‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 26 sur 88 · Nam cum suspicimus magni cœlestia mundi · texte numérisé non relu

Nam cum suspicimus magni cœlestia mundi

Templa, super stellisque micantibus œthera fixum, Et venit in mentem solis lunœque viarum, Tune, aliis oppressa malis, in pectore cura Illa quoque expergefactum caput erigere infit, Ne quœ forte Deum nobis immensa potestas Sit, vario motu quae candida sidéra verset : Tentât enim dubiam mentem ration is egestas, Ecquœnam fuerit mundi genitalis origo, Et simul, ecquee sit finis, quoad mœnia mundi Solliciti motus hune posant ferre laborem ; An, divinitus aeterna donata salute, Perpetuo possint levi labentia tract u Immensi validas œvi contemnere vires.

Eh ! quel homme, s'il croit que c'est un dieu qui tonne,

Dont l'âme ne se serre et le corps ne frissonne,

Quand sous des feux tombant tout tremble et qu'on entend

Les cieux nous menacer de leur long grondement?

Vois ces peuples entiers dont l'âme est consternée ;

Leur roi même abaissant sa tète couronnée.

Saisi par le frisson de ce divin courroux,

Sous la peur se ramasse et sent fuir ses genoux,

Craignant qu'un noir forfait ou qu'un mot téméraire

N'ait attiré sur lui la céleste colère1. (V, 1217.)

La forte imagination de Lucrèce se représente successivement toutes les catastrophes qui peuvent éveiller clans l'homme, par la terreur, le sentiment religieux. 11 nous fait voir en de magnifiques tableaux la détresse de l'homme en péril recourant à la prière, prière bien inutile , puisqu'il n'est pas de dieu pour l'entendre, et que dans l'univers il n'y a d'autre maître qu'un aveugle et insensible hasard :

Quand roulent sur la mer, balayés par les vents, Vaisseaux et légions avec leurs éléphants, Leur chef tremblant, priant, courbant sa Gère tête, Pense apaiser les dieux armés de leur tempête : C'est en vain ; la tourmente en un dernier effort Vous prend toute l'armée et l'entraîne à la mort;

1. Prreterea cui non animus formidine Divum Contrahitur ? cui non correpunt menibra pavore, Fulminis horribili cum plaga torrida tollus Contremit, et magnum pcrcurrunt murmura cœlum? Non populi gentesquc trcmuut ? regesque superbi Corripiunt Divum perculsi membra timoré, Fœde ne quid ob admissum, dictumvc superbe, Pœnarum grave s'a solvendi tempus adultum ?

Car d'un obscur pouvoir la force souveraine

Se joue, en l'écrasant, de la faiblesse humaine,

Et quelquefois s'amuse à briser de ses mains

La hache consulaire et les faisceaux romains1. (V, 1223.;

On voit avec quelle persistance Lucrèce attribue l'origine des cultes uniquement à la terreur !. C'est elle qui a créé les dieux, c'est par elle qu'ils régnent encore sur les esprits. Tant que l'homme ne les aura pas chassés de son imagination, il ne pourra jouir ni du calme de sa raison, ni des douceurs de la vie. Ne craignons pas de répéter ce que Lucrèce répète sans cesse en de lugubres refrains. Aussi cette parole toujours frémissante et même quelques aveux implicites permettent de supposer, comme nous l'avons fait, que le poète, en attaquant les dieux, défendait son propre repos, qu'il veillait en armes sur sa raison, et s'il est vrai que c'est la peur qui a jeté les hommes dans la religion, on peut affirmer avec non

1 . Summa etiam cum vis violenti per mare venti Induperatorem classis super œquora verrit Cum validis pariter legionibus atque elephantis, Non Divum pacem votis adit ac prece quaesit Ventorum pavidus paces animasque secundas, Nequidquam, quoniam violento turbine saepe Correptus nihilo fertur minus ad vada leti? Usque adeo res humanas vis abdita quœdam Obterit, et pulchros fasces soevasque secures Proculcare ac ludibrio sibi habere videtur.

2. « Primus in orbe Deos fecit timor... » Ce vers, souvent cité, n'est pas de Lucrèce, mais de Pétrone. On le retrouve dans la Thébaide de Stace, III, G61.

moins de vraisemblance que la peur aussi a jeté Lucrèce dans l'incrédulité.

Lucrèce est-il alliée, nous n'oserions l'affirmer. Les ennemis d'Épicure lui ont souvent reproché un athéisme déguisé, mais le philosophe répondait assez noblement que l'impie n'est pas celui qui dépouille les dieux de leur l'orme mensongère, mais celui qui leur prête des passions contraires à la sublimité de leur nature. On peut dire qu'Épicure était contraint par son système d'admettre des divinités puisque, selon sa canonique, selon la logique de sa doctrine, toute idée répond à un objet, et que les dieux sont reconnus par le consentement universel. Il se sentit donc obligé de faire aux dieux une petite place dans son système. Si on ne pouvait les exclure, il n'était pas facile de les conserver, étant donnée sa physique qui avait précisément pour but de se passer d'eux. Quelle forme leur attribuer, quelles fonctions? Qu'en faire, où les placer? Le matérialisme de la doctrine ne permettait pas de les représenter comme des esprits, on ne pouvait pas non plus, sans déranger tout le système, reconnaître leur action sur le monde. Dans cet embarras, ne voulant pas les supprimer, ne pouvant pas les conserver tels que les montrait la religion, il tenta de se faire une théologie fort simple, la plus pauvre que jamais philosophe ait imaginée, une théologie calquée, pour ainsi dire, sur les croyances populaires, avec cette différence que les dieux étaient dépouillés de leur caractère redoutable.il leurdonna

Informe humaine, parce qu'il n'y a point de forme plus parfaite, et qu'ils apparaissent d'ailleurs sous cette forme à l'imagination1. Mais pour faire honneur à leur divinité, il voulut que leur corps fût, en quelque sorte, d'une plus fine étoffe que celui des hommes. « Ce n'était pas un corps, disait-on, mais comme un corps, non pas du sang, mais comme du sang. » On peut définir cette nature divine, à la fois si déliée et si matérielle, par ces vers de La Fontaine :

Je subtiliserais un morceau de matière Que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort, Quintessence d'atome, extrait de la lumière, Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor Que le feu...

Épicure relégua ces dieux loin du monde, pour n'avoir rien à craindre; il supposa qu'ils étaient heureux et qu'ils goûtaient éternellement les douceurs de la plus parfaite oisiveté. Il les rendit épicuriens pour être conséquent avec sa doctrine morale, mais surtout pour qu'on ne parlât plus de leur intervention dans le monde et les affaires humaines. Leur sérénité indifférente, étrangère à toute passion, à la bienveillance aussi bien qu'à la colère, nedemandait ni culte, ni offrande, ni prières. Ces dieux sans consistance, ni esprits ni corps, ayant pourtant la figure humaine, ne sont que de belles peintures suspendues au-dessus du système, peut-être pour

1. Lucrèce, V, 1108; VI, 70. — Cic. De nat. Deor., I, 18 et 27.

écarter les reproches d'impiété, mais surtout pour représenter l'idéal de la félicité épicurienne. Si le fougueux Lucrèce, d'ordinaire si acharné contre les dieux, s'arrête de temps en temps dans la contemplation de cette vie divine si paisible, et s'incline avec respect devant le nouvel Olympe, cette admiration presque attendrie ne doit pas être prise pour de l'inconséquence ou de l'hypocrisie ; c'est le contentement profond d'une impiété toujours fidèle à ellemême, qui se plaît à voir la Divinité enchaînée dans sa béatitude. En un mot, cette bizarre théologie consiste à rendre aux dieux en délicieuse tranquillité ce qu'on ôte à leur puissance. La doctrine d'Épicure ne rappelle pas mal la politique de ces rebelles de l'Orient, qui laissent au peuple ses rois, mais en les plongeant dans la mollesse, qui les entourent d'un vain hommage et d'un cérémonial innocent, et, en les livrant à la plus entière inertie, ont le double avantage de n'avoir rien à en craindre, et de paraître pourtant respecter leur personne et leur majesté royale.

Il est bien difficile de décider quels étaient les vrais sentiments d'Épicure. L'académicien Cotta dit : « J'ai connu des épicuriens dont la dévotion craignait d'oublier les moindres simulacres... cependant on accuse Épicure de n'avoir point cru l'existence des dieux... on juge mal d'un homme incapable d'y entendre finesse1.» L'épicurien Philodème

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