‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 21 sur 88 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

Non, non, l'impiété, le crime est trop souvent

De la religion môme l'horrible enfant.

Vois comme dans Aulis avec ignominie

On souilla les autels du sang d'Iphigénie ;

C'étaient pourtant des rois que tous ces meurtriers,

Oui, les chefs de la Grèce et la fleur des guerriers.

Contemple tout d'abord la pieuse famille

Prenant le soin cruel d'orner la jeune fille,

Pour que des deux côtés de ce front virginal

Tous les rubans sacrés flottent en nombre égal.

Pour ce cœur ingénu quel coup, quelle lumière

Quand elle vit debout, devant l'autel, son père,

Les yeux baissés, l'air morne, et sous leur saint manteau

Des prêtres assassins cachant mal leur couteau ;

Plus loin, en cercle affreux, toute la foule émue

Portant les yeux sur elle et pleurant à sa vue!

Muette de terreur et les implorant tous,

Cette royale enfant tombe sur les genoux ;

Mais rien ne peut sauver celle qui la première

Pourtant au roi des rois donna le nom de père ;

On l'entraîne, ou la porte effarée à l'autel,

Non pour y célébrer dans le rit solennel

La fête de l'amour, pour être accompagnée,

Jusqu'au toit de l'époux, d'un beau chant d'hyménée ;

Non, sur ce chaste corps, à l'âge de l'hymen,

C'est un ministre vil qui va porter la main;

Il faut qu'elle périsse, et pour plus de misère

Se sente encor mourir par l'ordre de son père.

Et pourquoi? Comprenez leur saint raisonnement ■

C'est pour sortir du port, au souffle d'un bon vent,

Que l'on va t'égorger, noble et tendre victime !

Tant la religion peut enfanter le crime1! (I, 80.)

1. Illud in his rébus vereor ne forte rearis Impiu te rationis inire elementa, viamque Iudugredi sceleris; quod contra sa;pius illa

Ce vers qui sert de conclusion :

Tantum relligio potuit suadere malorum !

est vraiment la clef de voûte de tout I'épicurisme. Car il ne faut pas l'oublier, Épicure n'a eu d'autre dessein que de renverser le culte. Il ne s'est pas proposé, comme on le croit souvent, un but scientifique. Le grand appareil de sa physique n'est qu'un instrument commode pour ruiner par la base les vieilles croyances religieuses. Sa science ne peut point avoir pour nous du crédit, parce qu'elle n'est qu'un expédient de polémique. Épicure ne procède pas comme certains philosophes modernes qui, après avoir étudié profondément la nature, voyant l'enchaînement des causes secondes et croyant voir

Relligio peperit scelerosa atque impia facta : Aulide quo pacto Triviaï virginis aram Iphianassaï turparunt sanguine fœde Ductores Danaum delecti, prima virorum.

Cui simul itifula virgineos circumdata comptus Ex utraque pari malarum parte profusa est, Et mcestum simul ante aras adstare parentem Sensit, et hune propter ferrum celare ministros, Aspectuque suo lacrumas effundere cives; Muta metu, terram genibus submissa petebat : Nec misera prodesse in tali tempore quibat Quod patrio princeps donarat nomine regem; INam sublata virum manibus, tremebundaque ad aras Deducta est; non ut, solemni more sacrorum Perfecto, posset claro comitari hymenœo : Sed casta inceste, nubendi tempore in ipso, Hostia concideret mactatu mœsta parentis, Exitus ut classi felix faustusque darctur. Tantum relligio potuit suadere malorum!

à tort que tout s'explique par elles, aboutissent à nier une cause première et divine. Lui, qui est surtout un moraliste, il suit une marche inverse. Décidé d'avance, pour assurer la paix de l'âme, à nier le pouvoir des dieux, il se met après coup en quête d'arguments tirés de l'étude de la nature. Comme son indolence est incapable de recherches personnelles et laborieuses, il s'empare de la vieille physique de Démocrite, physique arriérée, mais que lui importe? Il la rend sienne, il la développe, il la ressasse en d'innombrables ouvrages en style précis mais vulgaire, avec la sécheresse qu'on peut attendre de l'indifférence scientifique. Il s'accommode de ce système tout fait, d'abord parce qu'il est tout fait, ensuite parce que des disciples peu studieux comme lui pourront y reposer mollement leur incrédulité. Pourquoi hésiterions-nous à comparer Épicure à ces oiseaux nonchalants et sans industrie qui, sans prendre la peine de se construire une demeure, vont déposer leur jeune famille dans quelque vieux nid abandonné et ne travaillent des pieds et de l'aile que pour arranger selon leurs besoins cet asile emprunté ?

Ce système, si peu fait pour allumer l'imagination, paraît à l'inexpérience romaine de Lucrèce le dernier mot et le chef-d'œuvre de l'humaine raison. Il l'adopte, il en fait la règle de sa vie, il l'embellit avec la sublime candeur d'un poète des vieux âges. Il n'a point prétendu, comme on l'a dit, ôter aux hommes tout frein moral, mais les défendre contre

les frayeurs insensées qui dans l'antiquité troublaient la vie. Le paganisme romain surtout offrait aux âmes peu de consolations et d'espérances, et paraissait n'être qu'un immense instrument de terreur. Le ciel, la terre, les enfers étaient peuplés de mille divinités terribles qui exerçaient sur le genre humain une tyrannie inexplicable et ridicule. La nature entière était infestée de ces ennemis invisibles, observateurs importuns et malveillants, et d'autant plus dangereux qu'on risquait sans cesse de les offenser sans le savoir, dont il était difficile de connaître les volontés. De là, la science augurale, l'art des aruspices, la divination et les pratiques lugubres par lesquelles les hommes, dans leur incertitude pleine d'angoisses, essayaient de deviner les caprices divins. Et ce n'étaient pas seulement les mauvaises consciences qui avaient à trembler sous des dieux vengeurs : on eûtpu leur savoir gré d'être si redoutables, s'ils n'avaient tourmenté que l'injustice et le crime; mais l'innocence elle-même n'était pas rassurée, et se demandait sans cesse si, par oubli de quelque pratique, par une parole de mauvais augure, elle n'était pas devenue criminelle. A Rome, plus qu'ailleurs, ils étaient vrais ces vers que la colère enflamme : « La superstition montrait dans le ciel sa tête hideuse et de son horrible aspect accablait le cœur des mortels. »

Qune caput a cœli regionibus ostendebat,

Horribili super aspectu mortalibus inslans. (I, 60.)

Il ne faudrait pas croire que l'incrédulité, générale au temps de Lucrèce, mît les Romains à l'abri de ces terreurs et que le poëte se soit donné une peine inutile en combattant des chimères surannées. Sans doute les hommes cultivés, les beaux esprits, ceux par exemple qui discutent avec tant de grâce et de sans façon , sur les dieux dans les charmants dialogues de Cicéron, étaient au-dessus de ces frayeurs et dormaient sur le commode oreiller de leur scepticisme religieux, sans être en proie à des visions funestes. Dans la liberté d'une conversation familière et dans les confidences de l'amitié, il ne leur coûtait pas de railler les dieux, de raconter la chronique scandaleuse de l'Olympe, et, bien qu'ils fussent quelquefois grands pontifes, de rappeler le mot de Caton sur les aruspices; mais que l'un ou l'autre de ces libres esprits éprouvât quoique malheur, il lui arrivait souvent de se mettre en règle avec ces dieux, objets de ses mépris, et d'accomplir à la hâte une des plus puériles formalités du culte national. Lucrèce connaissait cette fausse bravoure, et le premier il a dit :

Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit 1.

L'incrédulité était rarement entière, sans retour, et l'accoutumance, à de certains moments, ramenait les hommes les plus résolus aux croyances et aux

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