‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 27 sur 88 · Cicéron, De nat. Deor., I · texte numérisé non relu

Cicéron, De nat. Deor., I

reproche aux stoïciens d'être athées. Au milieu de toutes ces singularités équivoques et peu discutables, une seule chose est bien manifeste, c'est l'hostilité de la doctrine contre les dieux populaires. Quant aux hommages extérieurs rendus aux dieux, il faut se rappeler que chez les anciens la religion était civile et qu'un honnête citoyen se conformait aux usages établis tout en ayant une doctrine particulière; témoin Socrate et beaucoup d'autres. Chez nous, au contraire, l'État étant indifférent en religion, chacun n'a d'autres devoirs religieux à remplir que ceux qui lui sont imposés par sa conscience et par sa foi. Dans l'antiquité on se soumettait à certaines coutumes religieuses, comme chez nous on obéit à une loi civile, même quand on ne la trouve pas bonne. Les épicuriens dévots n'étaient pas des hypocrites, puisqu'ils exprimaient hautement leurs véritables sentiments sur la religion païenne. S'ils avaient un masque, ce n'était point pour se cacher; ils ne le portaient pas sur le visage; ils le tenaient à la main.

Quoi qu'il en soit, cette théologie, si on la prend à la lettre, telle que nous la présente Gicéron, est vraiment indigne d'un philosophe, et ne mérite, en effet, que des réfutations plaisantes. Mais peut-être Épicure ne parlait-il ainsi que pour le vulgaire. Je remarque que le langage même du maître, dans sa lettre à Ménècèe, est bien loin d'être ridicule : « Souviens-toi de ce que je t'ai souvent recommandé, règle là-dessus tes pensées et ta conduite ; c'est la source

cl le principe du bonheur. Mets-toi d'abord dans l'esprit que Dieu est un être immortel et bienheureux. Garde-toi donc de lui rien attribuer qui ne puisse s'accorder avec son immortalité et sa béatitude. Cela une fois hors d'atteinte, tu peux donner à ton esprit sur cet être divin tel essor qu'il te plaira. Oui, il y a des dieux, nous en avons en nous la notion évidente; mais ils ne sont pas tels que se les figure la multitude. L'impie n'est pas celui qui nie l'existence de ces dieux du vulgaire, c'est au contraire celui qui attache à la Divinité ces indignes attributs que le vulgaire imagine1. » Ce noble et philosophique langage semble prouver qu'Épicure avait placé au-dessus de son système (et même un peu en dehors, car le système ne l'exigeait pas) une essence divine mal définie dont il allait jusqu'à faire un objet d'adoration. On nous dit que sa piété était ineffable, qu'il avait composé un livre sur la sainteté. Sénèque est vivement frappé de ce culte désintéressé qu'Épicure rendait à un dieu sans puissance, sans armes, qu'il honorait « propter majes tatem ejus eximiam singularemque naturam... Hoc facis nulla spe, nullo pretio inductus2. » Épicure parait avoir voulu établir un culte moral, sans crainte religieuse et sans espérance mercenaire. II était, avec les différences que comportent les idées païennes, dans un état d'esprit analogue à celui de

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