‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 3 sur 88 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

qu'à contempler un beau style décorant des idées fausses. Nous ne savons pas ainsi séparer la forme du fond el nous ne connaissons pas de beau vers qui ne soit en même temps un beau sentiment ou une belle pensée. Pour nous l'éclat poétique n'est que de la lumière condensée en éblouissante brièveté. Ce qui est mort, inanimé dans le livre, c'est le système, je veux dire un certain arrangement artificiel et peu solide, une suite d'hypothèses sans consistance, des principes hasardés, des conclusions téméraires, en un mot, ces formes étroites dans lesquelles la pensée d'une époque s'enferme, que l'esprit humain dédaigne en grandissant, dont il se dégage avec le temps et qu'il laisse tomber derrière lui pour revêtir une forme nouvelle. Tout système ressemble à ces enveloppes légères dont parle Lucrèce, qui nous fournit lui-même une juste comparaison, à ces tissus serrés et pourtant fragiles que des êtres vivants ont longtemps habités, jusqu'à ce que les premiers feux du printemps, en leur communiquant une vie nouvelle, les aient débarrassés de ce vêtement d'un jour, inerte dépouille qui flotte bientôt le long des buissons,

Cum vetercs ponunt tunicas œstate cicadae...

...Nam ssepe videmus Illarum spoliis vêpres volitantibus auctas.

Mais de ces formes desséchées s'échappe une peu-

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sée vivante, ailée, immortelle. Le système est faux, mais les sentiments du poëte ne le sont pas. La science est surannée, mais ce qui est toujours jeune et d'un intérêt impérissable, c'est l'enthousiasme du poëte pour la science, sa confiance dans ses découvertes et son admiration pour les lois immuables de la nature. Ses combinaisons d'atomes ne sont qu'une hypothèse arbitraire; mais quoi de plus vrai que ces vastes peintures où le poëte se plaît à montrer que rien ne périt dans le inonde, que tout se transforme? Si les explications systématiques sont souvent erronées, les observations naturelles du poëte sont admirables et ses tableaux n'ont rien perdu de leur vérité ni de leur fraîcheur. A plus forte raison pouvons-nous dire que la partie morale du poëme est digne de la plus attentive curiosité. Il y a cette différence entre les erreurs physiques et les erreurs morales que les unes sont périssables et que les autres sont éternelles. L'erreur physique, une fois reconnue et condamnée par l'expérience, tombe à jamais dans l'oubli. L'erreur morale, mille fois convaincue, renaît, se transforme et subsiste toujours. Elle est indestructible comme la passion qui lui a donné naissance, et quand même elle paraît oubliée, que nous n'avons plus à la réfuter ni à la détester, elle nous intéresse encore, parce qu'elle est de l'homme et qu'elle fait partie de notre histoire. Qui de nous, à la lecture de certains livres

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célèbres, n'a point pris plaisir à contempler des erreurs auxquelles il était loin d'adhérer, et n'a trouvé comme un spectacle pathétique dans les égarements de quelque grand esprit ! Parmi ces livres singuliers qui vous surprennent et vous touchent par leur audace même, le poëme de Lucrèce est au premier rang, parce que l'auteur unit au plus beau génie la plus noble candeur et une évidente sincérité. En entreprenant cette étude, nous cédons à l'attrait sévère d'une œuvre poétique que rien dans la littérature latine ne surpasse peut-être en intérêt littéraire et moral, et qui offre encore cet avantage de n'avoir pas été épuisée par la critique. Les anciens et les modernes semblent s'être fait un devoir de n'en point parler. Chez nous quelques érudits. épris surtout de beau langage, ont bien pu rétablir ou pénétrer le texte, admirer la langue sans entrer dans les pensées et vanter la forme du vase antique sans trop goûter à la liqueur ; d'autre part de libres esprits, tels que Montaigne, Gassendi ou Molière, inclinant vers la doctrine, ont fait du poëme l'objet de leurs méditations; mais les critiques proprement dits, ceux qui se chargent de célébrer pour tout le monde les mérites d'un bel ouvrage, paraissent avoir dédaigné le Poëme de la Nature, soit qu'ils aient été rebutés par l'antiquité d'une langue non encore parvenue à une élégance classique, soit que leur conscience religieuse ait imposé silence à leur

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admiration littéraire. Si au xvme siècle, dans l'école philosophique, Lucrèce arrive tout à coup à la faveur, si on le cite même avec un empressement indiscret, c'est qu'on croit trouver en lui un allié. On ressuscite ses principes et son système, c'est-àdire ce qui méritait le plus de périr. Une philosophie militante et agressive risque alors sous le nom de Lucrèce bien des hardiesses qu'elle n'ose pas toujours prendre à son propre compte. Mais ces éloges intéressés, où il entrait souvent plus de malice légère que de sérieuse étude, ont plutôt compromis la gloire de Lucrèce; ils lui ont donné je ne sais quel air d'irréligion frivole. Ce n'est vraiment que dans notre siècle que la poésie de Lucrèce a été goûtée avec une sympathie désintéressée et jugée avec une indépendance instructive. M. Yillemain, dans une excellente notice aussi vive que courte, a fait le premier dignement les honneurs à ce grand poëte négligé, et depuis, M. Patin, dans une chaire de la Sorbonne, a si bien commenté le Poème de la Nature qu'il en fait en quelque sorte son domaine réservé et qu'on aurait scrupule d'y toucher, si ses improvisations délicates avaient été recueillies dans un livre.

Quelque plausibles que soient les raisons de cet oubli volontaire dont nous parlions tout à l'heure et de cette suspicion qui date de l'antiquité même, il n'en est pas moins vrai que Lucrèce est un des

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plus grands poëtes de Rome, le plus grand peutêtre, à ne considérer que la force native de son génie. Si le temps où il a vécu ne lui permettait pas d'arriver à la perfection d'un art accompli, ni à ces enchantements soutenus du langage qui vous ravissent dans Virgile, du moins il n'a point sacrifié aux exigences d'un art timide les libres élans de son âme, ni la hardiesse de sa pensée. Il appartient à ces temps orageux de la république, où, grâce à une liberté sans limites et à la faveur même d'un épouvantable désordre politique et moral, chacun écrivait avec toute sa fougue, sans avoir à se plier à des convenances officielles, où l'on ne songeait pas encore, comme dans la suite, à faire d'une œuvre poétique l'amusement délicat d'une société oisive, ni la parure d'un règne. Quand même on ne serait curieux que de littérature, il y aurait grand intérêt à voir, au moment où la prose latine a rencontré la perfection avec Salluste, César et Cicéron, comment un grand esprit fait effort pour amener au même point la poésie encore attardée, par quel labeur il dompte un sujet aussi vaste que rebelle, comment enfin la vertu d'une inspiration puissante lui fait porter avec une robuste légèreté le plus lourd fardeau qui ait jamais pesé sur le génie d'un poëte. La langue a encore la saveur rustique d'un fruit dont l'art n'a pas trop tempéré l'âpreté piquante, et la poésie de cet âge enferme sous une

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vieille écorce une forte sève, puisse au sol natal et qu'une main savante n'a pas détournée de son cours naturel pour l'épanouir tout entière en gracieuse floraison. Les grands écrivains de ce temps-là, qui touchent au siècle d'Auguste et restent en deçà, font penser à ces autres grands esprits qui ouvrent le siècle de Louis XIV. Leur génie et leur langage ont quelque chose de haut et de fier, de brusque même parfois, mais qui ne déplaît pas. On aime, au contraire, ce vigoureux naturel d'un Descartes, d'un Pascal, d'un Corneille, dont la force n'a pas été réprimée ou réglée par une trop exquise culture, et qui, n'ayant pas toutes les grâces de l'art, n'en ont pas non plus les timidités. Pour emprunter à Lucrèce lui-même une nouvelle comparaison, les génies qui paraissent à l'aurore des grands siècles littéraires ressemblent à ces premiers hommes qui, dit-il, étaient plus robustes, parce que la terre qui les avait produits était encore dans toute sa vigueur, et dont le corps reposait sur une plus vaste et plus solide ossature :

Et majoribus et solidis magis ossibus intus Fundatum...

Ces mérites littéraires de Lucrèce, aujourd'hui bien reconnus, ne seront point l'objet de notre étude. Le Poème de la Nature offre un intérêt moral qui sollicite davantage notre attention : il ren-

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ferme une sorte de mystère psychologique qu'il n'est point facile de pénétrer tout d'abord et dont l'obscurité nous tente. On est obligé de se demander d'où vient que ce poëte impie remue le cœur, on s'étonne que ce contempteur des dieux ait le ton d'un inspiré, on voudrait savoir comment cette âme ardente a prétendu trouver le repos et la paix dans la moins consolante des doctrines, dans la négation de la Providence divine et de l'immortalité de l'âme, car tout le poëme n'a été entrepris que pour aboutir à la destruction des vérités où l'humanité semble avoir voulu placer toujours ses plus chères espérances. S'il ne s'agissait que d'un frondeur, comme on en rencontre souvent dans l'histoire, qui attaque les croyances communes avec légèreté à la façon de Lucien, qui se complaît dans un scepticisme insouciant, l'incrédulité de Lucrèce n'offrirait rien de rare ni de touchant; mais Lucrèce n'est pas sceptique, ni un corrupteur frivole, ni un persifleur indifférent. Il a engagé toute son âme dans cette lutte contre la religion, il combat pour sa propre tranquillité, pour tout son être moral, avec une gravité, une foi et des transports qu'on ne voit d'ordinaire qu'à ceux qui combattent pour les idées religieuses. En effet, tandis que la plupart des hommes qui sont vraiment émus par le problème de la destinée humaine tournent les yeux vers le ciel et saluent avec joie toutes les lueurs qui vien-

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nent à briller de ce coté, Lucrèce, par un mouvement tout contraire, et avec non moins d'enthousiasme, proclame, son bonheur quand il s'est démontré à lui-même que, dans cette vie et après cette vie il n'a rien à espérer ni à craindre dés dieux.

l/âme désolée de Pascal ne pousse pas des cris de joie plus profonds quand enfin elle se repose dans la possession de la vérité religieuse que Lucrèce lorsqu'il l'a mise sous ses pieds. Les saintes terreurs du janséniste eu présence de l'idée divine ne sont égalées que par l'effroi farouche du poëte païen qui s'en éloigne et la fuit. Quel est donc cet étrange état d'esprit, bien fait pour étonner et pour confondre nos idées habituelles sur les besoins de l'âme? Le seul poëte latin qui ait éprouvé vraiment une curiosité émue devant les grands problèmes de la vie, le plus sincère, le moins soupçonné d'artifice ou de déclamation, est précisément celui qui devient l'interprète passionné de la plus triste el de la plus mal famée des doctrines antiques. Nous voudrions examiner ce problème moral et historique avec un libre jugement, sans nous croire oblige par une vaine bienséance à des réfutations devenues inutiles, ni à des injures convenues contre le poëte, et en nous rappelant toujours que le système suramie de l'épicurisme sous sa Corme antique n'a plus besoin d'être attaqué depuis qu'il n'est

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plus défendu et que la faiblesse généralement reconnue de la doctrine lui donne aujourd'hui une sorte d'innocence.

Pour mieux peindre Lucrèce, nous l'avons souvent laisse parler lui-même et nous avons traduit nos citations en vers français. Certains lecteurs trouveront peut-être que nous nous sommes donné là une peine dont ils nous eussent volontiers fait grâce. Nous pouvons leur répondre ingénument que la peine a été douce, qu'on la prend presque à son insu, que c'est un vrai et substantiel plaisir, dans les loisirs de la campagne et dans les solitudes,

Per loca pastorum déserta atque otia dia,

de porter en soi les sentiments et les idées d'un grand poète, de les presser en tous sens pour les soumettre cà un rhythme nouveau, de poursuivre ce qui vous a fui d'abord, de voir tout à coup qu'une pensée est encore plus riche et plus pleine qu'on n'avait cru, de se remplir enfin de ce qu'on admire. Toutes les merveilles jusque-là cachées de la justesse parfaite, de l'harmonie expressive, de la couleur choisie vous apparaissent pour la première fois. C'est votre impuissance à les reproduire qui vous les révèle. On jouit ainsi de ce qu'on ne peut pas faire, autant que de ce qu'on fait, car dans l'union intime et familière avec un poète qui vous est cher, comme dans une sorte d'amitié, on ne souffre pas

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de ce qui vous accable. Aussi savons-nous, sans en être humilié, combien il nous a fallu rester loin de cette magnificence poétique et de cette majesté romaine. Qu'on nous permette de dire pourtant que nous croyons avoir fait une tentative nouvelle, celle de conserver le mouvement, l'enchaînement logique, la trame serrée d'un poète philosophe qui raisonne toujours même quand il peint. C'est une infidélité que d'offrir la poésie de Lucrèce en images brillantes, mais brisées. L'exactitude consiste ici à respecter avant tout la suite des pensées; le reste est un agréable surcroît qu'il faut donner si l'on peut. Mais c'est trop insister sur notre essai, car rien ne serait plus vain que de défendre des vers qui ne se défendraient pas eux-mêmes.

LE

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