‹ Le poëme de Lucrèce: morale - religion - scienceChapitre 46 sur 88 · Sextus Empiricus, Ilipotyp. Pyrrh., I · texte numérisé non relu

Sextus Empiricus, Ilipotyp. Pyrrh., I

Le stoïcisme même, qui se piquait d'être plus vaillant, ne laissait pas d'apprendre aux hommes à se détacher des affaires aussi hien que des plaisirs, à se retirer en soi, à chercher la tranquillité dans les solitaires satisfactions de la conscience. Le monde antique était fatigué de lui-même. Activité civique, gloire, ambition, plaisir, science, tout ce qui avait été sa joie et son soutien, paraissait n'avoir plus de prix. On en était à la satiété, à la désillusion, au découragement. Bientôt le christianisme recueillera tous ces dégoûts , se montrera plus dédaigneux encore de l'action politique, prêchera l'indifférence avec plus d'ardeur, mettra le comhle a tous ces mépris , en méprisant la philosophie même , qui avait enseigné déjà à mépriser tout le reste, et pour mieux enlever les âmes à la terre ne leur offrira que des biens qui ne sont pas de ce monde.

A Rome, au temps de Lucrèce, bien que la société fût encore pleine d'énergie et témoignât de sa force dans des luttes sanglantes, on goûtait tous les jours davantage les idées grecques sur l'abstention politique et sur la tranquillité de l'âme si fort prônée par toutes les écoles. Les citoyens, lassés et déconcertés par les guerres civiles, se détachaient de la chose publique. Sans parler de Sylla et de son inexplicable abdication , on vit des généraux illustres, Lucullus, par exemple, se retirer tout à coup des affaires et se dérober à leur gloire. Des magistrats éconduits cherchaient des consolations dans l'étude de la sagesse; des hommes prudents, telsqu'Alticus,

fuyaient les honneurs qui allaient au-devant d'eux. On se réfugiait dans les belles \illas de la Campanie qu'on ornait de tableaux, de statues, de livres ; on demandait à la philosophie des raisons pour dédaigner doctement ce qu'on dédaignait déjà par intinct ou par faiblesse; on mettait son bonheur et sa dignité à rechercher ce qu'on appelait jadis avec ironie le repos grec, otium grœcum. Les esprits les plus hauts se plaisaient à redire avec les stoïciens qu'il ne faut s'occuper que des choses divines et humaines, de la grande république du monde. On prévoyait que l'ancienne constitution ne pourrait subsister, on répétait qu'il n'y avait plus d'espoir ; on dira bientôt que le nom jadis sacré de république n'appartient plus qu'à une chimère, à une ombîv. L'anarchie romaine produisait çà et là les effets qu'avait produits la servitude grecque sur tout un peuple et rejetait sur eux-mêmes tous ceux qui étaient trop scrupuleux pour s'ouvrir un chemin par la violence, ou trop timides pour braver la violence d'autrui.

Aussi, après les terreurs de la superstition, ce qui préoccupe le plus Lucrèce et lui paraîL le plus contraire au bonheur, c'est la cupidité et l'ambition. Le désir immodéré des richesses, des honneurs, de la gloire empoisonne la vie humaine, donne naissance à tous les crimes et trouble également la paix des individus et des sociétés. Le poëte tient le langage des philosophes les plus austères , et le stoïcisme ne proclame pas avec plus deforce ses maximes

de renoncement. En quoi Lucrèce diffère-t-il de Sénèque? Les deux sages, sans marcher au même but, se rencontrent dans les mêmes sentiments. Tous deux font la guerre aux passions , le stoïcien pour affermir la vertu, l'épicurien pour assurer la félicité, et, à considérer la simplicité résolue de Lucrèce, son éloquence sans déclamation, on est tenté de dire que le plus sincère est le disciple d'Épicure. Du reste, il faut remarquer, en général, que toute sentence morale, dès qu'elle passe par une bouche vraiment romaine, prend un certain accent stoïque. On rencontre partout, à Rome, dans les lois, dans les traditions domestiques et nationales, une sorte de stoïcisme naturel et spontané bien antérieur à la doctrine de Zenon. Les Mucius Scœvola, les Régulus, les Fabricius, tous les héros du patriotisme romain sont d'avance conformes à l'idéal stoïcien; aussi toute doctrine morale, quelque délicate et molle qu'elle soit, dès qu'elle est transplantée à Rome, puise dans ce sol nouveau une sève plus forte et produit des fruits plus âpres et plus fermes. L'épicurisme y devient viril et prend un ton sévère, altier, impérieux.

Rien que Lucrèce n'expose nulle part avec suite sa doctrine morale qui ne pouvait trouver place dans son poème, il lui arrive quelquefois de peindre la vanité des grandeurs en de sombres tableaux dont la rapide énergie ne laisse aucun doute sur la nature et l'intensité de ses sentiments. Du haut de sa sérénité philosophique il contemple avec une sorte de

plaisir amer et méprisant les luttes de l'ambition, la carrière ensanglantée où les hommes cherchent à se devancer les uns les autres, où le vainqueur du jour est le vaincu du lendemain.

Pour celui qui soumet sa vie à la sagesse,

Vivre content de peu c'est la grande richesse,

Rien ne manque jamais à qui réduit son cœur;

Mais l'homme désira biens, puissance, grandeur,

Pour asseoir sur le roc sa solide existence

Et goûter à jamais la paix de l'opulence;

Espoir vain, car montant tous ensemble aux honneurs

Ils ont fait du chemin le champ de leurs fureurs,

Et l'Envie, épiant les vainqueurs, de la cime

Les rejette à plaisir tête en bas dans l'abîme.

J'aime mieux le repos et recevoir la loi

Que de tenir un sceptre et de souffrir en roi.

Laisse donc ces lutteurs s'élancer hors d'haleine

Sur cet étroit sentier de l'ambition vaine,

Se débattre et se fondre en sanglantes sueurs ;

Si la foudre toujours a frappé les hauteurs,

De môme, lu le sais, sur tout ce qui s'élève,

Comme un nuage noir, l'envie avance et crève '.(Y, Il 15.)

1 . Quod si quis vera vitam ratione gubernet, Divitise grandes homini saut vivere parce yEquo animo ; neque enim est unquam penuria parvi. At claros homines voluerunt se atque potentes. Ut fundamento stabili fortuna maneret, Et placidam possent opulenti degere vitam : Nequidquam ; quoniam ad summum succcdere honorent Certantes, iter infestum fecere viaï.

Et tamen e summo, quasi fulmen, dejicit ictos Invidia interdum contemptim in Tartara tœtra, Ut satius multo jam sit parère quietum, Quam regcre imperio res velle et régna tenere.

Le poëte ne cesse pas d'être un exact précepteur de philosophie, même dansses entraînements d'éloquence. Ces sortes de peintures recouvrent des dogmes ; sous ces vives couleurs se cache une profession de foi épicurienne, une exposition de principes. Les vers de Lucrèce ont toujours une valeur doctrinale. N'y voyez jamais de vagues sentences, mais les maximes précises de l'école, véritables formules auxquelles la poésie a donné du lustre sans rien ôter à leur rigueur. La morale du poêle doit sa force non-seulement à son talent, mais à l'autorité d'un système.

Ce qui donne encore un intérêt particulier à ces peintures morales, c'est l'émotion du poëte. On sent bien que ses pensées sur le mépris des honneurs et des richesses ne sont ni des exercices de style, ni des souvenirs d'école froidement façonnés pour servir d'ornement à des vers didactiques. Lucrèce ne déclame jamais dans un genre où pourtant il est si facile de déclamer. Mais a quoi reconnaître qu'un poète est ému, qu'il est sincère, qu'il ne répèle pas de mémoire des maximes apprises? C'est demander à quoi on reconnaît la déclamation. En général, elle suppose des pensées vagues, exagérées, intempestives ; elle est un discours oiseux qui ne s'adresse à personne, qui ne va pas à un but, qui n'est pas

Proinde sine incassuin defussi sanguine sudent, Angustam per iter luctantes ambitionis; Invidia quoniam, ceu fulmine, summa vaporant Pleruinque, ut quffi sunt aliis niagis édita cunique.

nécessaire ; elle prouve toujours la froideur de l'écrivain qui s'écarte de la route où devraient l'entraîner la logique et la passion. N'est pas déclamateur celui qui peint ce qu'il voit, ce qui choque ses yeux et son cœur, celui qui tire un enseignement d'un spectacle. Même dans les maximes générales qui sont de tous les temps et de tous les lieux, il laissera percer l'émotion du moment. Telle nous apparaît la morale de Lucrèce. Sans doute la hauteur où se tient son génie ne lui permet pas de descendre dans les détails historiques, mais à voir la véhémence si naturelle de ses vers, la colère ou le tranquille mépris du sage, on comprend qu'il juge ce qu'il a sous les yeux, et que ses invectives ou ses dédains superbes s'adressent aux vices de ses contemporains. Les passions qu'il déteste sont celles qui déchirent la république. Il ne poursuit pas de fureurs littéraires et rétrospectives l'ambition d'un Alexandre ou d'un Xerxès à la façon de Juvénal. C'est un Sylla, un Clodius, un Catilina ou leurs précurseurs que désigne son indignation présente et civique. Sa morale toute romaine est inspirée par la vue de désordres' romains. Elle porte avec elle sa date.

Quand Lucrèce dépeint les terribles effets de la cupidité qui bouleverse l'État et détruit la confiance jusque dans les familles, ne fait-il point voir la cupidité romaine au temps des guerres civiles?

Leur fortune s'engraisse au sang des citoyens, De carnage en carnage ils entassent leurs biens,

Suivent, la joie aux yeux, le noir convoi d'un frère,

Et craignent d'un parent la table meurtrière1, (III, 70.)

Le poëte philosophe, dans un ouvrage tout de doctrine, n'a pas voulu rendre l'allusion plus claire, mais il n'est point difficile de voir qu'il fait un triste retour sur les mœurs de son temps et qu'il parle en historien. C'est du Salluste en vers2. De là vient que dans cette poésie dogmatique on rencontre çà et là tant de traits de satire, non contre les personnes, mais contre les mœurs contemporaines. Lucrèce, dans la satire morale, a été un des maîtres d'Horace, qui l'imite sans cesse, et, par ses nombreux emprunts, rend hommage à cette poésie vivante et vraie3. Les mœurs du temps sont toujours présentes à l'esprit de Lucrèce, même lorsqu'il se reporte aux premiers âges du monde. Dans un morceau célèbre, pendant qu'il décrit la vie primitive des hommes exposés à la fureur des bêtes féroces, ne sachant ni se défendre ni guérir leurs blessures, mourant de faim et de misère, il ramène tout à coup sa pensée sur son siècle et laisse échapper ces réflexions : c'était alors le manque de nourriture qui livrait à la mort leur corps affaibli, c'est

1. Sanguine civili rem confiant divitiasque Conduplicant avidi, cœdem caîde accumulantes ; Crudcles gaudent in tristi funerc fratris,

Et consanguinotm mensas odere timentque.

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