions. Les dieux grecs sont faciles, accommodants, et souffrent même que les poètes et les sages leur prêtent tous les jours des attributs nouveaux. La libre pensée peut, pour

ainsi dire, les corriger et. les embellir. Ils ne s'occupent pas avec une exactitude ombrageuse de tous les détails de la vie humaine, ils ne demandent pas à être honorés, à heure fixe, par des prêtres qu'ils ont choisis. Tout homme, pourvu qu'il ait un esprit riche et fécond, peut faire monter vers le ciel un agréable hommage, et je ne sais s'il ne serait pas permis de dire qu'ils sont moins heureux de recevoir les prières de la vertu que les hymnes du génie. Le culte lui-même est poétique, les cérémonies sont des fêtes. L'incrédulité pouvait en sourire, mais non s'irriter. Aussi l'impiété grecque n'a rien de farouche; elle est calme, elle est douce, et, comme on le voit par l'exemple du philosophe Épicure et même du satirique Lucien, en renversant le pouvoir des dieux, elle est encore pleine d'égards pour ces aimables tyrans.

Rome, au contraire, est soumise à d'obscures' divinités, sans beauté, sans histoire, et qui, sorties de quelque coin de l'Italie et accompagnées de superstitions grossières et disparates, ont été transportées pêle-mêle dans la ville ouverte à tous les vaincus, et y ont reçu le droit de cité. Ces dieux ne parlent ni au cœur ni à l'imagination, et ne peuvent inspirer que de la crainte et de la répugnance. Ils président minutieusement à tous les actes de la vie civile et domestique, surveillent l'homme et le citoyen, et, comme des magistrats subalternes, exercent une sorte de policetracassière. Dans les grandes entreprises comme dans les plus simples affaires,

il fallait recourir à une consultation religieuse qui devait faire connaître la volonté de ces divinités vétilleuses; cérémonies dont le sens était oublié, formules vides, prières en langue perdue que les prêtres eux-mêmes ne comprenaient plus, toutes ces pratiques extérieures qui choquaient la raison, embarrassaient encore à chaque heure la vie d'un Romain. A Rome, la superstition était bien plus pesante et ne désarmait pas l'incrédulité par sa grâce. Aussi l'impiété de Lucrèce est plus violente que celle d'Épicure, et sous son fanatisme dogmatique on croit voir un ressentiment personnel contre la religion romaine.

De plus, tandis qu'Épicure vivait dans la tranquille société de la molle Athènes, Lucrèce avait assisté aux luttes horribles de Marius et de Sylla. S'il est vrai, comme le répètent sans cesse les anciens, que les malheurs publics accusent l'indifférence des dieux et que les générations qui en sont les victimes se portent à tous les excès de l'impiété, on comprend que Lucrèce, plus qu'Épicure, ait mêlé à l'exposition de sa doctrine une sorte d'irritation civique et comme un esprit de vengeance, lui qui avait vu, pendant les guerres civiles, la religion au service de tous les partis et de tous les crimes, les présages les plus certains ne point empêcher le triomphe du plus fort, et les dieux, indifférents ou imbéciles, contempler sans colère du haut de leur Gapitole le massacre des plus honnêtes gens.

Nous croyons pouvoir prêter à Lucrèce de pareils

sentiments, parce qu'ils sont ceux de l'antiquité et qu'ils ont été souvent exprimés hautement par des poêles et des philosophes dont la doctrine n'est pas en général irréligieuse. Rien n'est plus commun que ces révoltes contre le ciel, à propos de malheurs publies. A la mort du bien-aimé Germanicus, le peuple lapida les temples et renversa les autels. Ce que sans doute Lucrèce pensait, Sénèque le dira plus tard avec une sententieuse énergie, en faisant allusion précisément au temps où vécut notre poëte et aux sanglantes iniquités dont il avait été le témoin : « Le bonheur de Sylla est le crime des dieux; deorum crimen crat Sylla tam felix*. » De même Lucain, en parlant de la liberté romaine tombée dans les champs de Pharsale, déclare qu'il n'est point de puissance divine, que les choses humaines sont emportées par un aveugle hasard, que c'est mensonge de prétendre que Jupiter gouverne le monde,

Mentimur regnare Jovem *.

Quelquefois ce sentiment se révèle avec une naïveté qui fait sourire. Claudien, par exemple, pour avoir vu l'élévation d'un ministre ambitieux et cruel, de Rufin, est tenté de se faire épicurien ou athée; mais voilà que tout à coup le puissant favori de Théodose tombe en disgrâce, et aussitôt l'excellent Claudien

Page 1