POEME DE LA NATURE
Le système d'Épicure est si simple et si connu, qu'il serait à peine utile d'en marquer ici les principaux caractères, s'il ne fallait montrer à quels besoins il répondait, quelle a été sa fortune en Grèce, puis à Rome, ce qui le rendit populaire et capable encore, après plusieurs siècles, de ravir le génie d'un poëte tel que Lucrèce.
Quand Épicure ouvrit son école, la Grèce était endormie sous le protectorat des rois de Macédoine, de ces soldats couronnés qui avaient apporté de l'Asie conquise le despotisme oriental des Satrapes. La chute des institutions libres avait entraîné celle de la poésie, de l'éloquence, de la philosophie. Le peuple grec, autrefois amoureux de la gloire, des entreprises téméraires, du beau langage, des belles
spéculations de l'esprit, avait perdu avec le sentiment de sa force celui de sa dignité. Il avait accepté son malheur avec la légèreté et l'insouciance qui lui étaient naturelles. Les citoyens, rejetés dans, la vie privée, dépensèrent leur activité dans les plaisirs. La gloire militaire ne les tentait plus depuis qu'il n'y avait plus de patrie ; l'éloquence n'était plus un art utile et puissant qui menait aux honneurs et au pouvoir, mais un spectacle frivole offert par la vanité de l'orateur à la curiosité des oisifs. Si les lettres étaient cultivées, ce n'était plus pour être l'ornement des fêles patriotiques et religieuses, pour enflammer l'âme de tout un peuple, mais pour servir de récréation à une société futile et raffinée, avide encore de jouissances délicates.
On comprend que, dans cette langueur générale, la philosophie ait renoncé aux hautes spéculations et aux recherches difficiles. De grandes doctrines, comme celles de Platon et d'Aristote, qui formaient à la fois des citoyens et des sages, n'étaient plus à la portée de cet abaissement et de cette indolence. Pour suivre Platon dans sa dialectique élevée, il fallait un esprit préparé par de longues éludes, le désir d'une rare perfection morale et un enthousiasme qui n'était plus dans les âmes; le système d'Aristote était trop savant et demandait trop de patience. Alors on vit paraître presque en même temps plusieurs doctrines nouvelles, mieux appropriées à ces temps nouveaux, le stoïcisme qui essayait de combattre la mollesse universelle et qui
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constatait la profondeur du mal par l'énergie du remède, le scepticisme de Pyrrhon réduisant en système le doute qui régnait déjà dans les esprits, la nouvelle Académie qui flottait incertaine entre toutes les opinions, qui se donnait le plaisir de les discuter sans avoir l'embarras de se décider, enfin la doctrine d'Épicure qui n'imposait que des devoirs faciles et promettait le bonheur. A part le stoïcisme qui cherche à réveiller le siècle, toutes les doctrines, sans être volontairement corruptrices, semblent vouloir préparer à l'indolence des esprits et des âmes un doux et mol soutien.
De ces quatre doctrines la plus séduisante était celle d'Épicure; elle se décorait d'un nom charmant, faisait de la vertu un plaisir, n'apportait que des chaînes légères, et pourtant offrait des principes certains et une foi capable d'assurer la quiétude. Dans un temps où tout le monde avait le loisir et la prétention de philosopher, la foule lettrée, celle même qui ne Tétait pas, dut accourir à ce jardin où le maître tenait son école et lire avec transport cette inscription qui, selon Sénèque, en ornait l'entrée : « Passant, tu peux rester ici, la' volupté seule y donne des lois. Hospes hic bene manebis; hic summum bonum voluptas est l. »
Un autre attrait de celte école, qui ne pouvait être indifférent à une société amollie, non moins ennemie des longues études que des devoirs rigoureux,