XXI, 2G
i. Lycurgue, 20.
L"t toi, tu ne veux pas mourir, tu plains ton sort ! Te crois-tu donc vivant, n'es-tu pas presque un mort, Toi qui dors et la nuit et le jour, qui te lèves Pour dormir éveillé toujours en proie aux rêves, Toi qui portes partout une vague terreur, Sans pouvoir démêler ce trouble de ton cœur, Et toujours malheureux, pour ne savoir point vivre De soucis en soucis flottes comme un homme ivre ?
Si l'homme, connaissant la nature et ses lois, Voyait quel est son mal, comme il en sent le poids, S'il avait pénétré la cause véritable De tout ce lourd chagrin qui l'oppresse et l'accable, Tu ne le verrais pas errant comme aujourd'hui, Le cœur toujours chargé de cet amas d'ennui, Sans savoir ce qu'il veut, de caprice en caprice, Toujours changeant de lieu, promener son supplice, Comme s'il espérait, en secouant son corps, Secouer son fardeau pour le jeter dehors.
Vois ce riche étouffant dans sa vaste demeure ;
Il s'en échappe, il fuit, mais il revient sur l'heure ;
Son mal n'est point calmé ; regarde, le voilà
Précipitant son char vers sa belle villa;
Eh ! ne dirait-on pas, à voir cette furie,
Qu'il court à sa campagne éteindre un incendie ?
Il touche au seuil... Il bâille, et sous ces heureux toits,
Déjà dans son sommeil il fond de tout son poids ;
Il cherche à s'oublier, il ne peut, et notre homme
S'est déjà relancé sur le chemin de Rome.
Ainsi chacun se fuit et voudrait s'éviter.
On se déteste alors, ne pouvant se quitter ;
C'est que de sa souffrance on ignore la cause.
Ah ! si tu la voyais, laissant là toute chose,
Tu voudrais tout d'abord, pour calmer ton chagrin,
Des lois de la nature interroger la fin ;
Car il ne s'agit pas, homme, de se distraire,
De ne penser qu'au sort de l'heure passagère,
Mais de bien méditer sur le temps éternel
Qui doit après la mort recueillir tout mortel '. (111,1043.)
Voilà la véritable conclusion non-seulement du
Tu vero dubitabis et indignabere obire, Mortua cui vita est prope jam vivo atque videnti, Qui somno partem majorem conteris sévi, Et vigilans stertis, nec somnia cernere cessas, Sollicitamque geris cassa formidine mentem ; IS'ec reperire potes quid sit tibi saepe mali, cum Ebrius urgeiis multis miser undique curis, Atque animi incerto fluitans errore vagaris ? Si possent homines, proinde ac sentire videntur Pondus inesse animo, quod se gravitate fatiget, E quibus id fiât causis quoque noscere, et unde Tanta mali tamquam moles in pectorc coostet, Haud ita vitam agerent, ut nunc plerumque videmus Quid sibi quisque velit nescire, et quœrerc semper Cominutare locum, quasi onus depomre possit. Exit sa>pe foras magnis ex aedibus ille, Esse domi quem pertœsum est, subitoque revertit, Quippe foris nibilo melius qui sentiat esse. Currit, agens mannos, ad villam prœcipitanter, Anxilium tectis quasi ferre ardentibus instans : Oscitat extemplo, tetigit cum limina vill ■"•, Aut abil in somnum gravis, atque oblivia quserit, Aut ctiam properans urbem petit atque revisit. Hoc se quisque modo fugit : at quem scilicet, ut fit, Effugcre haud potis est, ingratis haeret, et odit Propterea, morbi quia causam non tenot œger ; Quam beue si videat, jam rébus quisque relictis Naturam primum studeat cognoscere rerum, Temporis seterni quoniam, non unius horœ, Amliigitur status, in quo sit mortalibus omnis ^Etas, post mortem quae restât cumque, manenda.
troisième livre, mais de tout le système, conclusion dont les termes surpassent l'attente :
Temporis œterni quoniam, non unius horae, Ambigitur status, in quo sit mortalibus omnis jEtas, post mortem quœ restât cumque, manenda.
Tout laisser, tout quitter pour se livrer à l'étude de la nature, qui est en même temps celle de l'âme et de notre destinée, qui nous apprend ce que nous sommes, d'où nous venons, où nous allons, qui fixe notre foi, arrête nos erreurs et nos fluctuations et donne à l'esprit une ferme assiette. Nous sommes ici dans les hauteurs morales où se tient Pascal qui, comme Lucrèce, attribue à la légèreté avec laquelle on esquive le problème de la vie les misères, les ennuis, les divertissements, les inconstances et toutes les fuites par lesquelles les hommes cherchent à s'échapper à eux-mêmes. Pour l'un et pour l'autre, la science morale est le lest qui empêche l'esprit de verser en tous sens et de trop céder à tous les roulis. Chez tous deux un pareil dédain pour les petitesses et les lâchetés de la pensée effrayée d'ellemême, une sorte de pitié irritée pour la frivolité ou l'inconsistance humaine et pour les obscurs tourments qui en sont la conséquence. Surprenante conformité de sentiments dans une si grande diversité de doctrines! Lucrèce et Pascal se rapprochent et se rencontrent, si on ose dire, dos à dos. Leur génie voisin, mais tourné en sens opposé, contemple chacun avec de sévères délices la profondeur
mystérieuse qui s'ouvre devant lui. L'un place son espérance dans le néant et l'autre dans l'immortalité, chacun trouve son ivresse dans un infini. Si on oublie leurs principes pour n'écouter que leur passion (;gale, on est tenté de croire que leurs voix sont à l'unisson. C'est qu'ils sont tous deux à la poursuite du même problème, impatients de le résoudre pour leur propre bonheur, tous deux, par un contraste étrange, cherchant la paix avec une avide fureur, méprisant tout le reste et sans autre désir que la vérité où ils ont placé leur intérêt, leur vie, leur éternité.
Cette persistance à rouler son esprit dans ces noires ténèbres peut étonner chez un épicurien. Pourquoi s'arrêter si longtemps dans la contemplation d'une éternité vide? On conçoit que le chrétien tienne les yeux fixés sur un avenir plein de promesses ou de menaces et qu'il redise avec joie ou terreur : Annos acternos in mente habui i ; que Socrate se plaise à faire de la philosophie la méditation de la mort, puisqu'il y trouve l'occasion de s'enchanter de belles espérances; que le stoïcien même, bien que sans espoir, se nourrisse de ces tristes réflexions, pour exalter son courage et pour obéir d'un cœur soumis à une loi universelle établie par la Maison suprême; mais on se demande quel intérêt peut avoir un épicurien à tenir sa pensée si longtemps plongée dans ces profondeurs. Ne vaut-il pas mieux,