‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 30 sur 88 · Ille timorum Maximus.... leti metus. » (Lucain · texte numérisé non relu

Ille timorum Maximus.... leti metus. » (Lucain

a fait la réputation de ce livre, alors que 'Lucrèce était encore peu connu. Les philosophes du temps, en vantant les vers dupoëte contre l'immortalité de l'Ame, avaient l'avantage de propager leurs propres doctrines sans péril. Les témérités antiques ne tombaient pas sous les coups des parlements. C'était une tactique naturelle dans la polémique religieuse de mettre les hardiesses sous le couvert d'un ancien que son titre de classique rendait inviolable. On faisait passer des armes de guerre sous un pavillon neutre et respecté. Voltaire prodigue à Lucrèce des éloges qui sont en même temps des malices : « Il disserte, dit-il, comme Cicéron, il s'exprime comme Virgile, et il faut avouer que, quand notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il ne le réfute qu'en cardinal. » L'admiration de Voltaire, sans être désintéressée, paraît sincère, car dans une lettre à Mme Du DetTand, où il n'a pas a faire de stratégie, il écrit ces mots si souvent répétés : « Je traduirai ce Iroisième chant ou je ne pourrai. » Et pourtant Vollairo n'appartenait pas à l'école matérialiste du \vin'! siècle; mais il lui tendait la main, et guerroyait quelquefois sous les mêmes drapeaux. A plus forte raison, devait-on célébrer le livre de Lucrèce dans le groupe des philosophes dont les principes se rapprochaient davantage des leçons d'Épicure. Le grand Frédéric, offrant ses condoléances à d'Alembert après la mort de M,le de Lespinasse, lui écrivait: « Quand je suis affligé, je lis le troisième livre de. Lucrèce; c'est un palliatif pour les maladies

de l'âme. » Mais, lorsque, durant la guerre de Sept Ans, il avait eu lui-même besoin de réconfort, et que, pressé par trois armées russe, autrichienne et française, il songeait clans son désespoir à se délivrer de la vie, il répondit à d'Argens, qui lui conseillait à son tour de lire dans ses peines le poëme consolateur: « J'ai lu et relu le troisième chant de Lucrèce, mais je n'y ai trouvé que la nécessité du mal et l'inutilité du remède... Voilà l'époque du stoïcisme; les pauvres disciples d'Épicure ne trouveraient pas à celte heure à débiter une phrase de leur philosophie. » Le royal épicurien, on le voit, pensait que la doctrine ne pouvait guère servir qu'à consoler les maux d'autrui. Rien ne manque à la gloire de ce livre, pas même ce singulier honneur d'avoir été regardé, en un temps si voisin du nôtre, comme le manuel des affligés.

C'était du reste bien entrer dans l'esprit de Lucrèce que d'attribuer à son livre une influence bienfaisante. Car lui-même annonce hautement qu'il va faire beaucoup pour le bonheur des hommes en dissipant les effrayantes chimères des religions antiques sur la vie future : a II faut, dit-il, il faut chasser des cœurs cette peur de TAchéron qui trouble jusqu'au fond la vie humaine. »

Et metus ille foras prœceps Acheruntis agendus Funditus, humanam qui vitam turbat ab imo. (III, 39.)

II convient pourtant de remarquer combien Lu-

crèce diffère de ces philosophes modernes. Ceux-ci attaquent avec violence ou légèreté des croyances spiritualistes, qui peuvent n'être pas à leur gré assez scientifiquement fondées, mais qui du moins devraient paraître même à leurs yeux innocentes. L'immortalité de l'âme, l'idée d'un principe supérieur au corps et qui lui survit, une juste rémunération après la mort, l'accomplissementde la destinée humaine au delà de cette vie, toutes ces espérances raisonnables et conformes à l'idée de la justice n'ont rien qui puisse provoquer le blâme, la colère ou le mépris. Que ces doux et purs sentiments soient considérés par des esprits prévenus comme des illusions, elles sont dumoinsdignes de respect. Vouloir les dissiper, c'est priver l'homme d'une richesse, la richesse de l'espérance, c'est troubler de fond en comble la morale telle que la plupart des hommes la conçoivent, c'est renverser les consciences. On comprend que contre de pareilles attaques certaines âmes se révoltent et défendent avec une impatience jalouse cet espoir précieux dont on veut les déposséder. Il n'en était pas de même dans l'antiquité, où la spiritualité de l'âme n'était pas reconnue, où la croyance à la vie future n'était qu'un instinct aveugle et une vision grossière, qui ne reposait pas sur l'idée de la justice, et qui effrayait les hommes, sans donner un solide soutien à la morale. Un philosophe qui venait rassurer les âmes épouvantées par d'inutiles peintures, qui prouvait que notre destinée s'accomplit sur la terre, que le mal-

heur a une fin, pouvait se croire un bienfaiteur de l'humanité.

Si on se place au point de vue antique, l'entreprise de Lucrèce est bien simple et n'a même rien de hardi. Dire que l'âme est corporelle, c'était s'appuyer sur un principe accepté par le peuple aussi bien que par la plupart des sectes philosophiques. Conclure de là que l'âme doit périr avec le corps, se dissoudre avec lui, c'était simplement encore, selon les idées anciennes, faire preuve de logique. On oublie trop souvent qu'en dehors des écoles peu fréquentées et peu comprises de Pythagore et de Platon, toutes les doctrines, aussi bien que les religions de l'antiquité, ne reconnaissaient que la matière. Sans doute la substance de l'âme n'était pas la même pour tous les philosophes, mais pour tous elle était matérielle. C'était ou de l'eau, ou du feu, ou de l'air, selon les écoles. Pourquoi ne dirionsnous pas que cette grossière conception a si généralement régné dans l'ancienne philosophie, qu'elle s'est imposée même aux Pères de l'Église, à saint Basile, à saint Athanase, à saint Jérôme, quelquefois à saint Augustin? Tertullien va jusqu'à dire que l'âme n'est rien si elle n'est corps, animctm nihil esse, si corpus non sit. Pour reconnaître l'immortalité de l'âme, les Pères ont été obligés de suppléer à la logique par un miracle. Selon eux, l'âme est impérissable, non par nature, mais par l'effet de la grâce divine. Peut-être aussi, conformément à certaines croyances philosophiques, pen-

saient-ils que l'âme est incorruptible comme la substance des corps célestes, auxquels on accordait l'incorruptibilité. Lucrèce n'est donc pas un novateur téméraire, puisqu'il se borne à tirer d'un principe généralement reçu les conséquences les plus naturelles, que personne n'était tenté de trouver immorales ou redoutables.

Les anciens, en ellet, tiennent peu à l'immortalité de l'âme et n'ont sur ce point que des espérances confuses et fugitives. Sans douteles plus sages parmi les moralistes romains, dans leurs plus sublimes conceptions, se plaisent à imaginer quelquefois une vie future selon leur désir, un séjour de bienheureux où seront recueillies les âmes d'élite, une sorte de paradis patricien qui n'est point fait pour les vulgaires mortels et qui doit être la récompense du génie plus encore que de la vertu; mais ce ne sont là que des rêves charmants, de nobles fantaisies, comme d'ailleurs ils ont la bonne foi d'en convenir eux-mêmes : « Somnia sunt oplcmtis, non docentis1. » Quand ils raisonnent et qu'ils discutent, Cicéron, Sénèque, Marc-Aurèle, aussi bien que Socrate, ne font point difficulté déposer le dilemme suivant : « La mort nous anéantit ou nous ouvre une vie nouvelle; » et les deux alternatives leur paraissent également consolantes. Lucrèce, en optant pour l'anéantissement, ne faisait donc que passer

1. Cicéron, Académ., II, 38. — « Hem gratissimam promittentium magis quam probantium. » Sénèque, Lettres, 102.

par une des deux issues que la plus pure philosophie offrait alors aux méditations des sages1.

Quant à la vie future, telle que la peignaient les poètes d'accord avec la religion, telle aussi que se la figurait l'imagination populaire, elle était entièrement décréditée2. Depuis des siècles, la philosophie s'en moquait et la politique elle-même n'estimait plus que cette croyance fût un appui pour la morale publique. Non-seulement de mauvais citoyens, comme César, pouvaient affirmer en plein

1. « Ou la mort est une extinction absolue de l'être, ou elle est un passage de l'âme d'un lieu dans un autre. » Platon, Apologie. « Mors aut plane negligenda, si omnino extinguit animuni; aut etiain optanda, si aliquo eum deducit, uni sit futurus œternus. » Cicéron, Tuscul., 1. « Mors aut finis aut transitas. » Sénèque, Lettres, 65. « Aut in meliorem emittitur vitani. . . . aut certe sine ullo futurus incommodo. » Lettres, 71. « Si c'est dans une autre vie, rien n'est vide de dieux.... si c'est pour ne rien sentir, ce sera la fin des douleurs. » Marc-Aurèle, III, 3. Cette manière de raisonner se retrouve bien souvent dans les Pensées do l'empereur philosophe.

2. Il ne faut pas craindre d'accumuler ici les témoignages pour mettre sur ce point dans tout son jour l'état de l'opinion à la fin de la république et sous l'empire. Cicéron se moque de ces croyances avec le plus profond mépris. Tuscul., I, 6. Sénèque dit et redit : « Nemo tam puer est, ut Cerberum timeat et tenebras. » Lettres, 2i et 36, 54, S2. Cela peut ne pas étonner en des livres de philosophie destinés aux savants. Mais César nie la vie future dans le Sénat. Salluste, Calïl., 50; Cicéron sur le Forum devant le peuple : « Falsa sunt, id quod omnes intelligunt. » Pro Cluentio, 61. Les poètes, interprètes de l'opinion courante, disent tout naturellement : « Fabula mânes. » Horace, Odes, 1, 4, 16. « Cinis et mânes et fabula fies. » Perse, V, 152. « Nec pueri credunt nisi qui nondum aère lavantur. » Juvénal, II, 152. Sénèque le Tragique va jusqu'à mettre ridiculement daus la bouche des

Sénat que tout finit avec la vie, mais Cicéron, le juge le plus délicat des bienséances officielles, le père de la patrie, déclare plus d'une fois que de pareilles superstitions sont trop ineptes pour mériter même qu'on les critique. 11 raille les épicuriens d'être encore assez simples pour s'en prendre à des chimères qui n'existent plus nulle part, pas même dans la cervelle de la vieille la plus visionnaire; leur zèle philosophique lui paraît imbécile, tant il est

femmes troyennes une longue profession d'incrédulité en cinquante vers :

Post mortem nihil est, ipsaque mors nihil...

Rumores vacui , verbaque inania

Et par sollicito fabula somnio. [Troades , 398, 408.)

Ovide fait dire à Pythagore :

Quid Styga, quid tenebras, qui dnomina vana timetis f

[Mélam., xv, 154.)

L'honnête Plutarque, qui pourtant est platonicien et qui fut prêtre d'Apollon, dit que « ce sont contes faits à plaisir, que les mères et les nourrices donnent à entendre aux petits enfants. » Que l'on ne peut vivre heureux, 58; voir aussi de la Superstition, 11. Sur ce point l'épicurisme et le stoïcisme sont d'accord, et comme ces deux doctrines sont alors dominantes et se partagent les esprits, il se trouve que tout le monde répète les mômes négations. Il faut remarquer aussi que la plupart du ces écrivains nient, avec les enfers du paganisme , toute espèce de vie future.

Platon lui-même trouve que les enfers, selon la Fable, offrent des images capables d'amollir les courages : « Effaçons ces noms odieux et formidables de Cocyte, de Styx, de Mânes, d'Enfers, et autres semblables, qui font frissonner ceux qui les entendent prononcer. » République, liv. III.

« Point d'enfer, point d'Achéron ! » Épictète, Entretiens , liv". III, ch. 23.

superflu1. Sénèque, à sou tour, le précepteur et le ministre d'un empereur, le grave directeur de l'opinion publique, vers qui toutes les oreilles étaient tournées, dit et redit que les ténèbres infernales ne font plus peur même à un enfant et, comme Cicéron, trouve ridicule ce qu'il appelle l'éternel refrain d'Épicure, epicuream canlilenam2. Ainsi sur ce point les épicuriens passaient non pour téméraires, mais pour attardés; ils étaient, non pas hardis, mais naïfs, croyant avoir encore à désabuser le peuple, qui n'avait plus besoin de leurs leçons. C'est donc bien inutilement dépenser sa sensibilité que de s'apitoyer sur les Romains, comme on fait trop souvent quand on s'écrie que Lucrèce leur a apporté des doctrines désolantes. Ni Épicure en Grèce, ni Lucrèce à Rome n'ont apporté l'incrédulité: ils l'ont trouvée, et la trouvant ont tenu à la régler en lui offrant une morale.

C'est une erreur de croire qu'il y eût pour les anciens quelque chose de désolant dans la négation de la vie future. Elle était l'objet de la terreur et non pas de l'espérance. Le paganisme n'offrait sur l'autre vie que des tableaux lamentables, souvent iniques et qui, en effrayant à la fois les innocents et les coupables de la terre, ne servaient pas même

1. « Adeone me delirare censés ut ista credam... quis tam excors, quem ista moveant! » Tuscul., I, G. Quœ est tam délira, quae limeat ista?.... non pudet philosoplmm in eo gloriari quod haec non timeat? » Ibid., 21.

Page 1